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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

LE GARAGISTE

ACHILLE #SUCCESSIONS DE DECEPTIONS

 

On guérit comme on se console : on n'a pas dans le coeur de quoi toujours pleurer et toujours aimer.

Jean de La Bruyère, Les Caractères.

 

- J’en ai bavé, croyez-moi, pour construire mon garage. Et mes employés aussi, j’ai même réussi à me convertir pour hériter du père de ma femme. Vous devriez faire comme moi, Maître, les femmes étrangères sont bien plus dociles et gentilles que les hystériques occidentales. Tous les jours à six heures jusqu’à minuit parfois, je réparais les voitures. Maintenant cela roule tout seul si je puis dire, mais c’était du travail, croyez-moi, j’ai même dû être opéré du dos, et j’ai perdu un doigt dans l’histoire. Vous comprendrez que ces histoires d’héritage, pour moi, c’est une broutille. Ne me mettez pas des bâtons dans les roues, Maître, je toucherai mon héritage tout de suite, quoi que vous me disiez. 

- Monsieur, je n’ai rien d’autre à vous dire que ce que je vous ai dit maintes fois, votre mère bénéficie, par la volonté de votre père, d’une donation entre époux. Elle a choisi d’opter pour que les dispositions prises par son époux à son profit s’exécutent pour la pleine propriété du quart et l’usufruit des trois quarts de surplus. Vous recevrez donc la quote part de la succession de votre père vous revenant lorsque votre mère fermera les yeux. 

- Si ce devait être le cas, Maître, vous fermeriez les yeux tous les deux ensemble.

- Dois-je tenir compte de cette menace.

- Ce n’est pas une menace, juste une constatation. Ce ne peut être comme vous le dites. J’ai le droit d’hériter de mon père même si ce n’est pas mon père biologique, même s’il ne m’aimait pas.

- Mais votre père vous aimait, il ne vous a pas déshérité. Soit, vous êtes un enfant adoptif, mais vous héritez exactement de la même façon. Monsieur, je vous ai déjà dit que la plupart des enfants qui perdent leur premier parent doivent attendre le décès du second pour recevoir en pleine propriété leur héritage.

- Vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas de quoi je suis capable. Je vous ai dit, je me suis converti pour hériter. Je suis capable de tout, de tout, je ne serai pas spolié. Ils ont déjà enlevé des chaises.

- Mais pas du tout, votre mère a prêté des chaises à des voisins pour un anniversaire. Les chaises lui ont été rendues.

- Vous n’étiez pas là. Vous ne pouvez rien dire. Les voisins eux, m’ont dit qu’ils avaient vu ma sœur prendre ces chaises.

- Mais c’était pour aider au déménagement.

- Déménagement ! Vous avez connaissance d’un déménagement !

- Non, je parlais juste de ce transfert momentané de chaises entre une maison et une autre dans la rue.

- Ce sont mes chaises. On ne m’a pas demandé mon autorisation. Je vais porter plainte.

- Mais on vous rira au nez Monsieur, pour quatre chaises.

- Comment savez-vous qu’il se s’agit que de quatre chaises, et que savez vous de la valeur de ces chaises.

- À ma connaissance, ce sont de simples chaises de bistro qui ont une simple valeur d’usage.

- Qu’importe, cent euros ou deux cents euros, c’est une somme. Vous savez combien d’heures on met au garage pour être payé deux cents euros. J’ai besoin qu’on me rende mes chaises et plus généralement mon héritage. C’est votre travail Maître, vous ne faites pas votre travail. Je vais porter plainte contre vous.

- Soit, portez plainte. Je n’ai absolument rien à me reprocher. Vous avez toujours refusé de signer les actes. Nous avons dû vous adresser un huissier pour vous signifier l’option choisie par votre mère.

- Je vous écraserai. Vous avez déshonoré votre fonction. Votre travail est de faire hériter vos clients, pas de les en empêcher. Qu’avez-vous contre moi ?

- Je n’ai rien contre vous Monsieur, absolument rien. Mon travail comprend le respect des volontés des défunts. Or, la volonté de votre père était claire, c’est la protection de votre mère jusqu’à la fin de ces jours. Votre mère mérite de pouvoir rester jusqu’à la fin de ses jours dans la maison que vos parents ont construite, qu’elle considère comme sa maison, ce que je comprends parfaitement. Elle a besoin des fonds sur les comptes pour l’entretenir et compléter sa retraite. Votre sœur trouve cela tout à fait normal et plus généralement mes autres clients aussi. Pourquoi voulez vous la mettre dans une maison de retraite, alors qu’elle est encore alerte ?

