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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

CONVERSATIONS AUTOUR D’UN CENDRIER.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

mes clientsCONVERSATIONS AUTOUR D’UN CENDRIER.

 

« Souvent la jeune mariée est embarrassée lorsqu’il s’agit de désigner des beaux-parents. On peut trancher la difficulté en leur donnant le nom de « papa » et de « maman », gardant pour les parents véritables ceux de père et de mère, ou inversement. On peut aussi dire « beau-papa » et belle-maman », ou « maman Jeanne », « papa Pierre ». Certaines personnes conservent l’appellation de monsieur et madame, désignation bien froide et bien sévère qu’il faudra tout au moins adoucir en y ajoutant un palliatif affectueux. »

LISELOTTE – Le Guide des Convenances.

 

-         JE N’EN PEUX PLUS, JE VAIS DIVORCER !

Ce cri en provenance du cendrier de la porte sur la rue m’arrête net dans ma course. La confraternité des fumeurs gît ci-devant, agglutinés sur le trottoir devant l’Étude, dans le froid du petit matin, sous la pluie à midi, au soleil du tantôt, dans l’obscurité du crépuscule. Ces toxicomanes, souffreteux, proscrits, torturés, portant dans leur sang le venin de la civilisation se gaussent et jasent, se défoulent, vagissent, un pied contre le mur, un arabica trop sucré dans une main, une cigarette dans l’autre, les doigts jaunis par les remords et la fumée, les lèvres pincées par la manie et la honte.

 

-         Hier, le primate que j’ai eu le malheur d’épouser, a eu l'extrême obligeance de dire à sa môman chérie qu’elle ne faisait plus de choucroute depuis qu’ils n’habitent plus en Alsace. Cela m’a retourné. Qu’il ait l’outrecuidance de lui demander à elle, de faire la cuisine, je n’en reviens pas. Je lui ai fait remarquer vertement. « Bê, ça alors, tu aurais pu me dire que tu voulais de la choucroute. Je vais t’en faire, ne t'inquiètes pas. » Pour alléger la discussion, je demande à belle-môman si elle a une recette spéciale. « Que non », me dit-elle. J’oublie évidemment cette remarque, et j’oublie complètement de passer chez le charcutier. Le lendemain, la voilà qui s’amène avec sa choucroute garnie dans son Tupperware[1], son sylvaner et tutti quanti dans sa hotte de Mère-Noël. Là je me suis mise en colère !

-         Ah, pourquoi donc ? Ça t'évite de préparer un repas !

-         Tu ne comprends rien. Elle le fait exprès, la matrone !

-         Je ne vois pas pourquoi. Moi, je dis vive moche maman dans ces cas-là !

-         Comment tu l’appelles ?

-         Moche maman, c’est pour changer. Elle n’est pas vraiment jolie si tu vois ce que je veux dire…

-         Chez moi, quand ma belle-mère nous fait à manger, on se régale.

-         Moi j’aimerais bien qu’elle fasse un jour quelque chose pour nous, tu parles…

-         J'ai sûrement de la chance, comme vous dites. Je ne sais pas, mais cela m’exaspère, j’ai des envies de meurtre dans ces moments-là, ou de divorcer.

-         Tu ne crois pas que tu es jalouse ?

-         Oui, tu ne te sens pas un peu en concurrence avec elle ?

-         Ce n'est pas que je me sens en concurrence avec elle, mais ma devise est chacun chez soi, c'est tout. Déjà qu'elle nous mette sous le nez de la choucroute toute faite, ça me rend malade. Mais qu'en plus elle ait pris soin d’apporter les saucisses, le travers de porc, le saucisson et même la moutarde, non là vraiment c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de nuit.

Ni une ni deux, je me précipite dans la salle de signature, ouvre la bibliothèque, emprunte ce trésor de désuétude. Je cours jusqu’au cendrier essoufflé, et commence à mes collègues la lecture d’un vieux guide[2] :

“ Lorsque dans une réunion se trouvent à la fois parents et beaux-parents, c’est à ces derniers que revient la première place. À table, le gendre aura sa belle-mère à sa droite, sa mère à gauche ; la belle fille, son beau-père à sa droite, son père à sa gauche.

Il est facile, avec du tact, de l’application, de la bonne volonté, de calmer les jalousies et les susceptibilités et d’arriver à établir entre les beaux-parents et les enfants d’agréables et affectueux rapports, mais à condition que les efforts soient égaux et parallèles..”

