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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

L'ETUDE DU NOTAIRE

ACHILLE #La Comédie du Divorce

« Notaire : arrive souvent au dernier acte. »

            Tristan BERNARD, définition de mots-croisés.

 

Du fond du ciel, essaient de transpercer quelques lueurs qui ambrent la pierre des maisons et réchauffent les tuiles. Les cumulus prennent des couleurs jaunâtres. Une déchirure azur laisse passer une frange de rayons roses qui enrubanne le liseré des nuages. Je marche le nez en l’air, ne prenant pas garde aux déjections canines. De toute façon, je ne suis pas chanceux, je ne risque rien. La rue où j’habite est vide, l’air circule entre les immeubles, il fait frais. Les affiches sont rouge et or, le musée, les expositions, les concerts, je n’avais pas remarqué jusqu’ici toutes ces réclames pour l’art ou les spectacles. Après tout, ce sont devenus des produits de consommation comme les autres. J’aurais souhaité vivre à une époque antérieure, sans propagande. Non, l’eau courante et l’automobile m’auraient trop manqué. Il est d’ailleurs certain que je n'aurais pas survécu longtemps, ayant grand besoin de la médecine.

La plaque blasonnée indiquant l’office du notaire, brille comme un sou neuf. Sans son bonnet phrygien, la République assise et couronnée de soleil sur le sceau de l’État me fait un clin d’œil tous les matins. L’étude se situe dans un immeuble ancien, plus large que haut, comportant un porche et une porte cochère avec un renfoncement pour les amoureux. Quand on entre, le calme surprend, comparé au vacarme des véhicules non loin sur le pont. Puis vient l’entrée, la salle d’attente, toujours au calme. Le standard est plus bruyant. Ma collègue qui le tient est toutefois libérée par l’oreillette qui lui évite d’avoir à tenir sans cesse le combiné. Nous recevons environ quatre cents appels par jour. Quand j’étais jeune, la standardiste avait le temps d’accueillir les clients, de taper des courriers à la machine, classer différents documents et même se mettre du vernis à ongles. De nos jours, je la plains beaucoup car elle n’a plus une minute à elle, et reçoit tant les récriminations des clients qui n’ont pas leur réponse dans la minute qui suit, que les soupirs et mots grossiers des notaires, clercs, secrétaires, formalistes et comptables qui ne peuvent plus se plonger dans un dossier ou recevoir un client sans être dérangés toutes les trente secondes. Antérieurement, les gens prenaient leur plume pour expliquer leur cas, et souvent c’était salutaire tant pour eux-mêmes que pour le notaire. En effet, le temps d’exposer clairement leur problème par écrit, ils réfléchissaient et trouvaient d’eux-mêmes une idée lumineuse pour résoudre ce qu’ils pensaient être une difficulté. Combien de fois m’appelle-t-on actuellement pour me poser une question dont la réponse est un peu plus loin dans le courrier que j’ai envoyé, qui n’a pas été lu en entier, ou dans le projet d’acte que mes clients se sont bien gardés de feuilleter. Les anciens notaires étaient d’ailleurs effarés du nombre de soldes de compte qu’ils adressaient à leur client avec leur titre de propriété, dont les enveloppes n’étaient pas ouvertes, alors même qu’elles contenaient un chèque. Certains clients ou leurs héritiers doivent nous redemander un nouveau titre de paiement, le précédent étant périmé depuis longtemps. Cependant, nous sommes en pleine évolution. Alors qu’auparavant, les clients préféraient que ce soit le notaire qui conserve leurs titres, ils souhaitent désormais avoir en main leur contrat le plus vite possible et s’intéressent à leur solde de compte. Les notaires de leur côté tendent à répondre positivement aux normes européennes, donc à améliorer la rapidité du service. Cependant, le courrier du notaire fait toujours peur ou agresse, je ne sais pourquoi. De même, écrire au notaire, signifie lui faire part de son animosité et de ses récriminations. Lorsqu’une pièce, un document m’est envoyé, ou même un chèque, souvent, aucune lettre d’accompagnement n’est jointe. Au mieux ai-je droit à un pense-bête avec les références du dossier. Je cherche en vain depuis mes débuts ce qui peut rendre cette profession aussi antipathique. J’en ai fait part récemment à une cliente âgée, qui m’a répondu :

-         Il est vrai que l’on vous voit souvent comme un aigrefin, un financier qui connaît les ficelles pour duper les clients, mais nous avons le même sentiment à propos des avocats et des banquiers ; ma foi, je ne sais pas pourquoi vous avez si mauvaise presse, car au fond, personne ne sait vraiment ce qu’est votre métier.

Je rétorque :

-         Pourquoi nous comparer aux avocats ?

-         Il me semblait que vous étiez tous deux des hommes de loi, et qu’au surplus, le gouvernement envisagerait que tous les hommes de loi soient englobés pour ne plus former qu’une seule profession. Vous rédigez tous deux des contrats. L’avocat, de plus, plaide au tribunal, il me semble.

-         Et le notaire rédige des actes authentiques[1].

-         Peut-être, mais je ne vois pas la différence entre un acte authentique et un contrat signé par les clients d’un avocat. Vous ne pouvez pas dire qu’on ne revient pas sur un acte authentique, puisque nous avons tous des exemples en tête de contrats de notaires qui ont dû être annulés ou modifiés.

Nous avons discouru longtemps, passant de ces questions d’actualité aux points épineux de son affaire. J’ai clôturé l’entretien par une réflexion sur sa fraîcheur d’esprit. Il semble que ça l’ait touchée, je ne l’ai pas fait exprès. Je le pense vraiment. D’ailleurs je pense tout ce que je dis. Je ne dis pas tout ce que je pense, c’est tout. Nous avons étudié son dossier. Je lui ai expliqué la suite à donner… Je rédige de nombreux courriers chaque jour, exposant « la marche à suivre concernant le dossier sus référencé », contenant une flopée de formules figées : « Je vous serais reconnaissant de bien vouloir », « je vous serais très obligé », « je vous prie d’agréer, Madame, l’expression de ma considération distinguée ». Il est même arrivé qu’un juge m’ait répondu vertement, outré par le ton « comminatoire[2] » de ma correspondance, parce que j’avais osé, pensant faire simple, lui écrire un courrier contenant la phrase « vous voudrez bien m’adresser l’ordonnance… » Mon patron avait même vérifié le sens du mot comminatoire dans le dictionnaire. Nous n’en revenions pas.

* * *



[1] Acte authentique, acte émanant d'un officier public, accompagné de formalités et devant faire foi jusqu'à inscription de faux.

[2] Qui contient une menace pour intimider.

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