- Elle est vieille, mes enfants me mettront aussi en maison de retraite quand je ne pourrai plus produire quelque chose, c’est normal, elle sera mieux, elle sera tranquille, entourée, avec du personnel approprié et des corésidents avec qui elle pourra parler. Pourquoi ne pas voir les choses en face.

- C’est vous qui ne voyez pas les choses en face. Nous ne sommes pas sur terre pour hériter. Dans d’autres pays, vous n’auriez pas hérité…

- Mais je n’ai pas hérité.

- Si Monsieur, vous avez hérité trois seizièmes des biens de la communauté, mais en nue propriété seulement, c'est-à-dire que vous recevrez votre héritage selon votre expression, au décès de Madame votre mère.

- Vous dites n’importe quoi Maître, je ne comprends rien à vos fractions. J’ai hérité de la moitié du patrimoine de mes parents. Ce n’est pas le petit salaire de femme de ménage de ma mère qui a permis la construction, c’est mon père qui a toujours tout financé. 

- Mais vos parents sont mariés sous le régime de la communauté de biens réduite aux acquêts, ce qui signifie que les revenus, gains et salaires sont communs. Votre mère a donc la moitié des biens du couple. Vos parents se sont faits tous seuls, ils n’ont pas hérité de leurs parents, contrairement à vous.

Monsieur, qui jusqu’ici dialoguait en marchant de long en large dans mon bureau, de la fenêtre à la porte ouverte et de la porte à la fenêtre, s’avance, menaçant, pose bruyamment les poings sur mon bureau, me regarde droit dans les yeux. Un collègue, qui faisait les cent pas devant ma porte sent la tension qui monte et passe la tête par l’entrebâillement de la porte. Ces menaces ne riment à rien, c’est son barrout d’honneur, Monsieur a tout tenté, mais il ne peut rien empêcher juridiquement. Il passe à l’action, d’abord contre moi, mais je sais qu’il s’en prendra à sa mère après. 

Monsieur est le fils adoptif d’un couple d’ouvriers très gentils, simples, qui ne pouvaient pas avoir d’enfant et qui au bout de sept ans de mariage, ont décidé d’adopter. Ils ont été tellement heureux que deux ans plus tard, naissait une petite fille. Un bonheur ne vient jamais seul disait Madame, elle était si heureuse, le choix du roi. Pour ne pas mentir à l’enfant, les parents lui ont annoncé la nouvelle dès qu’il était en âge de comprendre, les parents s’appliquant à ne pas faire de différences. Mais à force de s’appliquer, le garçon en a conçu des doutes, et en a déduit qu’il n’était pas aimé, il s’est mis systématiquement à vouloir plus que sa sœur, et les parents cédaient, pour ne pas le choquer, pour ne pas créer de conflit, mais cela n’empêcha pas le conflit, l’enfant conçut une haine de sa sœur et de ses parents. Et plus ils essayaient de réparer les choses, plus cette haine croissait ; à tel point qu’il fallut mettre l’enfant en pension car il tenta d’intenter à la vie de sa sœur. Il nia farouchement avoir posé un oreiller sur la tête de sa sœur, mais celle-ci fut retrouvée inanimée, sur son lit, l’oreiller à côté d’elle. Elle ne le dénonça pas, consciente sans doute que ne ferait qu’empirer les choses. À quatorze ans, il partit en province, travailler dans un garage, et son cap en main, il fit ce qu’il fallut pour que son patron lui abandonne petit à petit la gestion de ce petit garage qui devint à la force du poignet un grand garage sur une route nationale.

Lorsque son père mourut, il mit un point d’honneur à « hériter de sa part légitime et naturelle ».

Son raisonnement était celui évoqué ci-dessus. Mais à cela s’ajoutait sa peur de se voir déshérité par sa mère. Celle-ci ayant en effet opté pour recueillir notamment un quart en pleine propriété de son époux, il était envisageable que sa mère fasse un testament en faveur de sa fille, ce qui réduirait sa part, mais de toute manière, son acharnement n’aurait pu qu’inciter s mère à le faire, mais comme il le disait l’hypocrisie n’était pas sa tasse de thé, il était franc et sûr de ses opinions. Sa mère ne l’avait pas aimé, il avait juste été le vecteur lui ayant permis de faire un enfant, un vrai. Il s’imaginait parfois en fils de gangster, de repris de justice, ou d’homme politique corrompu et voulait laver cette salissure. Il n’avait pu s’avouer simple fils d’ouvrier, ayant brillamment réussi à la force du poignet. Devant mon entêtement à respecter les dispositions légales, il avait porté plainte auprès de la Chambre des Notaires qui n’avait bien entendu rien trouvé à redire à la position de l’étude et aux actes établis. Mécontent de cette décision qui le spoliait, disait-il, il cherchait d’autres menaces.

