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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

LE MATRIARCAT.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

“C’est fini. Le charme est rompu.

Et tu ressembles à ta mère.”

Paul Géraldy

 

-         Madame, permettez-moi d’être franc. Votre époux a sa fierté. Vous avez été mariée vingt ans. Vous avez donc une grande expérience. Vous savez que nous, les hommes, sommes orgueilleux, que nous n’entendons pas nous voir rabaisser dans un conflit. Il est donc très important que vous respectiez son statut d’homme si vous tenez à ce que le divorce se passe bien. Il ne faut pas à mon sens, chercher à le mettre en défaut, à l’humilier. Il serait plus utile de le brosser dans le sens du poil. L’ennemi doit être estimé.

-         Je n’ai jamais considéré mon époux comme un homme. Ce sont même les derniers mots que je lui ai dits quand nous nous sommes quittés : « Tu n’es pas un homme ». Comprenez-moi, je suis maintenant attirée par des hommes plus virils. Je ne lui pardonnerai jamais le dernier enfant qu’il m’a fait.

-         Pardon, je ne comprends pas.

-         Lui seul voulait trois enfants, je n’en désirais que deux. Il l’a fait exprès.

-         Il me semblait qu’il fallait être deux pour faire les enfants.

-         Dois-je vous faire un dessin ? Il ne s’est pas retenu…

-         … A votre âge, je pensais que la pilule…

-         Jamais je ne prendrai de saletés chimiques pour le plaisir de Monsieur.

-         Pardonnez-moi, une épouse castratrice, une belle-famille envahissante, vous avez dû rendre votre époux bien malheureux.

-         Sans doute. Qu’importe, maintenant je veux vivre autre chose.

-         J’en suis ravi. J’ai effectivement l’impression que vous avez effacé votre passé et que vous vous projetez dans l’avenir. Gardez vous de reproduire le même schéma avec votre nouveau compagnon.

-         Je ne vois pas ce que le modèle de notre famille a qui puisse déplaire. Au contraire, tout le monde voudrait faire partie d’une telle communion d’amour. Vous ne connaissez pas ce bonheur Maître.

Il me semble cependant que vous ne vous investissez pas beaucoup dans ce divorce, que vous laissez votre mère prendre la parole et agir à votre place. Attention aux enfants, s’ils supportent l’influence d’une mère castratrice mais qui ne s’implique pas dans la vie réelle, la survolant, ils devront lutter contre votre égocentrisme forcené ou se faire happer et devenir de petits eunuques.

Je n’ai pas dit ces dernières phrases. Je les pensais très fortement. Je lui ai juste dit : « Attention aux enfants ». Elle a répondu « oui », d’un air grave, et a fait mine d’écrire sur une feuille de papier cet avertissement. J’ai essayé à mots couverts de lui expliquer que ce n’est pas en cherchant dans les astres, la numérologie, le marc de café, en attendant un dieu, un gourou, en s’inventant une vie antérieure, en buvant, en se droguant, en changeant de partenaire tous les soirs qu’on se trouve ou qu’on se retrouve. On ne fait que se perdre un peu plus chaque jour. Ce n’est qu’une illusion de la liberté. À mon avis, on ne peut se trouver que dans le futur, en se prenant en main, en agissant, en se respectant et en respectant l’autre. En tout cas, c’est ma conclusion en voyant mes clients qui ont réussi à se sortir de ce guêpier.