 

-         C’est clair que nous avons toutes des jalousies ou susceptibilités face aux anciens. Face à ma mère aussi, elle voulait toujours m’expliquer comment repasser les chemises de mon mari et moi, je voulais qu’il le fasse lui-même, c’était un comble ça !

-         Chez moi, la cuisine, ça m’assomme de la faire… alors quand la famille pense à nous, ça nous fait très plaisir, ça nous change des plats tout préparés, ils ont tous le même goût à force. Mais qu’as-tu contre ta belle-mère ? C’est parce qu’elle ne l’a pas fait elle-même la choucroute ?

-         Tu parles, si, bien sûr, elle l’a faite maison en plus. Rien n’est trop excellent pour son fils chéri. Elle en rapporte chaque fois trop pour nous deux, mais tout de même pas assez pour les enfants. Elle croit qu’ils ne mangent que des pâtes et du jambon, mais je leur ai appris à manger comme nous…

-         Dans les dossiers, je le vois bien, certaines mamans sont incapables de couper le cordon ombilical, elles parlent de leurs enfants comme si c’étaient encore des petits bambins, elles ne supportent pas trop qu’ils soient papas eux-mêmes. Parfois même, elles veulent s’approprier les petits enfants.

-         C’est vrai ce que tu dis. Tu sais, quand j’ai eu le premier, elle est venue avec tout le matériel de bébé et de ménage. Elle insistait pour que je me repose, tu parles, c’était pour s’occuper de tout ! Repas, ménage, courses parce que je n’achetais pas de bonnes choses. Elle voulait donner les biberons, changer bébé, elle se levait même les nuits quand il pleurait. J’ai fini par piquer une crise de nerfs, je l’ai renvoyée dans ses pénates. Elle est tombée en pleurs. J’ai apprécié l’intervention de mon mari pour une fois. Il lui a précisé qu’elle empiétait sur nos plates-bandes. Elle a raconté que sa mère s’était sacrifiée de la même façon pour elle et ainsi elle voulait nous rendre la pareille. Il s’est enquis de la manière dont elle l’avait acceptée. Ne s’était-elle pas un peu sentie dépossédée de sa maison, de son bébé ? Alors, elle a avoué que si, et que d’une certaine manière, elle compensait maintenant, se faisant plaisir tout en nous épargnant du travail. En plus Beau-papa s’y mettait aussi, pour eux si bébé était magnifique c’était uniquement grâce aux spermatozoïdes de leur fils, moi j’étais comme une mère porteuse, juste un ventre, une couveuse.

-         Je comprends, c'est la guerre froide, mais heureusement elles ne sont pas toutes comme ça, et puis un peu d’aide c’est quand même gentil, ça ne t’a pas fait bizarre toi de n’avoir plus une seconde à toi ?

-         Oui, ce sont surtout les grasses matinées qui m’ont manquées.

-         N’empêche, je ne lui ai rien demandé et je n’ai pas besoin d'elle pour sustenter mon abruti d'homme, qui n’est pas fichu de me défendre…

-         Mais c’est sa mère !

-         Et moi, JE SUIS SON ÉPOUSE ! Maintenant c'est à moi que revient la tâche de m'occuper de lui !

-         Bê, dis donc, je n'y comprends rien.

-         Je ne vais pas m'occuper de son mari donc elle ne doit pas venir soigner le mien, c’est aussi simple que ça, même si c’est son bébé chéri ! Je ne veux pas qu’elle s’incruste.

-         Moi, ma belle-doche, elle vient sans se faire inviter avec une bouteille, elle pose son derrière sur le canapé et boit tout son saoul jusqu’à ce que la bouteille soit vide, en me donnant des conseils pour tenir mon mari et mon ménage. Elle me donne même des conseils pour élever mes enfants alors que les siens, ils n’ont pas dépassé le brevet.

-         Faut vraiment qu'on déménage ! Je n’ai pas eu de chance au tirage au sort des belles-doches c'est tout.

-         Elle aurait pu vous inviter le week-end pour la manger cette choucroute, tu n’aurais pas eu à en faire une maladie.

-         Mais tu n’as pas remarqué ? On déjeune chez eux tous les week-ends et quelquefois deux fois dans le week-end quand elle dit à mon mari, « Maman a fait de la tête de veau rien que pour toi »… Il craque le pauvre, et moi j'ai mauvaise conscience de lui laisser sa nourriture sur les bras.

