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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

LE SOUPER.

ACHILLE #moi

 

Elle me traîne hors de mon bureau. Nous passons le pont. La ville change de ce côté. Les entrepôts et bâtiments divers prennent des allures de l’essor industriel fin dix-neuvième. De moins en moins d’habitations.

J’ai une petite idée de l’endroit où elle m’emmène. J’ai vraiment l’air bête d’avoir réservé dans la brasserie à côté de l’Étude.

Veut-elle fêter son divorce avec moi ? Veut-elle se faire un clerc ? Suis-je moi-même en train de faire un pas de clerc ?

Je prends pleinement conscience de cette situation inattendue et inespérée. Je jouis de chaque mouvement de son manteau qui m’effleure le bras, de chacun de ses sourires, de ses cheveux aux vents.

Il fait un peu froid ce soir, ce n’est pas plus mal. Nous entrons dans un petit entrepôt d’où sortent de sourds accents de jazz régional.

Comment ai-je pu me passer de cela pendant si longtemps ! L’ambiance est cependant différente d’avant. Aucun nuage de fumée âcre n'envahit mes poumons ni ne flotte devant les projecteurs. Mais une grosse poussière, une odeur de transpiration et de bière.

Nous nous asseyons à une petite table. Nous commandons. Cette fois-ci, je prends les choses en main et commande deux krieks cerise. Me demandant pourquoi, j’ai toujours pensé qu’il devait y avoir un lien avec ses joues rouges de jeune fille de bonne famille. Proust aussi aimait les joues roses, c’était pour lui un gage de séduction.

Elle semble contente, sirote le breuvage en tendant l’oreille. J’aimerais inventer des paroles sucrées sur ces musiques qui se poseraient sur ses lèvres, qu’elle me chanterait. Voici que je m’emballe.

J’apprécie son allure d’éternelle adolescente. Ses cheveux ont bien poussé depuis notre tout premier rendez-vous à l’Étude. Carrée, raisonnée, si Monsieur n’avait pas tenté insidieusement de sous-évaluer la pharmacie, et avait omis de la licencier sans indemnités, nous nous serions rencontrés deux fois en tout et pour tout, l’une pour l’ouverture du dossier, et l’autre pour la signature. Je lui aurais adressé son titre et son solde de compte par la poste et j’aurais fantasmé sur ses joues colorées.

Sa position n’a pas changé d’un yotta. Elle la maison, lui la pharmacie, et encore, elle était gentille, estimait-elle ! C’est ainsi que nous avons signé un état liquidatif sous réserve de l’homologation du juge. Elle la maison, plus une prestation compensatoire en guise de préjudice moral et indemnités de licenciement, lui la pharmacie.

Pour le reste, notamment les comptes bancaires, elle n’a jamais chipoté. Il voulait une date de jouissance divise deux ans plus tôt, elle a obtempéré. Il voulait qu’elle règle les frais et ses impôts, elle les a réglés. Il ne voulait plus la voir, il ne l’a pas vu. 

Il est venu avec sa nouvelle compagne se renseigner pour un contrat de mariage. Je n’ai jamais compris pourquoi tous ces époux à peine décollés, se recollent comme une étiquette sur un nouveau support. Sans doute en souvenir de ce fameux personnage grec mythique avec deux têtes et deux corps, dont chaque moitié détachée cherche sa jumelle éternellement. Il est un fait que Mesdames jurent plus souvent qu’on ne les y prendra plus, alors que les Messieurs tombent avec délectation dans l’abandon de la nouvelle union. Une de mes clientes me disait : « C’est normal, il vous faut une repasseuse ». 

Des rimes idiotes traversent mon esprit.

Je me garde bien de livrer ces rimes pauvres à cette inconnue même si je forme le vœu qu’elle me devienne familière.

Elle commande le plat du jour.

Moi aussi. Elle a lu la carte, pas moi. Elle a lu le menu, pas moi, je n’arrive même pas à déchiffrer l’ardoise qui affiche le tout juste en face de moi.

Mal m’en prend.

Nous voyons arriver deux énormes pénis jaunes roussis, nageant dans une sauce aux spermatozoïdes noirs et ronds, le tout accompagné de quelques frites et d’une petite laitue.

- Sympa, cette petite andouillette, non ? et copieuse !

- Oui, oui, très copieuse en effet.

Je n’ai jamais mangé ce mets, on ne peut moins délicat, en face d’une femme que je désire. C’est terriblement angoissant. Dois-je découper le prépuce, attaquer par le gland ? Puis-je le crever au milieu, ou le fendre de part et d’autre ?

Je décide de la regarder faire. 

Elle ôte délicatement la peau en fendant l’andouillette, trempe chacun des morceaux dans la sauce à la moutarde ancienne, s’en délecte, accompagnée d’une feuille de salade qu’elle prend du petit bol à côté d’elle et qu’elle plie dans son assiette.

On m’avait aussi appris à ne pas couper la salade, je dois dire que cet exercice est pour moi bien difficile, recevant souvent une goutte de vinaigrette dans l’œil lors du pliage un peu trop brutal.

Je m’exécute cependant, tout devient plus facile. Elle rit, parle affectueusement. Je ne sais même pas si j’écoute, je la dévore des yeux.

Elle me tient, elle m’enferme, je sens ses mains, blanches et froides, enserrer mes mains, pataudes et moites. Je réponds béatement par un sourire. Il faut me réveiller, j’ai trop dormi, j’ai dû éclater l’oreiller. Je sens son regard, je sens son souffle, je ferme les yeux, je ne comprends pas ce qui m’arrive, les plaques rouges vont apparaître c’est sûr, elle va fuir, elle va courir en tous sens, je ne la reverrai jamais. Je sens ses lèvres, je…, je tente de me dégager, je balbutie, je…, je crois que je vais être ridicule, je…, je cède à la tentation, à l’ivresse, au rêve, même si elle est trop bien pour moi… comme disent mes collègues.

- Maître GASTON, j’ai l’honneur de ne pas vous demander votre main. Ne nous marions pas pour ne pas avoir à divorcer, voulez-vous ?

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