Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

LE DON QUI COUTE CHER.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« Ce n’est point donner que de perdre ».

Antoine de SAINT-EXUPERY.

 

Madame est buraliste, une vielle amie. Je passe devant son kiosque tous les jours, deux fois par jour, la salue et entame une micro conversation se résumant à la pluie qui ne vient pas, au beau temps qui va nous faire une année à touristes, ainsi qu’aux dernières nouvelles du jour.

Je suis jeune, je fume encore. Mon domicile et mon premier emploi sont en banlieue parisienne.

Une fois par semaine, je lui achète un paquet de tabac brun, un carnet de tickets jaunes. Ils ne sont pas encore verts, violets ou blancs. Ils sont jaunes avec une grande rayure marron. Leur encre déteint sur les mains, s’efface avec le temps. J’en ai conservé en souvenir, de chaque couleur. Souvenir lointain maintenant. Je préfère ma campagne.

J’ai même connu le poinçonneur dans le bus, et le monsieur derrière son Hygiaphone . Madame vit dans un petit kiosque à journaux, au coin de ma rue. Je dis « vit », bien qu’elle n’y dorme pas la nuit, car elle n’en sort jamais, ou si peu, je la vois se faire son repas, se maquiller, lire, faire ses chèques, sa petite comptabilité.

Son fils est handicapé mental. Madame étant veuve, ne sait qu’en faire, rares sont les centres accueillants à l'époque. Alors, il se tient dans la journée dehors, par tous les temps, non loin du kiosque, harangue les passants. Elle a essayé de le faire parler, écrire, étudier un peu, sans succès. Il sort de sa bouche différents sons gutturaux qui terrorisent ceux qui ne le connaissent pas. 

Cruellement, un jour, alors que Madame vend ses tickets, l’autobus écrase son fils, au carrefour, juste à côté du kiosque, du côté aveugle, ce côté du carrefour qu’elle ne peut voir à cause de la disposition de la cahute, contre laquelle elle peste tous les jours. Elle savait que cela viendrait un jour, peut-être même l’espérait-elle, pas si tôt. C’est toujours trop tôt, même lorsque cela soulage. On aurait toujours pu attendre un peu, un petit peu plus, elle ne lui avait pas encore donné tout l’amour qu’elle avait dans le cœur.

Madame est belle. Je ne l’avais jamais remarqué vraiment, sûrement à cause de son fils qui lui ôtait tout intérêt social. Comment approcher cette dame, alors que son enfant vous prend le pan de la veste, le tire jusqu’à parfois le déchirer, dès qu’on fait un sourire à sa mère. J’avais juste remarqué son moral inaltérable, sa force de caractère.

Quelques mois après, Madame se remarie avec un Monsieur très jeune, très gentil, très courageux, travailleur. Vingt ans de moins qu’elle. Elle n’aura pas d’enfant cette fois-ci. 

Je pense qu’elle épouse son enfant, cet inceste virtuel est peut-être sa seule porte de sortie.

Madame a un peu d’argent, cependant, c’est Monsieur qui achète la maison, à son seul nom. Madame le veut, c’en sera ainsi.

Je tente de la raisonner, lui dit que rien n’est jamais écrit dans la vie. Le sens de la vie, la mort, rien n’est sûr. Qu’importe, Madame le fera sans moi, même si je refuse. Je suis bien trop jeune pour savoir…

Madame divorce. Pour que Monsieur ne soit pas veuf, mais divorcé, elle trouve que cela fait mieux, puis il lui a prouvé son amour, c’est suffisant.

Madame vit chez Monsieur, utilise les comptes bancaires de Monsieur, pioche dans le livret de caisse d’épargne de Monsieur pour payer les impôts. Même les factures d’achat des meubles, de la télévision sont au nom de Monsieur. Pourtant ce sont aussi les économies de Madame.

Et je parle, je parle, tous les matins, tous les soirs. Je parle dans le vide.

Nul ne peut jouer avec le destin.

Ce matin, le kiosque est fermé.

Je m’interroge, cherche la petite affichette qui m’expliquera, tourne autour du kiosque. Rien.

Je m’habitue peu à peu à la fermeture du kiosque, ne comprenant qu’à moitié. N’y tenant plus, je finis par me rendre à son domicile. Devant l’entrée, comme dans une autre époque, un grand dais de velours noir m’apprend une triste nouvelle. Je lis le faire-part accroché à la porte : Monsieur est décédé. Madame est seule, désespérée. Rien ne pourra la consoler. 

Heureusement, Monsieur avait signé chez mon patron une donation entre époux, en même temps qu’elle, que j’avais omis volontairement de faire révoquer dans la convention de divorce. Madame devra pourtant des droits de succession au taux de soixante pour cent au trésor public sur les biens laissés par son ex-époux, son amoureux, son fils, son géniteur.

Alea jacta est.

* * *

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Facebook RSS Contact