Je poursuis ma lecture :

 Ajouterai-je encore qu’il convient, pour établir un courant agréable de vie, de craindre des relations trop fréquentes, des visites régulières à heures fixées, visites auxquelles on ne saurait manquer sans froisser ceux qui vous attendent. Il faut aussi que la jeune mariée ne se montre pas trop autoritaire et laisse son mari libre d’aller voir souvent sa mère : au contraire, la mère de la jeune fille évitera d’être constamment chez sa fille, d’encombrer le ménage et de le fatiguer par ses conseils et avis. Cette retenue discrète de part et d’autre facilite les rapports entre les nouvelles familles..”

-         Mais quand les gens viennent sans prévenir, on ne va pas leur fermer la porte au nez, ou les refouler comme de vulgaires représentants.

-         Mais que mes beaux-parents viennent, ce n’est pas un souci. Je ne supporte pas que ma belle-mère vienne chez moi nourrir son fils, je suis seule reine en ma demeure. Chez elle, elle fait ce qu’elle veut, et si elle veut s’incruster à la maison et me laisser faire à manger tous les week-ends, pourquoi pas. D’abord, il faut toujours qu’elle fasse le plat qui fera plus plaisir à mon homme que celui que je lui fais. Heureusement, je suis bonne cuisinière.

-         Oui, parce que moi, je ne pourrais pas lutter, et puis de toute manière, j’en profite aussi, je n’ai aucun amour propre à ce sujet.

-         Tu sais qu’un jour elle m’a piqué ma propre recette de tarte à la rhubarbe pour lui en faire ? C’est bien qu’elle veut me battre sur mon propre terrain !

-         Tu as raison.

-         Je ne sais pas.

-         Moi, j’aimerais bien cuisiner comme toi.

-         Je lui laisse le clafoutis, qu’elle ne vienne pas me piquer mes secrets. Je ne lui pique pas les siens, je ne veux même pas les connaître, j’aimerais juste qu’elle les apprenne aux enfants. C’est tout. Hélas, elle ne sait même pas transmettre, juste piquer c’est tout.

-         Ils sont encore jeunes, tu ne peux rien dire.

-         Si, je peux dire, elle s’enferme dans sa cuisine. Et puis, vous ne savez pas, sur la tarte, je lui dis «  il faudra que je vous montre une astuce pour la décoration ». Elle ose me répondre toute vexée « ce n'est pas la peine, la déco je la fais toujours comme ça », tu parles, elle n’en avait jamais fait, cela fait quinze ans qu’on se connaît. Heureusement qu’ils ont cassé le moule, parce que je n’aimerais pas que mes gamins aient une belle-doche comme ça.

-         On restera toujours les enfants de nos parents, on préfère toujours nos parents à ceux de notre compagnon, c’est normal, vous ne croyez pas ? En tout cas, la cuisine de ma maman sera toujours la meilleure.

-         Tout de même, il y a la façon. Ma mère par exemple, est super-envahissante, elle crie tout le temps, sait tout sur tout, a toujours tout vu. Elle seule sait diriger nos vies, nous empêcher de partir en vacances au soleil parce que c’est trop cher, nous enterrer à POUZZOULE-LES-BAINS parce qu’il n’y pleut que trois cents jours par an, c’est moins cher. Je n’en peux plus. Elle s’immisce partout, elle monte nos enfants contre nous. Pourtant, elle passe son temps à dire qu’elle n’est pas là pour critiquer, qu’elle ne nous juge pas, qu’on a le droit d’avoir notre propre vie. Cela dit, elle ajoute toujours qu’elle ne nous laissera pas gâcher notre vie par notre inconscience, cela veut tout dire.

-         Tu sais, pour avoir perdu ma mère il y a quelques années déjà, je me dis que malgré tout, c’est bien une famille. Alors j'essaye d'accepter au mieux les mauvais côtés.

-         C’est sûrement vrai, mais moi je reconnais que ma mère, elle est rudement casse-pieds et que si un jour je divorce, ce sera de sa faute. Par exemple, je ne déjeune plus chez elle, parce que mon mari ne supporte pas qu’elle fasse à manger avec les animaux à côté, en caressant le chat et le chien entre deux épluchures.

