Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

LA MALADIE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« Avec ceux que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence. »

René CHAR.

Noble de cœur, bien de sa personne, nom à rallonge, Monsieur de. a épousé tardivement une belle, jeune italienne fougueuse aux yeux verts, aux longs cheveux blonds vénitiens. Mariage rapide, sans penser au notaire. Un enfant naît, un fils, qui grandit dans le sillage de sa mère.

Monsieur achète avec les deniers de sa maman et à l’aide d’un prêt bancaire un bien, sans déclaration d’emploi, sans rien dire au notaire, un bel appartement pour loger femme et enfant. Cet appartement est commun bien entendu, Monsieur l’entend de cette oreille.

Puis vient le malheur, la maladie génétique qui se révèle, la maladie orpheline, celle qu’on ne connaît pas, dont on doute toujours malgré quelques antécédents dans la famille, celle qui a eu la discrétion de sauter quelques générations. Celle-ci s’appelle la rétinite pigmentaire.

Cette maladie atteint les yeux, à tout âge. Il se trouve que cette maladie a laissé tranquille Monsieur quarante ans, puis la dégénérescence de ses rétines a été très brusque. Monsieur, courageux s’est mis immédiatement au braille, ne pouvant concevoir de ne plus lire, de ne plus s’informer. 

Madame se détourne peu à peu de Monsieur. Encore jeune et beau, Madame décide de rester dans l’appartement pendant que Monsieur doit aller chaque semaine à PARIS pour des soins particuliers. 

Monsieur ne comprend pas cet éloignement de Madame alors qu’il est dans la détresse. Monsieur en veut beaucoup à Madame.

Madame non plus ne comprend pas que Monsieur ne lui rende pas sa liberté comme on dit.

Après quelques tentatives de vie à deux, le couple implose. Madame part pour vivre avec quelqu’un, emmenant l’enfant.

Monsieur de son côté ne peut rester seul, rencontre une grenouille de bénitier, avec de vraies pattes palmées, et une bêtise crâne.

Monsieur tente de s’en accommoder, la nouvelle compagne est gentille, attentionnée, chante bien à l’église, fait bien la cuisine.

Madame demande le divorce, refuse à Monsieur de voir son fils.

De toute façon Monsieur ne peut plus le voir depuis quelque temps. C’est vrai qu’il ne pourrait plus s’occuper de lui, ses yeux ne le lui permettent plus.

Il ne peut plus faire grand-chose, il voit flou devant lui, un peu plus net sur les côtés. Il ne peut corriger les devoirs, il ne peut plus lire l’écriture de son fils. En revanche, il peut lui écrire, il peut l’aimer, le couver, le dorloter. 

Il se place en haut à gauche d’une feuille blanche, il ferme les yeux. Il imagine qu’il est comme avant, il écrit en grosses lettres qu’il ne relit pas. Je reconnais tout de suite ses courriers dans le flot qui m’arrive chaque jour.

Monsieur ne veut pas verser deux cent mille euros à titre de prestation compensatoire, à celle qu’il appelle encore sa femme. Il ne comprend pas, il pense qu’elle n’était qu’intéressée quand elle l’a épousé, qu’elle le prouve maintenant.

Madame, de son côté, ne peut plus voir son époux. Plus il perd la vue, plus elle est aveugle. Elle ne le reconnaît plus, c’est un étranger, un handicapé.

Le mot est dit.

Handicapé.

Et alors ?

Monsieur porte encore beau, Monsieur est très intelligent, a une grande culture. Monsieur ne travaille plus, il est disponible tout le temps. Monsieur vit de ses rentes, il touche quelque pension en sa qualité d’handicapé. L’assurance de la banque rembourse toute seule le prêt, sans aucun souci. Une chance pour le couple, plus que cinq ans à tenir. Madame n’en peut plus, Madame pourrait faire tout gâcher. Si on vend, on perd, l’assurance s’arrêtera, l’on devra rembourser le solde du prêt sur le prix qu’on recevra. Madame ne veut rien entendre. Monsieur est prêt à reprendre l’appartement et la charge du prêt, puisque de toute façon, l’assurance paierait. Ce n’est pas sûr pourtant, n’y a-t-il pas cette petite clause qui énonce comme cas d’exigibilité anticipée, la non-information de la banque en cas de changement de propriétaire.

