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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

LE DIVORCE PAS MÛR.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

Monsieur et Madame me rendent visite. Ils sont d’accord tous deux pour divorcer à l’amiable, ont franchi le pas en venant me voir. Ils ont réglé ensemble les effets du divorce. Lui prendra une location, elle conservera la maison, le fonds de commerce. Monsieur souhaite néanmoins que Madame lui verse quelque chose car il ne peut pas repartir de zéro complètement, il n’a pas d’économie, puis…

Grand silence. Une bouffée d’air vicié monte à mes narines…

Après tout c’est la faute de Madame, c’est une ignominie !

Madame se tait, puis doucement, se met à pleurer. Lui pleure aussi, je vois les larmes couler sur ses joues, qu’il cherche à essuyer d’un revers de manche.

Ma boîte de mouchoirs éponge de nouvelles larmes qui se font alors entendre bruyamment.

Il lui dit :

Je t’aimais tant, je t’aimais tant, cette maison que nous avons construite ensemble, les enfants, tout ce que nous avions créé ensemble, pourquoi as-tu tout bafoué ? 

Madame répond,

Je ne veux pas que tu penses cela, c’est un accident, je ne recommencerai plus, je te promets, je t’aime. 

Moi aussi je t’aime, tu m’aimes, mais pourquoi courir ailleurs ? 

Je ne cours pas, j’ai fait une bêtise, je le regrette, je t’aime, j’ai bien vu que ce n’était pas lui. Tu étais mon premier amour, je voulais peut-être bêtement voir ailleurs, juste pour me confirmer que je ne m’étais pas trompée. C’est bien toi, je te le jure. 

Les pleurs redoublent de part et d’autre.

Je ne peux plus te toucher, tu es sale, comprends-tu ? 

Oh pardonne-moi, s’il te plaît. 

Que faire, leur demander de cesser, de partir discuter ailleurs, leur dire que c’est un avocat qu’il leur faut d’abord, non, un conseiller conjugal ou un psychologue ? Attendre que cela passe, continuer comme si de rien n’était ? Interrompre, rebondir ? Quelques « hum, hum » sortent de ma gorge. J’ai l’impression d’être Madame le Professeur Ombrage dans Harry Potter V. Ce soir il me vient une idée hé heu, une idée ![1]

Pardon de vous interrompre, le coût de l’état liquidatif de votre communauté s’élèverait en fonction des valeurs des biens que vous m’avez données à environ trente mille francs. Or vous n’avez pas beaucoup d’argent, vous vous aimez encore tous deux, pourquoi souhaitez-vous à tout prix divorcer ?

Grand silence. Suis-je tombé à côté, mon idée est-elle idiote ? Je tente à nouveau :

Madame, vous dites « je t’aime ». Monsieur, vous dites « je t’aimais », est-ce bien au passé ? Est-ce bien terminé ? Je ne vous sens pas sûrs tous les deux.

Madame enchaîne :

Reprends-moi, je t’en supplie, Maître GASTON a raison, dis-moi que tu m’aimes encore !

Je me sens plus à ce moment exact une Madame CLAUDE qu’un Maître GASTON. Suis-je un entremetteur, qui tente de rabibocher un vieux couple éploré ? Suis-je à côté de la plaque ? En bon français, suis-je aux antipodes de la réalité ? Je continue cependant :

Monsieur, vous dormez sur le canapé en ce moment, je suppose ?   

Réponse :

Exact.

Vous n’avez pas des courbatures, vous ne préféreriez pas un bon lit avec une gentille épouse pour réchauffer les draps ?  

Si mes patrons m’entendaient, si la Compagnie m’entendait !

Vous n’allez pas zapper tout le film pour une publicité ou un passage du film, qui ne vous plaît pas. Je ne vous sens pas intransigeants à ce point. Vous vous êtes battus ensemble pour avoir ce que vous avez, vous n’allez pas devoir tout recommencer seuls cette fois-ci ? 

Sur le bout de leur nez, je lis que leur histoire n’est pas finie.

Elle a sali notre beau roman d’amour ! 

