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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

ancien divorce, suite

ACHILLE #La Comédie du Divorce

Quelques jours plus tard, j’ai du mal à me concentrer, pourtant ce n’est pas le travail qui manque. C’est la motivation. J’ai l’impression que je m’enterre chaque jour un peu plus. Le téléphone sonne. Deux dossiers sont étalés sur mon bureau. J’ai peur qu’ils n’en viennent à se mélanger. Je regarde le cadran d’affichage à cristaux liquides qui me fait part d’un numéro qui ne m’est pas inconnu, mais que je ne reconnais cependant pas immédiatement. Je décroche, et m’attends à tout, la recette des impôts ? Monsieur ou Madame ?

-         Allo, Bonjour, c’est Madame. Avez-vous reçu ma lettre ? Excusez-moi d’être indiscrète, mais je m’inquiétais pour vous.

Je souris, essayant de faire passer la chaleur de mon sourire dans ce combiné froid et anonyme.

-         J’ai bien reçu votre paquet qui m’a tellement ému, vous devez être devin ou médium pour connaître mes goûts.

Elle m’envoie un couvert en argenterie anglaise. Je suis profondément touché de ce geste, de la sincérité de ses propos. Elle me raconte son histoire, son premier mariage de guerre, puis son second, ayant élevé ses cinq enfants avec cinq cents francs par mois, que lui concédait un mari fortuné qui ne pouvait se passer de maîtresses et qui leur sacrifiait presque tous ses revenus, négligeant sa famille. D’origine irlandaise, elle m’explique qu’étant celte (qui signifie homme supérieur), elle est un peu sorcière, devine la date de la mort des personnes, leur mal-vivre, leur peine. Ayant elle-même côtoyé la mort plusieurs fois par suite de problèmes cardiaques, elle la nomme respectueusement Madame, et celle-ci l’ignore gentiment. Elle a perdu l’un de ses fils, son préféré peut-être puisqu’il est parti sans rien demander. Elle me remercie de mon soutien, de mes conseils. Je n’ai fait que mon travail. Je lui retourne le compliment, étant sincèrement touché. Les gens gris ont-ils droit à de pareils cadeaux ? Non pas une babiole achetée à la sauvette ou une boîte de bonbons périmés, mais une part d’eux-mêmes, quelque chose de précieux pour eux et moi, choisi avec attention parmi les objets garnissant le logement, amassés, au hasard des rencontres, constituant l’embellissement d’une vie. Icelles ne font guère attention à leur habitation, n’y mettent que l’utile, pris au hasard dans les rayonnages de grandes surfaces anonymes. D’autres se logent au gré des dons familiaux, peu de choix, l’imposition de la conjoncture. D’autres, enfin, avec toujours aussi peu de moyens, définissent petit à petit, trait pour trait, point par point, pied à pied, ce qui formera leur cadre de vie. Refusant la facilité, attendant le clin d’œil des objets, le coup de foudre mutuel entre un meuble trouvé un jour sur un trottoir et son futur propriétaire, qui le réparera avec soin. Se nourrissant de l’amour du sens, de l’enrichissement intérieur, de l’esthétique. Madame était de ceux-là. Ne côtoyant que le beau, à défaut de côtoyer le luxe ou l’utile. Ses autres enfants ne l’aimaient plus, après l’avoir vampirisée, envieux de sa culture, de sa sagesse et de la réussite de sa vie malgré son mal-vivre. Ses rejetons, eux, avaient raté leur vie à force d’attendre l’argent du père, ne tendant la main qu’au géniteur, espérant recueillir une manne qui ne venait jamais. De leur bouche ne sortaient plus que grossièretés, insanités, des bordées d’injures, comme elle disait. J’en avais trace effectivement sur de nombreuses pages du dossier, leur plume laissant des écrits puant de vulgarité et de jalousie mesquine, tant entre eux qu’envers leur mère ou leur père, ou encore à l’encontre des maîtresses s’étant succédées dans le lit du père, ou même des anciens amis de maman. Ma cliente vivait bien au-dessus de tout cela. Après avoir essayé en vain, de raccorder la fratrie éclatée, elle avait dit « maté » comme au judo. Elle s’était regroupée dans un petit appartement dépendant d’une maison de ville où elle habitait, devenue handicapée, en compagnie de son ange gardien, dont elle parlait souvent, et de ses rêves de petite fille qu’elle savait merveilleusement conter.

-         Depuis que j’ai conscience que les anges existent, je me sens tellement mieux. Je perds quelque chose ? Tant pis, j’attends. Je sais que mon ange le trouvera pour moi.

-         Mon ange, c’est ma mère, lui ai-je répondu.

-         Vous avez de la chance de pouvoir dire cela de votre mère. La mienne était divorcée, et m’a abandonnée bien souvent pour chercher un emploi, ne pouvant subvenir à mes besoins. À l’époque, les épouses ne divorçaient pas, sinon elles partaient sans rien, le divorce était à leur tort, il était toujours un ami de la famille pour se dire le témoin de l’adultère. Il faut que je vous remercie, Maître.

-         Je vous en prie… mais de quoi ?

-         Non, vraiment, cette idée de me faire rencontrer mon premier époux, quelle trouvaille, figurez-vous que nous avons pris le thé ensemble et que nous nous entendons très bien maintenant qu’il n’est plus question de partager la même couche.

-         Je ne l’ai pas fait exprès…

-         Sans doute est-ce alors un effet de nos anges gardiens!

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