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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

DROIT D’USAGE ET D’HABITATION.

ACHILLE #moi

 

Ce soir, c’est l’audition de piano de mes enfants. Je suis sorti plus tôt de l’Étude, j’aime bien partir à dix-huit heures, c’est comme si je m’évadais. Ma cliente Juge aux Prud’hommes me dit toujours : « Maître, ne rentrez-vous pas trop tard chez vous le soir ? Vous ne faites pas plus que vos mille six cents heures annualisées, rassurez-moi ? Entre nous, je sais bien que les cadres sont un peu mutilés par les missions impossibles qu’on leur donne. Je compte sur vous, vous pourrez un jour vous occuper de mon dossier, n’est-ce pas ? »

J’entends la valse de BRAHMS qui fut pendant mes jeunes années professionnelles, la musique d’attente de la boîte que je devais mettre sous le combiné téléphonique pour faire patienter les clients lorsque je cherchais quelque chose dans leur dossier.

Une petite clé me permettait de la remonter dès que je sentais la musique perdre ses temps.

J’ai déniché aussi les pièces de musique que je souhaiterais entendre de mon cercueil lors de mes obsèques. Je souhaiterais en entrée, « Comptine d’une nuit d’été » puis en plat du jour « Valse d’Amélie » de Yann TIERSEN, enfin en dessert, la Sarabande d’HÆNDEL.

J’ai cinquante et un ans, je n’ai pas fait mon testament ni réglé mes obsèques. Quelles seraient mes dernières volontés ? Dois-je léguer l’usufruit de mes biens à mon ex-épouse ? Elle vit déjà dans la maison que nous avions acquise ensemble. Le juge l’a grassement pourvue du droit d’usage et d’habitation à titre gracieux, sa vie durant, sauf cas de déménagement, et ce, depuis sept ans déjà. Elle ne déménagera pas, je la connais trop bien. Son concubin a une maison de campagne maintenant pour leur permettre à tous deux de s’évader.

Mes enfants se partageront par parts égales ma succession, je ne serai pas là pour la régler. Il serait peut-être temps que je leur donne quelque chose, pour utiliser les nouveaux abattements en matière de droits de mutation à titre gratuit, tous les six ans, ou même ne serait-ce que le don exceptionnel nouvelle version. Finalement, quand j’y pense, je ne dispose pas de tant que cela. Mon patrimoine étant inférieur à trois cent mille euros, ils n’auraient aucun droit de succession à régler.

Ce dont j’ai peur, c’est de la vieillesse. J’ai peur de coûter à mes enfants par gâtisme. Ne pas avoir le temps de mourir avant d’être inutile. Être un vieux laid, rien de pire, tout seul, ne plus laver ses chaussettes, attendre que son slip soit en biscotte pour faire une lessive. Se raser à moitié pour voir si les poils deviennent blancs comme les cheveux. Avoir des plis sur les bras qui laissent apparaître de grosses veines bleues. Sentir pour se sentir. Mes clients me disent que c’est un truc de bonne femme. Quand les hommes parlent ensemble, ils se vantent de ne pas avoir peur. Tant qu’ils peuvent « baiser ». Ils citent avec fierté les noms célèbres de vieux pères, vieux maris, vieux beaux. Mais qui berne qui ? À l’âge que j’ai, si je ne chope pas le grand amour, comme on chope la vérole, dans un ou deux ans au plus tard, adieu foulards, adieu madras, adieu monospace avec rehausseur et chewing-gums télescopiques. 

Je n’aurai plus droit à ma séance Caddie du samedi matin, quand les parkings sont pleins, avec queue derrière un petit laid comme moi et une grande grosse à pétard du genre les dessins de DUBOUT ; ni la présentation au carreau de mes articles choisis parmi les vingt-cinq mille références proposées dans les rayons de mon hypermarché préféré. Boîte d’ananas, couches-culottes, céréales du petit-déjeuner, tampons, déodorant, viande folle. C’était le bon temps. Je n’aurai plus le retour à la maison après l’entassement des vingt sacs plastiques dans le spacieux coffre du véhicule familial. Je ne bénéficierai plus du plaisir de ranger ces articles dans la maison, remplir le réfrigérateur. Le mien est toujours vide, enfin c’est ce qu’il me crie, lorsque le soir, je l’ouvre par inadvertance… Combler les interstices libres dans les placards, laisser les packs d’eau dans le garage.

Je ne serai plus l’heureux propriétaire de ma petite maison, élevée sur vide sanitaire, d’un rez-de-chaussée composé de trois pièces, cuisine équipée, et d’un étage mansardé comprenant une chambre, salle de bains, lieux d'aisances indépendants, garage attenant, et la moitié de la rue  du marché.

Bref je serai vieux, et seul.

Oui, je sais, la compagnie est longue.

 

* * *

- Dis papa, selon toi, quelle serait la dernière raison pour laquelle il faudrait se suicider ?

- Que veux-tu dire ?

- Pour quelle mauvaise raison ne faut-il jamais se suicider ?

- Pour un chagrin d’amour. Cela ne vaut pas le coup. Un échec amoureux n’est pas un échec. C’est une prévention, tu vois, cela signifie que le couple était voué à l’échec. Il ne faut pas s’acharner. Ne trouves-tu pas ?

- Si, si…

- Mais pourquoi me poses-tu cette question ?

- Comme ça…

 

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