Monsieur me dit qu’il va en appel, Monsieur se bat, tant que cela fait passer le temps, pas de souci, il dispose de l’aide judiciaire. Il n’a pas à payer son avocat, lui écrit toutes ses conclusions sur de nombreuses feuilles couvertes de sa grosse écriture enfantine.

Monsieur est condamné à verser cent mille euros à son épouse. Pourquoi ? Parce qu’il est rentier grâce à une maladie génétique ? Monsieur ne comprend pas. Il oublie un peu vite maman qui lui a donné de l’argent, pas mal d’argent comme dirait son épouse. Monsieur m’a demandé de faire un projet chiffré de liquidation de son régime matrimonial. En reprenant tout ce que maman a versé à Monsieur son fils, il ne reste plus rien dans la communauté, seulement les échéances qui seront remboursées au fur et à mesure par l’assurance groupe de la banque, brave caisse nationale de prévoyance, avec sa jolie musique, ses jolies publicités. Monsieur en rit, il aime bien cette musique, n’a pas eu le temps de voir les pubs, si, la première. Depuis, il ne les reconnaît qu’à leur musique, les remercie chaque fois.

Le juge, ou la juge, dans sa grande mansuétude, a décidé que condamner Monsieur alors qu’il était déjà condamné par la médecine était bien, parce qu’après Monsieur, il faudra bien que Madame vive, même si elle a rencontré chaussure à son pied et demeure maintenant à l’étranger. Le juge ne l’a pas cru quand il a crié ceci : Vous me tuez, c’est cela que vous voulez, me tuer à petit feu ?

Maman ne paiera pas, maman ne veut pas payer. Elle déteste sa belle fille, trop belle, trop apprêtée, trop exubérante. Maman est protestante. Du coup Monsieur son fils est catholique. Ce n’est pas qu’il n’aime pas maman, il l’a bien utilisée, usée, il en a bien abusé.

Tout de même, il faut gagner son indépendance. 

Son enfant devrait faire pareil, se dégager des jupes de sa mère. Son fils demain va avoir dix-huit ans, le bel âge.

La procédure aura duré six ans.

Monsieur vient d’apprendre que la rétinite pigmentaire qui lui obstrue les yeux se complète allègrement d’un syndrome d'USHER ;

Monsieur, à plus ou moins long terme, va perdre l’ouïe.

Il a vu à l’hôpital des enfants de six ans, atteints de cette dégénérescence, il n’a plus la force d’en passer par là.

Il pense aux souliers rouges. Que lui resterait-il ? Le toucher ? L’odorat ? Le goût ?

Le toucher ne lui sert plus à rien depuis qu’il n’a plus la peau de son épouse à disposition. 

Il ne pourra plus mettre sa tête dans sa chevelure, sentir la lourdeur des cheveux, leur grâce.

L’odorat non plus, il ne sentira plus l’odeur vanillée de sa peau, plus ambrée au creux de la nuque.

Le goût ? Depuis qu’il est seul, il ne fait plus de bons petits plats, sa compagne lui en fait, qui n’ont pas le goût salé des huîtres qu’il dégustait avec Madame à la nuit tombée sur le bassin d’ARCACHON. C’est bête, comme il était naïf à l’époque de prendre ARCACHON pour VENISE et son amour pour Juliette. Il est resté seul, Roméo.

Sa compagne est grumeleuse comme un crapaud, sent le savon de MARSEILLE. Cela sent bon le savon, hélas, il est trop tard pour fantasmer sur cette odeur.

Ce matin, il fait tiède, un peu humide, un léger vent ôte les feuilles des arbres. Il faut qu’il prenne ce train, il a envie de voir une dernière fois ARCACHON, de sentir une dernière fois l’odeur de la mer, l’odeur des embruns, la sensation sur sa joue. Il prend le car : on l’a accompagné jusqu’à l’arrêt, une gentille personne, ma foi.

Le conducteur se lève, l’aide à monter, voyant sa canne blanche, lui indique l’arrêt, l’aide à descendre. Ce n’est pas dans les grandes villes qu’il aurait le temps de faire cela, il est très serviable, ce conducteur, il sent la savonnette, comme sa compagne, mais un peu plus musquée. Il a les mains moites.

