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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

DIVORCE AU PARFUM.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

jeunesseDIVORCE AU PARFUM.

« C'est puer que de sentir bon. »

Michel de MONTAIGNE, Essais.

 

Monsieur et Madame divorcent par consentement mutuel après plus de quarante ans de vie commune. Ils n’en ont jamais invoqué les raisons. Je ne les ai pas demandées.

Après d’âpres hostilités, les époux sont enfin d’accord sur les termes du partage. Madame prendra l’appartement, où tous deux habitent encore ensemble. Monsieur se verra attribuer les deux studios d’une valeur bien inférieure. La différence formera la prestation compensatoire. Monsieur est même d’accord pour verser une rente viagère à Madame pour qu’elle soit à l’abri de tout.

Monsieur et Madame signent l’état liquidatif. Aucun souci. Nous attendrons le jugement. J’explique que je rédigerai alors son acte de dépôt au rang de mes minutes, publierai le tout au bureau des hypothèques compétent. J’adresserai à chacun sa copie authentique, tout sera fini, définitivement. On me le demande plusieurs fois, je l’assure.

Monsieur déménagera bientôt. Il a donné congé au locataire d’un des studios pour reprendre le logement pour y vivre, tout est organisé pour que les dates coïncident.

Monsieur doit se présenter ce mardi à quatorze heures. Il n’a plus souvenir de la salle où l’audience doit avoir lieu. Il traverse à grands pas la Cour du Palais de Justice, grimpe quatre à quatre les marches du grand escalier. Il pense soudain au Festival de CANNES, à toutes ces vedettes qui montent au bras de leur compagne du moment, cela le fait sourire. Il monte vers la victoire, lui aussi, il monte seul et redescendra tout à l’heure, encore plus seul. C’est sa volonté.

Il a peur d’arriver en retard. Si le juge était absent, si un empêchement survenait. Il faut qu’il soit à l’heure. C’est une question de respect, d’amour-propre. 

Dans son élan, Monsieur rate une marche, s’écroule lourdement. Sa tête heurte le sol en un claquement. 

Lui, qui ne voulait penser qu’à son avenir, qu’à sa vie future, qu’à après, voilà qu’il pense à son épouse, maintenant. Pourquoi ? Elle se penche sur lui, non ce n’est pas possible. Ne dit-on pas qu’on revoit le film de sa vie en accéléré avant le grand moment ? Alors pourquoi voit-il encore sa femme, pourquoi ne voit-il qu’elle ?

Non c’est faux, Madame n’est pas toute sa vie, il y a eu d’autres moments, de bons moments, d’autres rencontres, d’autres personnes. 

La tête de Madame dans le ciel ne s’efface pas. Ses cheveux pendent sur lui, effleurant son visage. Elle est là, c’est vrai, ce n’est pas une image. Appellera-t-elle les secours pour le sauver ? Pourtant Monsieur hésite, il ne sent pas son parfum. 

Ce parfum capiteux, sucré, vanillé, ambré, fort, lourd, fumé, cuiré, qui lui donne la nausée. Il lui demande tout le temps de l’ôter. 

Combien de parfums lui a-t-il offerts pour changer ? Pour essayer ? Aucun ne lui convenait. Des plus frais, des plus subtils aux plus classiques, aux plus chers, Monsieur tentait, en vain.

Madame restait fidèle à ce parfum, floral, épicé, à peine rafraîchi par une note de tête Cologne, un petit bouton de rose et ce jasmin poivré qu’on vend en petit bouquets à quatre sous dans les pays méditerranéens.

Ce parfum, je le reconnaîtrai entre mille. Le parfum préféré de ma mère lui allait si bien.

À premier nez, l’impression est étrange, plutôt ambiance encaustique. Peut-être l’odeur qu’on penserait émaner de l’œuvre « les cireurs de parquets » de CAILLEBOTTE. 

Se présente alors le galbanum, le lentisque, aux tanins forts, terreux, végétaux, résineux même, comme leur origine (ce sont des gommes ou résines que l’on extrait de la racine d’une plante, ou en incisant l’écorce d’un arbrisseau). Suit une tonalité de cuir que l’on rencontre dans certains parfums masculins. On se croirait dans une sellerie, près de l’écurie même.

Puis, les notes de fond ravissent mes narines, le petit-grain bigaradier, qu’on pourrait penser volatile se révèle alors, suave, floral, fruité, de manière si discrète que l’on pourrait lui trouver un air d’un autre parfum, son cadet, chez le parfumeur.

