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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

MA CLIENTE.

ACHILLE #moi

 

 Elle est venue aujourd’hui pour signer l’acte de dépôt du jugement de divorce. Je m’étais pris à rêver qu’elle avait récusé le pouvoir pour me voir. Dois-je y croire ?

Elle me sourit. Toutes mes clientes me sourient. Elle parle de tout et de rien. Toutes mes clientes sont loquaces.

Elle écoute ma lecture, me prend des mains la dernière page. Je la regarde, ébahi. 

Elle relit, évoque une virgule en moins, un accord manquant. Je corrige, imprime la page. Elle appose ses initiales, sa signature, me regarde compléter le paragraphe des mots nuls ; je la remercie de sa présence qui me fait toujours plaisir. Que dire d’autre ? 

- Avez-vous d’autres questions ? 

- Non, tout va bien, dit-elle.

Je me lève, la raccompagne vers la porte. Nous croisons un collègue qui nous regarde bizarrement. Elle me demande :

- Pourrai-je venir chercher le titre de propriété ? Je crains que ma boîte ne contienne pas cette grande enveloppe. 

- Parfaitement, je vous écris dès que ce sera rentré du bureau des hypothèques.

- Téléphonez-moi, ce sera mieux, dit-elle en se penchant pour me déposer un baiser sur la joue. Elle s’éclipse, me laissant tout-chose.

D’autres clientes avant elle m’avaient embrassé, même deux clients russes dont je me souviendrai toujours. Je ne pensais pas devoir céder aux coutumes slaves en pleine salle de signature !

Les clientes, en revanche, m’ont toujours embrassé sur la joue. Je veux dire, celles qui l’ont fait. C'est-à-dire dix ou vingt dames en trente ans. Le plus souvent, c’est autour de la nouvelle année. On se souhaite mutuellement nos bons vœux. Il y a celles qui m’offrent cravates, chocolats, vin ou champagne. Pour les remercier, je leur demande si j’ai le droit de les embrasser, cela les amuse, semble-t-il. Elles se piquent au jeu, ou se moquent, je ne sais.

Jamais on n’avait posé un baiser sur ma joue en fin de rendez-vous, à brûle pourpoint. Heureusement, la standardiste n’a rien vu, elle était en train d’enlever bouteilles et verres de la salle de signature. Cependant, le lendemain, des murmures et rires dans mon dos, me disent qu’un espion a frappé.

Mon collègue passe sa tête à la porte de mon bureau et me lance : « Alors, Maître GASTON est amoureux ! » 

- Mais pas du tout ! 

Nom d’un petit bonhomme, qu’est-ce que cela peut bien lui faire ?

Qu’il est long le délai entre la signature et la publication des actes ! Vive télé-actes ! Quand nous pourrons publier nous-mêmes par internet nos partages comme les ventes simples se font actuellement, je serai ravi, ce sera, hélas, trop tard dans ma longue carrière.  Un mois et demi d’attente ont été nécessaires. J’ai fini par récupérer la copie authentique portant la mention de publication intéressant Madame. Je l’appelle. Sa voix est claire, un peu cassante. Elle ne peut pas venir en ce moment. Elle rappellera.

GASTON, réveille-toi ! Tu avais cru comprendre, en fait, tu n’as rien compris, comme d’habitude. Elle était heureuse parce qu’elle était divorcée, séparée de son époux définitivement, en aucun cas tu ne l’as éblouie par ta présence. Quel baudet tu fais.

Elle rappelle. Elle vient. Elle est là. 

Je lui fais signer le reçu de pièces que j’énumère en les plaçant dans l’enveloppe, que je referme et lui donne. 

Elle sourit encore, glisse l’enveloppe dans son grand sac, se dirige vers la porte, l’ouvre, se retourne.

Elle s’adresse à moi : 

- À vingt heures, vendredi prochain, serez-vous libre ? Je vous accompagne un bout de chemin.

Le feu me vient au visage. Je balbutie. Elle m’interrompt : 

- Vous avez sans doute des rendez-vous…

- Non - réussis-je à prononcer. 

- Bien, parfait, je passe vous chercher à votre bureau.

Elle ferme la porte derrière elle, me fait un signe de la main que je ne sais comment interpréter et part en courant sous la pluie.

La pharmacie ouvre à quinze heures, il est moins dix.

Le soir, je me précipite à la librairie en vue d’acheter la dernière méthode pour maigrir en huit jours. De guerre lasse, après les lectures des quatrièmes de couvertures et quelques plongées dans les profondeurs abyssales de ces guides sectaires, je me résous à ne plus manger du tout et boire beaucoup d’eau. J’hésite à reprendre la cigarette pour m’aider à tenir, elle ne fume pas, donc pas de bêtises de ce genre s’il te plaît. GASTON, tiens-toi !

Je me rends à la tombée de la nuit chez un pharmacien, n’en pouvant plus de ne pas me sustenter. Après maintes lectures des modes d’emploi et explications, je finis par acquérir un mets hyperprotéiné par repas à venir. J’en compte vite vingt et un. Je m’accorderais une pomme à seize heures si je n’ai pas de rendez-vous. J’ai acheté également quelques jus de pruneaux, carottes et autres légumes pour le teint et la bonne mine me dit la démonstratrice. Je pense à ma pharmacienne, je crois tout ce qu’elle me dit.

Je complète même avec levure de bière, charbon végétal et spiruline, ces comprimés verts qui apportent, paraît-il, tout ce qu’il faut pour combattre les carences de toutes sortes.

Je me retrouve le soir, face à ces vingt et un pots et sachets aux goûts variés sur le papier, tellement semblables dans la bouche.

Misère de moi, que vais-je devenir ?

J’ouvre l'un des pots et entreprends de le vider à la petite cuillère de manière systématique.

* * *

 

 

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