Mais c’est dans les cafetières culottées qu’on fait le meilleur café ! 

Je le concède, je vais un peu loin dans le grand-guignol, mais comment lui dire, comment lui faire comprendre d’un sourire.[2]

Autre allusion :

Dans le western, « il était une fois dans l’Ouest » ; la dame dit à des brigands, quelque chose comme cela : Allez-y, faites de moi ce que vous voulez, il ne me faudra qu’un bac d’eau bouillante pour que je redevienne exactement comme avant. Ce soir Madame prend un bain bien chaud ; vous n’en parlez plus, ok ? 

Suis-je devenu fou ? Je me fais virer demain.

Vous n’êtes pas mûrs pour le divorce, vous n’êtes pas guéri l’un de l’autre. Il faudrait qu’il y ait au moins l’un de vous qui pense à quelqu’un d’autre, pour que l’on puisse aller au bout. Vos liens sont encore trop forts, vos goûts, vos plaisirs communs encore trop présents, prêts à être partagés. S’il vous plaît, séchez vos larmes, tentez le coup en essayant de ne plus reparler de cette histoire, pouvez-vous me promettre que vous allez essayer ? On met du plâtre sur la fissure, on repeint le mur et on verra bien ! 

Les époux sèchent leurs larmes. C’est bon signe. Je les raccompagne. Ils me serrent la main chaleureusement et me remercient. Plusieurs jours plus tard, je reçois un mot de remerciement, de nouveau. Le temps passe, ai-je réussi ? Je dois dire que moi-même je n’y croyais pas beaucoup. Je pensais avoir rêvé. Question : que font les avocats dans ce cas-là ? « Au revoir, chers clients, cela vous fait deux mille francs ? » Ou continuent-ils comme si de rien n’était à demander qui gardera les enfants, quel nom portera l’ex-épouse, quelle pension fixe-t-on ? Je me demande bien s’ils sabrent leur fonds de commerce, s’ils les renvoient chez eux, pensant d’ailleurs peut-être qu’ils reviendront plus tard. Trois mois plus tard, coup de téléphone :

Bonjour, Maître GASTON, c’est Madame, il me mène la vie trop dure.  Je viens vous voir pour continuer la procédure. 

En moi : raté. Échec. J’avoue être très troublé. Rendez-vous est pris. Le matin même, Madame m’informe que son époux a eu un accident de voiture : « Je ne peux pas le laisser dans cet état, vous comprenez, je reste. Merci d’annuler notre entrevue ». Ouf. Jusque quand ce couple tiendra-t-il ? Dois-je en faire une affaire d’État ? Un combat ? Je serai dorénavant contre les divorces des gens qui s’aiment ! Trois mois plus tard, appel téléphonique :

Bonjour. Maître GASTON ? C’est Monsieur. Elle a recommencé, j’en suis sûr. C’est décidé, je divorce, je ne peux plus supporter ces mensonges. 

Rendez-vous est pris. La jalousie le gagne-t-il ? Ou est-ce la simple vérité ? La veille du rendez-vous, Monsieur a un accident du travail, il ne peut venir. Madame reste auprès de lui. Mat ? Nouveau rendez-vous quelques mois plus tard. Les époux ne se présentent pas. Que faire ? Après mûre réflexion, j’ai décidé. S’ils divorcent, ils iront voir un autre notaire. Je ne leur dis cependant pas. Nouvel appel : La standardiste, d’un commun accord avec moi, prétend que je suis en rendez-vous, ce qui est presque vrai étant avec mon patron. Ils rappelleront plusieurs jours plus tard. Paraît-il, car je suis absent ce jour-là. Pour l’instant, je n’ai plus de nouvelles. Parfois j’aimerais savoir. Que sont-ils devenus, tout va-t-il bien pour eux, la crise est-elle passée ?  Sans doute sont-ils allés divorcer ailleurs, pensent mes collègues.

J’envoie une carte de vœux, comme une bouteille à la mer…

Elle ne m’est pas revenue, aucune réponse non plus.

* * *




[1] chanson de Michel Sardou pour les vieux comme moi qui connaissent.

[2] chanson de Michel Berger.

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