* * *

-         Maître, comprenez-moi, j’ai cru un moment faire partie intégrante de leur famille, y avoir ma place, mais je me suis vidé, j’ai été annihilé, castré. Je ne voulais pas divorcer. Ç’aurait été un dernier aveu d’impuissance. Il existe encore en quelques coins reculés du monde, des familles matriarcales, gouvernées par des femmes, pour des femmes. Je me suis fait happer par l’une d’elles. Je n’avais pas le droit à la parole. J’ai fini par prendre l’habitude de faire systématiquement le contraire de ce qu’elles décidaient entre elles. Oh, vous allez penser que je suis de mauvaise foi. J’étais effectivement consulté, mais seulement pour la forme ; pas question de penser le contraire, ne serait-ce que tenter d’émettre une opinion personnelle. Voyez-vous, j’étais trop jeune, j’ai mis vingt ans à tâtonner sans savoir comment m’affirmer dans cette famille, et maintenant, je suis rejeté car je me rebelle. Je demande seulement que mon état d’homme soit respecté. Je ne parle pas de mon état d’âme, Maître, j’évoque mon état d’homme. Je suis un homme, j’ai ma fierté et il faut m’en laisser un tout petit peu. Si nous ne trouvons pas un juste arrangement, je ruerai dans les brancards. Je ne peux pas accepter d’être mené à la baguette par des hyènes qui m’ont toujours pris pour une charogne et qui veulent encore maintenant me ronger les os.

-         Je comprends bien votre situation, mais toutes les armes sont en face. Votre épouse n’est pas pressée, elle n’a pas besoin de se reloger, pas d’investissement à faire. Vous savez bien que les épouses ont repris le pouvoir par la faute de leurs pères. Ils leur ont donné les terres côtières, les plus mauvaises, abandonnées aux marais salants et aux moustiques, au paludisme, réservant les terres arables aux mâles de la famille. Les marais ont été asséchés, le paludisme éradiqué, les terres côtières vendues un prix mirobolant pour la construction de superbes villas. Les hommes eux se sont retrouvés propriétaires de terres dont personne ne veut. La culture n’intéresse plus personne et ces champs ou prés à l’intérieur des terres sont inconstructibles. Maintenant, les femmes sont riches. Votre épouse peut rester ainsi sans fin. Sans compromis de part et d’autre, nous n’y arriverons pas. Je me répète mais le dicton « il vaut mieux un mauvais arrangement qu’un bon procès » n’est pas dénué de sens.

-         Je ne veux pas d’un procès qui mêlerait les enfants, les enquêtes sociales, psychologiques, etc. Des amis ont subi ce genre d’inquisition. Cela a duré une année, et ils n’arrivaient plus à s’en débarrasser.

-         Ils avaient sans doute quelque chose à cacher.

-         Non, je vous assure. Cette personne croyait au départ se venger en répandant tous les défauts de la terre sur son époux. Mais l’enquête sociale s’est également retournée contre elle.

-         Ce serait peut-être la même chose cette fois-ci.

-         C’est moi pour le moment qui fait des reproches à mon épouse.

-         Je ne peux me mêler de votre couple, je ne suis pas juge. Je ne peux évoquer que le partage inéquitable qui est demandé. Madame réclame deux tiers du bien, alors que vous faites valoir que vous avez toujours travaillé pour le financer et pas elle.

-         Elle a toujours été instable. Elle était à son compte et c’était bien ainsi. Elle travaillait quand elle allait bien, mais n’a jamais fait l’effort de valoriser sa société. Ce sont ses parents ou plutôt sa mère qui se sont toujours occupés de ses affaires pour elle. Elle dit que c’est grâce à elle si nous avons ce que nous possédons, mais ce n’est pas si simple. Elle visitait les appartements, éliminait les biens qui n’auraient pas convenu. Puis elle m’appelait et nous visitions une seconde fois ensemble. Il est un fait que son premier choix était souvent le bon. Mais elle avait le temps que je n’avais pas, ma charge était de faire bouillir la marmite. Elle l’oublie facilement. Son train de vie était sans commune mesure avec mes salaires. Elle conservait ses revenus pour son propre compte, je ne peux le prouver, les documents sont chez sa mère. C’est moi qui supervisais les travaux, moi qui payais les entrepreneurs. Elle s’occupait de la décoration et du mobilier. Encore, la brocante est ma passion. Je dénichais aussi de petits trésors.