-         Qu'est-ce que j'aimerais ça qu'on m'apporte un repas tout prêt, moi, je suis comme Monsieur GASTON, je n’ai pas beaucoup de famille. Être isolée, c'est souvent difficile...

-         Tu sais, si ça se trouve Monsieur GASTON, il a divorcé à cause de sa belle-famille…

-         Non, non rassurez-vous, ce n’est pas pour cela.

-         C’est pourquoi alors ?

-         Je ne sais plus.

-         Je crois qu'à partir d'un certain degré, on devient paranoïaque. C’est mon psy qui me l’a dit. Un jour, je me suis mise à penser que tout le monde était contre moi, et cela a commencé par ma belle-mère. Il paraît que j’ai mal interprété ses intentions.

-         Il faut prendre sur soi...

-         En fait, je prenais pour de la jalousie ses histoires de nourriture, comme tu le fais aussi, d’ailleurs, sauf que c’est toi qui es jalouse, pas ta belle-mère. Tu vois, elle n’a plus que ça pour lui faire plaisir, et elle veut encore lui montrer qu’il existe, qu’il est son fils chéri. D’abord, ma mère fait pareil avec moi, ce n'est pas qu’une histoire de fils ou de mari.

-         N’empêche, moi je lui prenais son fils unique, tu n’imagines pas. "Viens chez ta vieille maman, mon garçon, je t'ai fait une gamelle pour tous les midis de la semaine, ça soulagera ta petite femme". "Tu vois comme ta maman sait bien faire ce que tu aimes, mon grand loup !"..."Oh, comment peux-tu avoir faim ? On ne te donne pas à manger dans ta nouvelle maison ? Tu ne t'inquiètes pas, maman est là pour ça, j'ai fait le marché… Tu peux tout y remporter chez toi". Il a fallu que je comprenne et le psy m’a bien aidé. Maintenant, j’ai appris à ne dénigrer personne, parce que cela n’arrange rien, et à prendre avec plaisir tout ce qu’on me donne, ou qu’on donne à mon homme. Ça va tellement mieux qu’elle cherche aussi à me faire plaisir, et ce n’est pas de refus.

-         Je n’y arriverai jamais.

Je rajoute un petit couplet :

 Pour que l’harmonie existe entre gendre, bru, beaux-parents, il est indispensable que règne entre ces nouveaux membres de la famille une réelle affection. Il faut vouloir aimer ses beaux-parents et il faut que, de leur côté, ceux-ci veuillent aimer leurs beaux-enfants. De la sorte, on évite des discussions, des blâmes directs ou indirects, on est indulgent aux défauts les uns des autres, les enfants acceptant les manies, les habitudes des gens âgés : les gens âgés étant indulgents aux erreurs, aux fautes, aux emballements de leurs enfants...”

-         C’est tout à fait vrai, il faut juste avoir le cœur ouvert, apprendre à faire des concessions. En plus ça sert aussi avec le mari... Et puis on instaure des règles et on s’y tient. Tu sais c’est difficile à dire, mais s’il le faut, il vaut mieux s’exprimer plutôt que de ruminer. Tu dis : « S’il vous plaît, jamais de visites à l'improviste, que ce soit vis-à-vis des uns ou des autres ». Tu ajoutes : « On a envie de se voir tous les quinze jours, mais je vous en prie, ne nous en voulez pas, on a des parents chacun, si on partage un week-end pour l’un et un week-end pour l’autre, on n’a plus de dimanche pour nous. Alors rien ne peut être systématique et il ne faut pas nous en vouloir pour cela… » Le principal, c’est qu’ils comprennent que nos histoires de couple et d’enfants ne regardent que nous : « On ne vous pose pas de questions sur les vôtres, merci de ne pas poser de questions sur les nôtres si on n'aborde pas le sujet ».

-         Tu as parfaitement raison, ce qu’il ne faut pas oublier, c’est le respect de part et d’autre. Chacun chez soi.

-         C’est bien ce que je disais.

-         Non, parce que toi, tu la laisses empiéter et tu rumines. Alors, tu ne la respectes plus, tu te moques, elle te « court sur le haricot ». Tu n’es pas franche, finalement.

-         C’est peut-être parce que je l’aime bien que je ne veux pas lui faire de peine.

-         Alors ne parle pas comme cela.

-         Et ça va, toi, la donneuse de leçons !

-         Moi, c’est avec mon frangin que j’ai des soucis, on ne se voit plus.

