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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

LES RENDEZ-VOUS MANQUÉS.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

« Ce que nous prenons pour de la cruauté chez l'homme n'est presque toujours que de la lâcheté. »

Marcelle AUCLAIR - Connaissance de l'amour

 

Ma perception du vide, lorsque mes clients me font faux bond, dépend fortement de leur personnalité. Si le client est le roi des enquiquineurs, l’enculeur de mouches, comme dirait mon père, son absence m’emplit d’allégresse, et l’heure passée à l’attendre (parfois il ne prévient pas) tout en travaillant est une heure exquise à laquelle je goûte avec avidité, hélas, toujours trop courte, comme un rouleau de réglisse avalé d’un coup.

Il est des lapins qui m’irritent beaucoup, me privant d’un contact que je comptais chaleureux et bienveillant ou encore d’une démonstration juridique magistrale, que j’attendais d’un collègue ou d’un avocat. Ce matin quand je me suis rendu compte que ma cliente m’avait posé un lapin, j’en ai eu un petit pincement au cœur, un goût de rouille dans la bouche, une corde cassée avant le concert. Je dois pourtant jouer quand même, régler quand même d’autres dossiers, mettre quand même le nez dans des papiers, sourire quand même à mes collègues, répondre quand même au téléphone.

-         Allo Maître, comment allez-vous ?

-         Et vous ?

-         Êtes-vous contagieux à ce point, pour répondre à ma question par un retour à l’envoyeur ? Maître, je vous parle de votre santé, vous semblez amorphe.

-         Amorphe ? C’en est trop ! Je n’arrête pas de travailler et de courir et vous me trouvez amorphe ?

-         C’est le ton de votre voix qui m’a paru…monocorde, maussade. C’est ce qui m’a fait dire cela.

-         Ma voix est une traîtresse qui ne me connaît pas et n’en fait qu’à sa tonalité. Je vais très bien, merci. Que me doit cet appel téléphonique ?

-         Moi aussi, je me porte bien, merci. Je voulais juste annuler le rendez-vous de cet après-midi, je n’ai pas le courage…

-         Moi, je n’ai pas le courage de ne pas vous voir, Monsieur, vous êtes la seconde personne de la journée à me jouer ce tour. J’ai besoin que nous fassions le point.

-         Jamais deux sans trois, pensez-y !

-         La loi des séries.

-         Ou le fait du hasard ? Comme enfiler des perles multicolores dans le noir. C’est fou le nombre de perles de même couleur qu’on dispose bout-à-bout.

-         On peut changer l’heure si vous le souhaitez. On peut se voir ce soir.

-         Non sans façon, ce soir, je sors.

-         Mais il s’agit de votre divorce.

-         Maître GASTON, vous y pensez pour moi, c’est très bien. Je ne vous serai d’aucune aide. Je n’y comprends rien.

-         C’est pourtant votre patrimoine qui est en cause, pas le mien. Avez-vous au moins retrouvé des relevés de compte ?

-         Non, rien de tout cela.

-         Vous devez chercher.

-         Une aiguille dans une meule de foin. Ma femme ne réclamera rien et puis c’est moi le méchant dans l’histoire, non ?

-         Vous ne m’avez pas expliqué pourquoi, Monsieur, et je n’ai pas besoin de savoir.

-         Il y a longtemps que je traîne cela sans pouvoir le dire.

-         Certes. Venez me le dire, cela vous ôtera d’un poids, et nous permettra de parler du sujet principal, le partage…

-         Non, maître, je ne peux rien vous dire, vous me trouveriez infecte et je le suis.

-         Je ne crois pas que je porterais un tel jugement.

-         Mais peut-être…

-         S’il vous plaît, c’est reculer pour mieux sauter, parlons seulement du dossier que vous m’avez confié.

-         Non c’est trop dur, je ne peux pas me rendre chez vous, voyez cela avec mon avocat.

-         Monsieur, j’ai interrogé votre avocat, mais lui seul ne peut me donner la valeur de la maison, ni votre épouse, votre accord doit être mutuel.

-         Bien, bien…

-         Allo, allo ?

Quelle est donc cette histoire ? Je rumine ces deux annulations en une journée. Cela m’a permis de travailler plus. Mais je suis vanné.

À la porte, mon client est là.

-         J’arrive en retard, je sais, mais je ne voulais pas que vous imaginiez que j’étais lâche sur tous les points.

-         Pas de souci, Monsieur, à l’exception du fait que j’étais en train de fermer l’Étude, il est dix-neuf heures, et je m’en vais. Voulez-vous que nous prenions en café ensemble ou plutôt un apéritif ?

Au café des trois canards, la terrasse est vide, nous nous installons avec deux pastis et quelques olives. L’air est encore chaud, nous sentons la montée de la rosée vespérale se déposer sur nos vêtements à la tombée de la nuit, nous envelopper de moiteur. Il est tard, je n’ai pas faim, ma cliente n’est pas venue, cela m’a coupé l’appétit. Il commence.

-         Je connais un type, c’est un vrai lâche. Vous savez ce qu’il a fait ?

-         Non.

-         Il a divorcé pour des prétextes fallacieux.

-         Que voulez-vous dire ?