Il déguste une douzaine d’huîtres, les prend parfois avec les doigts pour être sûr de ne pas en oublier, il n'entend plus bien, déjà les bruits dans la salle à manger du restaurant s’estompent. 

Peut-être est-ce aussi le plaisir d’être ici, de se remémorer des temps anciens, immémoriaux, seul, comme toujours il a été, jamais accompagné.

Il est tard, il sent la fumée des cigarettes, les clients en sont au café, c’est si bon accompagné d’une tige. Cela vous remue les tripes tout cela.

Le divorce, l’amertume, le handicap, la cécité, la surdité, non.

Il fait maintenant noir. Monsieur n’a pas réservé de chambre à l’hôtel, il n’est jamais trop tard. Monsieur se dirige tant bien que mal vers l’accueil, cherche des mains la sonnette où l’on appuyait lorsqu’il y était allé, il y a quelques dizaines d’années. Il appelle. Personne.

 Monsieur ouvre le cadran de sa montre, touche délicatement les aiguilles, neuf heures trente. Une petite promenade lui fera du bien. Il ne va tout de même pas se coucher avec les poules.

Au hasard des coups portés par sa cane, Monsieur marche, se délasse, il y a longtemps, très longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi calme, déterminé. Il n’en finit pas de marcher. Il se sent moins vieux. Il n’est pas vieux.

Sous ses pieds, une matière douce, comme un tapis, pas du tout tranquille pour un pas de malvoyant.

Monsieur continue sa promenade. 

Il s’assoit à même le sable, ôte ses chaussures, ses chaussettes.

Quand il était jeune, il marchait pieds nus, c’était la liberté. La liberté.

De nombreux coquillages attaquent sa voûte plantaire. Dans son jeune temps, cela signifiait que la mer n’était pas loin.

Une sensation très fraîche envahit un de ses pieds, puis les deux, c’est vraiment froid. Puis à peine cette sensation parvenue jusqu’à la moelle épinière, une autre sensation de mouvance, un léger courant d’air froid sèche ses pieds. Il marche encore, cela recommence, c’est amusant de jouer avec le flux, le reflux. On n’en finit pas. Monsieur a de l’eau jusqu’aux genoux, rit comme un enfant, courant en tous sens, laissant tomber sa cane, se laissant tomber brusquement.

Dans le courrier d’aujourd’hui, j’ai trouvé cette enveloppe aux grosses lettres portant mon nom et l’adresse de l’étude.

L’ouvrant, je trouve une carte postale d’ARCACHON, station balnéaire, son bassin, ses huîtres.

Les grosses lettres dessinent peu de mots :

« Mon Cher Maître,

Vous avez raison, les temps sont durs. »

Suivis d’une énorme signature en forme de poisson, je n’avais jamais remarqué à quel point sa signature ressemblait à un poisson.

J’emporte cette jolie carte, la fais tenir sur mon réfrigérateur avec un aimant en forme de grenouille.

Trois semaines plus tard, mon patron me donne une coupure de journal, je reconnais la rubrique nécrologique. Monsieur de. est décédé, c’est son épouse et son fils qui remercient les témoignages des gens ayant assisté à l’enterrement.

Son épouse n’est plus son épouse, ils sont divorcés ! On ne dirait pas à la lecture de cette petite annonce.

Je n’y étais pas, j’ai regretté. Pourtant je n’aime pas les enterrements. La grenouille a-t-elle rencontré Juliette ? Laquelle a pleuré plus fort que l’autre ?

- -Je ne savais pas qu’il était mort. Sa maladie génétique était-elle mortelle ?

- Mortelle, oui, en quelque sorte – me dit mon patron – il s’est noyé à la marée montante. Il paraît qu’il ne l’a pas vu arriver. 

- Vous croyez qu’elle vient au galop à ARCACHON ?

- -Je ne sais pas GASTON, je ne sais pas.

Quand il m’appelle comme cela, je me demande tout le temps s’il veut dire le prénom GASTON, ou le nom de famille GASTON. J’ai toujours l’impression que ce n’est pas moi qu’il nomme, mais un autre, un tiers comme on dit en langage notarial.

Je conserve la carte postale pour moi.

* * *

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Facebook RSS Contact