-         Ah bon, pourquoi ?

-         Bê, un jour, il m’a reproché de ne pas venir chez lui. Je lui ai rétorqué : je viens quand tu m’invites. Il a répondu : S’il faut que je t'invite, alors tu peux courir. Du coup, je n’y vais plus parce qu’il ne m’invite pas. Je sais bien qu’il voulait dire que la porte m’est ouverte, mais comme tu dis, la maison des autres et la sienne, ne doivent pas être un moulin. On se convie, c’est la moindre des choses. On s’appelle, on se demande quand est-ce qu’on se voit, quoi… Sinon la famille de l’un débarque et l’autre se sent exclu. Au bout du compte, c’est mauvais pour le couple.

-         À moins que tu en aies un comme le mien. Il a toujours besoin d’une cour, alors il aime bien que mes frères et sœur soient là ainsi que mes cousins. Il se fait admirer, et tout, et tout. De ce fait, c’est moi qui passe pour une cruche, j’en ai marre, on dit que je suis ronchon. Je vois que ce n’est pas le mieux pour tout le monde dans nos couples mesdames.

-         Oh il y a des hauts et des bas, c’est tout. Ce n’est pas tout rose, mais tout le monde le sait, le mariage c’est l’aliénation.

-         Tu trouves ?

-         Oui.

-         Moi qui croyais que c’était l'amour, le nid…

-         Les oiseaux changent de partenaire tous les ans.

-         Ça dépend desquels.

-         Bê, comme les hommes…

-         Moi, ce qui me pèse le plus c'est la proximité… Quand on vivait dans un autre village que ma belle-mère, c'était tout de même plus facile. Tu vois, j’avais un nid comme tu dis. Maintenant, on est tous pas loin d’ici, c’est vrai que cela m’a rapproché de mon travail, mais ce n'est plus possible ! Elle passe tous les jours devant chez moi, j’ai l’impression qu’elle m’épie !

-         La mienne, elle nous a prêté des fonds pour acquérir la maison, c’est sympathique. Désormais, elle nous fait sentir qu’on est chez elle. Quand on se permet de lui faire remarquer qu’on rembourse des prêts à n’en plus finir à cause d’elle, elle se met à pleurer pour qu’on la console. C’est insupportable. D’abord, elle a voulu qu’on fasse des investissements ! Elle nous a tout préparé, elle trouvait un petit appartement cossu occupé par une vieille dame, et hop, elle la convainquait de nous le vendre en viager. On en a eu trois sur le dos comme cela. C’est sûr, c’est un placement, mais bon il y a des limites. On finissait par ne plus pouvoir les payer, d'autant plus qu’on voulait vivre, nous, sans trop se priver. Mais nos salaires n’y suffisaient plus. Alors les beaux-parents nous ont trouvé des rentes pour payer les rentes, vous imaginez la cavalerie ! On n’en pouvait plus. C’était trop au-dessus de nos moyens. On ne s’en rendait pas compte, au début, car elle était toujours là quand ça n’allait pas. Elle allait voir les vieilles, les banques, elle les faisait patienter ; payait une échéance pour calmer les choses. Puis ils nous ont trouvé de nouveaux emprunts. On a fini par vendre les appartements pour pouvoir acheter notre maison, enfin ne plus être locataires. Mais les rentes, ce n’est pas comme les crédits. On ne les rembourse pas quand on vend. On doit continuer même quand on n’a plus le bien. C’est très rare de trouver des gens qui prennent le bien avec la charge de la rente. Ils préfèrent emprunter à la banque. Un jour j'en ai eu marre, j’ai dit à mon mari tu es une larve, tu suis toujours ta maman, tu exécutes ses quatre volontés, tu te laisses mener par le bout du nez. Il a répondu : Oui, mais c’est pour notre bien, regarde ce que l’on a grâce à elle. Un exemple, tu ne crois pas qu’on serait encore locataire ? moi je suis sûr. On s’est fâché parce que je lui ai dit qu’on aurait peut-être plus petit, mais à nous complètement et pas moitié à eux. À force, il est devenu bête, il m’a pris en grippe, et moi, du coup, j’ai pris en grippe ses parents. Chaque fois qu’ils me disaient : « Tout de même avec ce que vous gagnez, vous pourriez payer les crédits et les rentes », je leur rétorquais que je n’étais pas la fourmi de la fable. C’est vrai, quoi, on a bien le droit de vivre, et les enfants coûtent cher, et les loisirs aussi. Ce n’est pas de ma faute si dans ma belle-famille, ils sont tous des fourmis. Chez moi, on vivait au jour le jour, avec juste ce que l’on avait. On n’avait pas de crédit à n’en plus finir, on n’avait pas non plus tant d’astreinte. C’est tout de même agaçant, nous gagnons bien notre vie tous les deux, mais tout passe dans les rentes. Il ne nous reste plus rien après. Nous avons pris des crédits revolving. C’est l’engrenage, on ne peut pas s’en sortir. Il me reproche sans cesse la moindre dépense. Il dépense pourtant autant que moi. Il n’y a plus qu’une solution, vendre et se séparer. Je n’en peux plus. Je veux divorcer.