-         Bê, en fait, il a fait une crasse à son épouse et à sa fille, et c’est lui qui est parti.

-         Il leur a menti ?

-         Non, pis.

-         Il les a trompés ?

-         Non.

-         Arnaqués ?

-         Non.

-         Volé ?

-         Non.

-         Il les a tuées ?

-         Non, il n’aurait pas eu à divorcer.

-         Oui, c’est vrai, où avais-je la tête ?

Mais qu’est-ce qu’il dit, on dirait presque qu’il valait mieux qu’il les tue !

-         Je ne vois pas.

-         Il les a abandonnées.

-         Mais on abandonne toujours quand on divorce ou qu’on se sépare. Moi aussi j’ai abandonné les miens, même si c’est moi qui ai été largué.

-         Vous ne comprenez pas, il les a lâchement abandonnées.

-         Il ne les a pas aidées ?

-         Non.

-         Pas soutenues ?

-         Non.

-         Problème d’argent ?

-         Non.

-         Je ne vois toujours pas.

-         En fait… La maison a pris feu, il était à son travail. La petite est handicapée, et son épouse a un côté tout brûlé. Il n’a pas pu reconstruire un foyer avec elles. Il les a abandonnées dans la détresse. Vous savez ce que signifie « foyer » ? « endroit dans les pièces d’une maison où se fait le feu ». Il a la phobie du feu, des maisons, des foyers.

Silence. Que puis-je répondre à cela ? D’ailleurs, ai-je quelque chose à dire ? Me parle-t-il de lui ? J’en suis sûr. Mais je ne sais pas s’il me parle ou s’il se parle à lui-même. Je n’ai pas à juger, qu’aurais-je fait à sa place ? Il ne pouvait plus supporter de voir sa femme et sa fille souffrir. Le coma artificiel, les greffes de peau, la laideur, la souffrance. Il voulait fuir cela. Il était miné.

-         Je ne comprends pas pourquoi mon ami a été aussi sauvage avec sa famille. Je suis sûr qu’il les aime profondément, mais je ne sais pas pourquoi, il ne peut plus revivre avec elles.

Je sirote mon pastis tout doucement, le nez enfoncé dans le verre, les yeux rivés sur la publicité du dessous de bouteille. Le nounours en moi semble encourager ce client à parler, mais cela ne me plaît pas tellement de connaître son histoire à ce point, c’est son divorce patrimonial qui me préoccupe, pour le reste, je me sens intrus. Il poursuit :

-         J’ai de gros défauts, mais je m’entends bien avec mes amis. Celui-là, j’ai vraiment du mal à le comprendre. J’essaie toujours de le faire changer d’avis, de comportement. Il semble que ce soit trop tard, il ne me comprend d’ailleurs pas non plus quand je mets cette histoire sur le tapis.

-         Monsieur, si nous passions à votre dossier. Comment organisons-nous la liquidation de votre communauté ? Je n’ai pas encore le plaisir de connaître votre épouse. Comment envisagez-vous les attributions de chacun ? Madame aura-t-elle les moyens de vous verser une soulte ?

-         Vous êtes en train de me dire qu’il faut que je l’abandonne, n’est-ce pas ?

-         Abandonner qui ?

-         Abandonner quoi. Vous me dites qu’il faut que je lui fasse cadeau de la maison. Mon ami me dirait de ne pas le faire.

-         Vous n’êtes pas votre ami. Surtout, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais savoir si vous aviez discuté ensemble du mode de financement.

-         Il faut que vous vous occupiez de mon ami, Maître, il est seul. Il n’a personne, et moi je ne peux pas m’occuper de lui, je ne peux déjà pas me gérer tout seul.

-         Je ne suis pas psychanalyste. Il divorce ?

-         Oui.

-         Demandez-lui de prendre rendez-vous un de ces jours. Je verrai ce que je peux faire pour lui, mais je ne m’occupe que du côté patrimonial, le reste c’est l’avocat.

-         Un rendez-vous ? Mais il aura peur de vous appeler et de se présenter, il n’osera pas.

-         Faites-le venir sous un prétexte quelconque, dites-lui que vous avez besoin de son avis, ou d’un témoin, que sais-je. Venez avec lui, profitez-en pour me parler de ses soucis devant moi, et éclipsez-vous dès qu’il a commencé à parler.

-         Oui, finalement c’est une bonne solution, vous avez raison. Quel jour ferons-nous cela ?

-         Le jour où vous ne m’aurez pas posé un lapin. Désolé, je n’ai pas mon agenda sur moi.

-         Demain matin êtes-vous libre à neuf heures ?

-         Pour vous, toujours Monsieur.

Il n’est pas venu, ni son ami. La maison a été vendue, le prix partagé entre les époux. Le dossier a été réglé sans plus jamais le voir, son avocat s’est occupé de tout. Je n’ai pas eu le plaisir de connaître son épouse non plus, elle n’a pas voulu se présenter. Quelques années plus tard, un enfant ayant perdu sa mère puis deux mois après son père, s’est présenté à moi. Je lui ai appris qu’il avait une sœur handicapée. Il ne savait pas que son père avait été marié mais c’est une autre histoire.

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