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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

MON PÈRE.

ACHILLE #moi


Mon père s’appelait GASTON. Un seul nom sur son acte de naissance. Pour les nécessités de l’état-civil, ce nom fut son prénom et son nom patronymique. Mon père n’avait pas de père, pas de mère, pas de divorce de parents, de garde partagée, pas de succession à recueillir, pas de cousins avec qui jouer, pas de grands-parents dont les placards sentaient la naphtaline, pas de frères ni de sœurs ennemis ou confidents. Pas de passé, simple ou composé. Juste un imparfait, et une vision décomposée du temps, par manque de références. Aucune recherche généalogique possible. Un être sui generis, tout droit sorti d’un couffin, un Moïse hébergé dans un orphelinat, appelé GASTON par l’une des sœurs. Mon père ne savait même pas laquelle. Toutes habillées pareil, avec presque la même odeur, l’odeur de sainteté de ces vierges qui sentent la violette et le métis écru. A priori, mon père n’avait pas d’avenir non plus. Son seul intérêt, son seul objectif, lire tout ce qui lui passait entre les mains. Il avait lu la Bible, le nouveau et l’ancien testament, comme un livre d’histoire, connaissait tous les cantiques sans les avoir jamais fredonnés. Mon père chantait si faux, et avait une telle notion arbitraire du rythme (comme moi d’ailleurs) qu’il lui était interdit d’ouvrir la bouche à la messe ou à la chorale, et qu’il fit dérailler tout le régiment au défilé du quatorze juillet. Sa chance était sa faible santé. Ainsi, à treize ans, son certificat d’étude en main avec de très beaux résultats, il aurait pu devenir un bon ouvrier accompli. Cependant, après trois mois dans l’usine du village, à changer de poste constamment, ne pouvant respecter le rythme du travail à la chaîne, et n’ayant pas la force de soulever des poids, les pieds-plats et myope comme une taupe de surcroît, il fut mis à la porte. Les sœurs durent le garder dans la classe, où, tout au fond, il ne s’ennuyait guère, relisant à l’envi sans discontinuer les vingt livres de l’étagère, qu’on appelait pompeusement bibliothèque. Il avait lu également plus de trente fois « ses prix » comme il disait, les livres brochés, reliés de tissu rouge, frappés de lettres dorées, qu’on lui remettait chaque fin d’année avec son tableau d’honneur, lesquels comprenaient les Fables de la Fontaine, et quelques Jules Verne qui lui avaient appris l’existence d’un monde en dehors de l’orphelinat.

Le hasard fit que le notaire local cherchait un grouillot, un apprenti qui fait notamment les courses. Comme mon père qui n'était pas très fort, écrivait bien et de manière appliquée, il en vint bientôt à recopier les actes en « expéditions [1]» ou « grosses [2]».

Les actes signés par les clients et le notaire étaient et sont encore appelés minutes, en référence à l’écriture minuscule employée par le scribe pour les rédiger. Les minutes, conservées cent ans, sont ensuite déposées par les notaires aux Archives Nationales de la République et sont utilisées pour la recherche historique. Les expéditions que l’on appelle maintenant copies authentiques étaient et sont encore les copies des actes, signées et paraphées par le seul notaire et comportant son sceau. Les grosses appelées de nos jours « copies exécutoires » étaient et sont les mêmes copies d’actes mais destinées à valoir titre de créance notamment, que l’on a affublé de la formule sentencieuse suivante :

« EN CONSÉQUENCE, LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE mande et ordonne à tous Huissiers de Justice sur ce requis de mettre ladite décision à exécution, aux Procureurs Généraux et aux Procureurs de la République près les Tribunaux de Grande Instance d'y tenir la main à tous Commandants et Officiers de la Force Publique de prêter main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis. En foi de quoi les présentes ont été signées par Maître FADOLI notaire à PAMPARIGOUSTE, le premier janvier mil neuf cent trente et un. »

Les grosses étaient nommées ainsi car cette mention obligatoire à la fin de ce type de copies était écrite en majuscules pour le début et gros caractères. On retrouve cette mention en fin des jugements, et notamment des jugements de divorce que je lis et relis sans cesse.

J’ai suivi le chemin de mon père, tout tracé, sans imaginer que je puisse faire autre chose un instant, je suis devenu clerc de notaire. Il n’existe pas de charge de clerc de notaire. Seulement celle des notaires, pas de leurs employés. Cette profession ne se transmet pas tout naturellement de père en fils, celle des notaires non plus d’ailleurs, un diplôme étant nécessaire.

* * *



[1] Copie authentique.

[2] Copie exécutoire.

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