-         Mais ça ne te rendra pas tes sous.

-         Si, on partagerait le prix de la maison, cela me ferait un apport et je pourrais avoir un tout petit chez moi qui m'appartiendrait, puisque c’est comme cela.

-         Mais tu as encore les rentes sur le dos ?

-         Pas pour longtemps, j’espère. Elles sont bien âgées déjà ces dames.

-         Je n’aime pas les viagers. C’est cruel de désirer la mort des gens pour des histoires d’argent.

-         Je ne partage pas tes scrupules, parce que je suis amie avec nos crédirentières et qu’elles sont très gentilles, ça leur fait un complément de pension. Elles en ont vraiment besoin, et nous aussi on en avait besoin. C’est une bonne entraide. Elles sont conscientes qu’elles nous ont aidés, et nous sommes conscients qu’il faut les soutenir jusqu’à la fin.

-         Et si elles vivent jusqu’à cent-vingt ans comme Jeanne Calment ? Il me semble qu’elle avait accordé un viager à un notaire. Son débirentier est mort avant elle, non ?

-         Oui, c’est exact. Un notaire lui avait acheté son bien. Il savait ce qu’il faisait. Une fois, mon patron avait fait cela aussi, mais les héritiers l’ont poursuivi parce que la crédirentière était décédée seulement dix ans après et qu’ils trouvaient qu’il avait fait une bonne affaire. Heureusement ils ont perdu. Je connaissais cette dame. Elle disait toujours qu’elle n’avait pas de famille en plus, parce que personne ne venait jamais la voir. Elle était très contente de toucher cette rente. Elle me disait aussi qu’elle avait demandé à la banque si elle vendait le bien et qu’elle plaçait les fonds, combien ils lui donneraient en rente, et que c’était deux fois moins que le calcul du notaire. Elle se faisait des petits extras, c’était la veuve du boulanger, elle avait vendu du pain toute sa vie. Elle en avait une hernie discale. Elle s’achetait des religieuses au café et au chocolat depuis qu’elle avait perdu son mari et elle les dégustait sur le banc, près de la fontaine.

 

-         Je sais, ça vous énerve que je revienne toujours sur le sujet, mais dès que je nettoie ma cour, quand je jardine, ou si je peins ma grille, si je suis allongée dans mon gazon, c’est plus fort qu'elle, ma belle-mère vient faire le contrôleur des travaux finis. Elle sort une chaise, s’assoit, commence à me conseiller... Je n’ai plus d’intimité, je n'en peux plus, on DOIT déménager sinon on finira par divorcer. Je préfère prendre l’autobus que d’être dans la même ville qu’elle.

Comme c’est appréciable de ne pas rentrer le soir chez soi en sentant la cigarette, ne pas avoir l’odeur du tabac froid sur son costume le lendemain, ne pas avoir les poumons noirs de goudron. Quelle jubilation de profiter de nouveau de toute la diversité des effluves, y compris les odeurs corporelles, que couvrent à peine le parfum et les déodorants divers. Lorsque je quitte mon bureau pour aller faire une copie et que je reviens, j’ai l’impression d’être asphyxié par un concentré de transpiration. Enfin, quel bonheur de découvrir que la communication n’a pas de fin autour d’un cendrier, sur le trottoir, dans la rue. La pause-café n’a plus du tout la même ambiance.

* * *



[1] marque de boite en plastique hermétique.

[2] LISELOTTE – « Le Guide des Convenances. »

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cendrierdepoche 30/05/2012 10:50


Heureusement que es cendriers existent pour partager tout ça.

ACHILLE 06/06/2012 12:07



tout à fait



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