Sa main droite se soulève, se tend vers moi, va-t-il me donner une claque ou un coup de poing. Non, sa main se repose, il reprend ses esprits, des gouttes de sueur affleurent à ses tempes.  

- Vous y avez cru, hein, vous avez cru que je me laisserai aller, j’en ai mis plus d’un sur le carreau, je suis respecté et connu dans tout le département, pas comme ma sœur qui n’a fait qu’épouser un bon à rien, un intello qui ne fait que profiter d’elle et de ma mère, en habitant à deux pas. Elle n’a pas coupé le cordon, moi je n’ai jamais eu ce genre de soucis, par la force des choses. Je ne lèverai pas la main sur vous, Maître, mais je vous roulerai dans la farine, je vais de ce pas porter plainte au procureur de la république et croyez bien que cette fois ci vus ne serez pas couvert par des notables de votre race.

- Monsieur, qu’en pense votre épouse, vos enfants, vos amis, leur avez-vous parlé, leur avez-vous expliqué les faits ? Ne vous jugent-ils pas extrême sur vos positions, trop obstiné ? Votre épouse a-t-elle vraiment envie d’aller en maison de retraite dès qu’elle ne sera plus productive ? Vos enfants voient-ils la chose de cette façon ?

- Mon épouse fait ce que je lui dis, et quand elle sera trop vieille, je la remplacerai par sa sœur si je veux. Mes enfants n’ont pas leur mot à dire, ils ne sont au courant d’aucune de mes affaires. Je n’ai pas d’amis, pas besoin de m’encombrer l’esprit et la vie de politesses surfaites, mes clients me suffisent et je suis sûr qu’ils m’approuveraient. Pourquoi voulez-vous absolument me donner tort ?  Que ma mère me donne mon dû et nous serons quittes, je serai alors un bon fils adoptif, gentil et généreux, je viendrai la voir toutes les semaines, elle sera juste à trois kilomètres de mon garage. Ainsi elle sera débarrassée enfin de ma sœur qui lui colle aux jupons et ne peut se débrouiller par elle-même. J’ai essayé de lui proposer de venir chez moi, ma femme s’occuperait d’elle, mais elle ne veut pas, elle veut sa liberté dit-elle. De quelle liberté peut-il bien s’agir lorsqu’on est vieux et seul. J’avais pensé à tout pour son bien. Je fais toujours comme cela, des budgets provisionnels, des plans, l’organisation est la clé du succès. Je ne comprends pas pourquoi elle ne veut pas suivre mes conseils, c’est son salut, la seule possibilité qu’elle ait de survivre. 

- Mais que dites vous ? 

- Statistiquement, tout le monde sait que lorsqu’un époux décède, l’autre le suit assez rapidement, là, je la préservais. Vous ne comprenez rien ; elle ne sera plus phagocytée par la bande de vautours qu’est la famille de ma sœur.

- Ceci sort du cadre notarial, je ne peux pas aller à l’encontre de la volonté de votre mère, et je ne suis pas sûr qu’un déménagement soit utile pour elle en ce moment. Les actes sont signés, pour moi le dossier est clos Monsieur, je vous raccompagne.

- Vous ne l’emporterez pas au paradis, j’aurai justice, justice sera faite et vous en serez marri, faites bien réviser votre voiture, de peur d’avoir un accident, je suis à votre service, voici la carte du garage !

Monsieur porta plainte auprès du procureur. Je déposai une copie du dossier et des actes signés et reçu quelques mois plus tard une lettre de congratulations de la part du procureur de la république lui-même, remerciant l’étude de toutes les diligences prises pour œuvrer dans le sens de l’intérêt de la famille c'est-à-dire de l’épouse survivante, en préservant son cadre de vie. J’eus peur quelque temps en prenant ma voiture, puis, plus rien, l’oubli s’installa, et la satisfaction d’avoir aidé l’épouse, le regret toutefois de n’avoir pu expliquer à ce Monsieur qu’une psychothérapie l’aurait aidé à surmonter le chagrin d’avoir perdu son père et de n’avoir pas sa mère à ses côtés.

 

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