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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

EN VOIR DE TOUTES LES COULEURS.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« Je suis en incontinence psychologique, comprenez-vous Maître ? »

Madame vient d’apprendre cette expression de son psy. Psychologue, psychanalyste, psychiatre, psychopathe, Madame n’a pas précisé.

Et je suis là à écouter, et subir, dans mon bureau, sa bruyante et nauséabonde incontinence.

Je la vois se répandre sur le fauteuil, tremper l’assise jusqu’à la corde. Je distingue nettement la tache brune, humide, envahir le siège, couvrir le sol. J’ai peur que cette flaque mouillée, visqueuse, morveuse, mielleuse, fielleuse s’étale jusqu’à moi. Je reconnais les odeurs, les couleurs de chacune de ces substances sentimentales, ce nuancier outrancier de sensiblerie et de dédain.

J’attends que cela passe, je nettoierai après. Je n’ai pas de couche virtuelle à lui offrir. J’attends donc que le liquide coagule, il y aura bien un moment où ce flot s’arrêtera.

Madame s’épanche. Madame se penche, je la vois vomir devant moi des mots fades, sans vie, des mots qui sortent de toutes les bouches, qu’elle a dû attraper au hasard, se les appropriant peut-être inconsciemment. Des mots de téléviseurs hurlant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des mots de commerçants ressassant des mots de leurs clients, des mots d’amis, qui n’en sont pas forcément, des mots de psy, quand ils ouvrent la bouche, qu’une mouche en sort. Des mots, démons, des maux.

Bref, ces mots ne sont pas les siens. Ses mots ne lui appartiennent pas.

Madame vit par procuration une vie triste à mourir, dit-elle, plutôt calme et tranquille, selon mes goûts d’employé, une vie que je lui envierais volontiers.

Madame ne fait pas partie d’une minorité ethnique ou religieuse opprimée, n’est pas immigrée en situation irrégulière, n’a pas subi de génocide ou d’holocauste, ni personne dans sa famille. Madame n’est pas malade, handicapée, traumatisée, sans domicile fixe, laide. Madame n’a pas de défaut physique.

Madame a un époux qui ne la comprend pas. Un époux auquel elle attribue tous les défauts de la terre les plus improbables, même les plus incompatibles.

Madame estime de son devoir de me mettre en garde devant cette bête féroce qu’est son mari, qui ne veut pas lui laisser la maison, la voiture ni le compte en banque alors qu’il est le responsable de la rupture, puisqu’il ne l’a jamais écoutée.

Je tente vainement de refermer le robinet, évoque les biens, le partage à venir, reçois en retour un jet puissant de glu jaune fluo. Ce mari peut bien s’occuper de cela, lui qui n’a jamais rien fait pour elle, si ce n’est travailler, toujours travailler, jamais plus la regarder ni l’écouter.

Dans ces moments-là, je me sens impuissant. 

Je tente une dernière fois d’expliquer à Madame la liquidation d’une communauté, présentant à cet effet un schéma ayant la forme d’une maison, précisant que chacun n’a droit qu’à une moitié de la maison, qu’il faut donc qu’elle fasse une croix sur la maison, car ni l'un ni l’autre ne peuvent l'un sans l’autre reprendre le bien, payer une soulte à l’autre et rembourser le crédit restant dû. Monsieur et Madame ont un salaire à peu près égal, il n’y aura donc pas une prestation compensatoire très élevée, Madame doit penser à déménager, s’installer ailleurs. Madame me répond sèchement qu’elle n’entend pas déménager.

Cette fois-ci, c’est une encre noire qui sort, le poulpe tente de m’échapper en se cachant derrière un nuage.

Monsieur me rencontre, certain que j’aurais réussi l’impossible. Monsieur est transparent, l’air déjà vu, timide, parlant en un souffle, comme une excuse.

* * *

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