-         Monsieur, rien ne sert de vous torturer ainsi. La séparation des biens a ce tort que chacun au bout du compte recherche toutes les créances qu’il peut avoir contre son conjoint, pour se venger, ou dans le but d’effacer les années de mariage. Il me semble que les époux font œuvre commune, non ? Légalement, il n’est pas possible de se prévaloir du travail manuel effectué par chacun pour générer une créance entre époux. En fait, il est dangereux de laisser s’installer une situation bancale, et pourtant bien banale : Le mari paie les impôts, les factures, les emprunts. L’épouse de son côté ne travaille pas et utilise l’argent de son conjoint. Si cette formule convient au couple pendant le mariage, il faut en accepter la règle du jeu jusqu’au bout, c'est-à-dire jusqu’au divorce et au partage des biens indivis. Le salaire, seule source de revenus du ménage devient alors la contribution aux charges du mariage. La dépendance de l’épouse étant totale, les devoirs de l’époux sont totaux. Seules les économies faites sur les salaires du mari, portées sur des comptes ou placements à son seul nom, lui sont personnelles. Si tout le salaire est dépensé au bénéfice de la vie commune, il ne peut être réclamé de créances par ledit mari. Quand les gens se mariaient sous le régime de la séparation des biens, aux époques passées, c’était pour que chacun puisse utiliser son argent comme il l’entend. Ceci signifie que si seul Monsieur a des revenus, la maison est acquise par lui seul pour son seul profit. Lorsque le mari souhaite faire un cadeau à sa femme, il achète un bien à son nom à elle ou aux deux noms, il sait alors qu’il ne pourra réclamer quoi que ce soit sur la part de Madame. Si son activité est audacieuse, le mari aura tendance à tout mettre au nom de l’épouse. Il sait ce qu’il risque en agissant de la sorte. Mon père connaissait ce genre de problème à régler à ses débuts. Les créances entre époux à déterminer se limitaient souvent à ce genre d’exercice. L’épouse, sentant le vent venir, faisait tout « disparaître » ou partait avec la « caisse ». Parfois en sens inverse, le mari abusait de la compétence professionnelle de sa femme, sans jamais la rémunérer. De nos jours, je ne comprends toujours pas ces gens qui n’auront jamais d’activité à risque, qui souhaitent tout partager, et qui pourtant entendent signer un contrat de mariage de séparation des biens. En communauté, il n’y a pas ce souci. En l’absence de biens ou de deniers propres, la totalité du patrimoine est partagée égalitairement entre les époux. C’est simple. Selon moi, si on choisit la séparation des biens, mais qu’on décide de vivre en mettant tout en commun, on doit liquider son régime matrimonial comme une communauté, mais ne pas compter sur une prestation compensatoire en sus. C’est une question de philosophie, mais aussi de respect de soi et de l’autre. J’ai le sentiment que chacun cherche à récupérer toutes ses « billes », mais également à gagner les billes de l’autre. Les histoires de divorces entre étrangers richissimes y sont à mon avis pour quelque chose, de même que la société de consommation. Chacun à son niveau veut gommer ce qu’il a fabriqué à l’aide de l’autre, ou a contrario le surévaluer s’il a l’intention de ne pas le conserver. Un couple est composé de deux personnes. Chacun a contribué à sa manière à la famille, au patrimoine. Je ne cesse de le répéter à mes clients.

-         Il y en a toujours un qui fait plus que l’autre.

-         Je ne crois pas que ce soit une généralité. Chacun créé, agit à sa manière.

-         Vous savez très bien que professionnellement il y a ceux qui sont toujours dans les couloirs, toujours à côté de la machine à café, toujours à brasser de l’air. On les voit beaucoup, on les entend beaucoup, mais ils ne sont pas très efficaces.

-         Ils participent tout de même à l’entreprise. On s’ennuierait si l’on n’avait pas de bouc émissaire.

-         Je ne tiens pas à être le bouc émissaire.

-         Vous êtes celui qui bat de l’air autour de la machine à café ?

-         Non, alors que c’est bien moi qui ai financé le niveau de vie de la famille, je suis le seul homme à qui on met un tablier, à qui on fait faire la vaisselle après le repas, derrière la machine à café.

-         Je ne trouve pas cela ingrat si le repas était bon.

-         Vous avez toujours toutes les indulgences.

-         Je n’ai pas vécu dans une société matriarcale.

* * *

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