On pense aux joues poudrées des grands-mères, au patchouli, à la vanille.

Oui, à un cornet glacé dégusté lors d’une promenade avec ma mère dans l’arrière-pays, sous les orangers.

« Le parfum le plus tenace au monde » m’a laissé un souvenir olfactif impérissable.

Mon père tentait de m’endormir. Je ne pouvais pas sans ma Toutoune. Ma Toutoune, c’était mon doudou, comme j’entends mes clientes le nommer. Ce bout de tissu moite, ou cette peluche infâme que traînent les enfants, censé représenter maman, papa, le foyer et tutti quanti pour les psychologues.

Il me manquait donc mon foyer pour dormir. Maman l’avait lavée ; Toutoune était décidément trop sale. Dans un élan pathétique, mon père m’en confie une seconde, toute pareille à la première, mais toute propre, toute blanche, toute rêche, revêche, sans goût aucun. Je refuse catégoriquement. Maman gesticule en tous sens. 

- Que lui manque-t-il ? 

- Une étiquette. 

- Soit. 

On me coud un bout de ruban blanc en Nylon. Je caresse cette étiquette du bout de mon nez, mais rien. Il ne se passe rien. Je refuse toujours, droit comme un I, assis dans mon lit.

- Et maintenant que lui manque-t-il ?

- Du goût. 

- Quel goût ? Tu ne vas pas apprécier ce goût de vieux, de sale, que traînait ce lange en coton ?

- Que dire, je suis très jeune, deux, trois ans. Je ne sais pas exprimer les odeurs avec des mots.

Soudain ma mère a une idée de génie. Elle prend ce tissu, le caresse, le frotte sur son visage, sur son corps, le malaxe, le moleste, le passe sous ses bras, entoure le cou de papa avec, qui l’embrasse, enfin embrasse elle-même l’étiquette, et me la rends.

Étonné par tant de sollicitude pour ma Toutoune, je la porte à mon nez, je suis emporté par cette odeur de cuir, de poudre, de cire, de vanille. Je note les traces de rouge à lèvres sur l’étiquette. Je m’entoure à mon tour de ma Toutoune et m’endors aussitôt.

Pourquoi diable mon client ne supportait-il pas ce parfum ? Celui-là même que je trouvais envoûtant, sensuel même, celui de ma mère, de mes amies. Celui qui me ravissait. 

Si je connais les ingrédients de ce parfum, ce n’est pas de les avoir cherchés, quêtant une information presque clinique auprès des vendeuses en parfumerie. Mon client qui me les a cités, il les connaissait tous, dans l’ordre des notes, et dans les proportions. Ne pouvant pas supporter ce parfum, il cherchait le coupable, l’ingrédient idoine, qui, exclu du lot, lui aurait permis de vivre des heures émouvantes auprès de son épouse, réconcilié avec son odeur. Madame mettait du parfum au réveil, après la douche et le soir avant de s’endormir. Monsieur n’en dormait pas. Monsieur hantait chaque pièce de l’appartement, cherchant un endroit où elle n’était pas passée auparavant, pour s’y poser. Si Madame se relevait la nuit, Monsieur retournait vite se reposer près d’elle, afin d’éviter qu’elle ne trouble le nid sans odeur qu’il s’était ménagé. Puis il attendait, sagement, qu’elle s’endorme pour quitter le lit et retourner vers ce nid. Nous étions de connivence. Ce sujet était maintenant son obsession. De mon côté, moi qui n’y avais jamais prêté attention auparavant, je commençais à m’étonner de mes recherches olfactives. J’arpentais les wagons et les autobus avec la ferme intention de rencontrer une porteuse de cette fragrance orientale, tandis qu’il me racontait ses recherches laborantines.

Monsieur est décédé à quatorze heures, sur la dernière marche du palais de Justice. On dit que Madame était là, ce n'est pas transcrit sur le constat de décès.

Madame me rend visite. Sans une larme. Je suis étonné, je ne retrouve plus cette odeur entêtante. Madame m’annonce qu’en mémoire de son époux, elle ne mettra plus jamais ce parfum qu’il n’aimait pas. Elle a bien assez de parfums qu’il lui a offerts, pour finir ses jours parfumée par son mari. Devant ma surprise, Madame me confie que Monsieur était sûrement fétichiste, puisqu’il faisait collection de parfums de femmes.

Madame me charge d’ouvrir le dossier de la succession de son époux, puisque le divorce n’est pas prononcé…

Madame sera usufruitière des biens de la succession.

* * *

 

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