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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

MA SŒUR VEUT ME MARIER.

ACHILLE #moi

Ma sœur m’a traîné ce soir à l’opéra. Je ne lui ai jamais caché mon désamour pour la musique lyrique, mais l’on joue " La femme sans ombre " de Richard Strauss, qui évoque les déboires d’un couple d’humains n’ayant pu avoir d’enfant. Ma sœur pense qu’un peu de musique me dépaysera (ne dit-on pas que la musique adoucit les mœurs), et que le sujet me conviendra.

Quelle étrange idée. Penser que j’aurais un quelconque plaisir, moi, clerc de notaire vivant seul, à voir un couple se déchirer puis tenter de se réconcilier sur scène !

Peu d’hommes, mais de nombreuses femmes d’un certain âge, dans la salle. Ma sœur pense-t-elle me faire rencontrer l’âme sœur ?

Peu de personnes habillées, contrairement à ce que j’aurais songé, moi qui ai pensé au costume sombre, au nœud papillon.

Quelques chapeaux, pour des messieurs également.

Quelques couples enlacés, des tourtereaux aux vieux habitués.

Je tente de m’abandonner dans une douce torpeur, alors que la musique ne m’y incite guère.

Je vois descendre dans l’allée à gauche, un couple. Ils s’arrêtent près de la rangée devant moi, murmurent quelques minutes. Puis Monsieur passe devant deux personnes assises, s’assied sur le troisième siège vacant. Il ne regarde pas la femme qui l’accompagne. Deux places plus loin, deux autres sièges sont libres. Monsieur n’y va guère. Il ne dit plus rien, s’enfonce dans son siège, sourit à sa voisine, regarde la scène, semblant attendre la levée du rideau.

Du côté de l’allée, comme une statue de sel, Madame regarde Monsieur, puis lentement, détache son regard de lui, sentant qu’il ne lui rendra pas, qu’il ne se déplacera pas, elle s’en va attendre, debout, plus loin, dans le couloir, les poings serrés dans les poches, renfrognée.

Je l’aurais été à moins.

La voisine de Monsieur le regarde de nouveau, regarde sa compagne. Après un nouveau va et vient, elle tente de proposer à son voisin de s’asseoir avec sa compagne aux deux places inoccupées. Monsieur répond " moi je ne bouge pas ".

Puis Monsieur appelle son amie qui n’entend pas tout de suite, enfoncée dans sa détresse. Lorsqu’elle comprend enfin, toutes les personnes de la rangée se lève pour la laisser passer, trop heureuse va s’asseoir à l’une des places, attendant Monsieur qui ne se déplace toujours pas, bien que s’étant levé pour la laisser passer.

Le rideau n’est pas encore levé, bien qu’il fasse sombre. La voisine insiste, Monsieur finit de gré ou de force par se soulever de son siège et se déplacer à côté de sa compagne. Le rideau enfin se lève, on croirait qu’il n’attendait que cela.

Pendant les chants, entre deux traductions approximatives de l’allemand, je regarde furtivement ce couple.

Monsieur, enfoncé dans son fauteuil au point où seule une touffe de cheveux dépasse, mâche consciencieusement un chewing-gum ! Je n’en reviens pas.

Un chewing-gum à l’opéra ! Quand je mâche, je n’entends que bruit de mastication, absolument pas ce qu’on me dit. Je n’imagine pas la bouillie qui parviendrait à mes oreilles si je mâchais à l’opéra.

Madame, tente de ne pas s’endormir, je vois ses yeux se fermer plus longtemps qu’un battement de cils ordinaire, peut-être se concentre-t-elle sur le chant, je suis toujours mauvaise langue.

La fin du spectacle m’étonne encore, Monsieur croise les bras sur le siège avant qui n’est pourtant pas libéré. Madame l’imite.

Les tonnerres d’applaudissement laissent le couple froid. Seul Barak, le malheureux époux, génère deux ou trois claps de Monsieur qui croise les bras de nouveau. Puis, tous deux restent immobiles, sans expression jusqu’à la fin, à l’exception de la mastication du chewing-gum qui ne cesse. Lorsque nous sortons, le couple se trouve devant ma sœur et moi-même. La trentaine à peine, Madame est en tailleur marron, petits souliers à boucles, les cheveux tirés, noués regroupés en un filet formant une crotte au-dessus de la tête.

Monsieur, de loin, collait à la silhouette d’un Bernard Henry LEVY rajeuni. De près il ressemble à tout le monde, avec les cheveux noirs, filasses traînant dans le cou.

Il enfile un manteau, que j’aurais de loin pris pour un imperméable à la Colombo, qui de près, serait plutôt une veste de sport trop longue. Il raconte des plaisanteries à sa compagne, qui pouffe de plaisir. Il tente maladroitement de glisser sa main entre son bras et sa taille, sans doute pour faire bras dessus dessous, mais son geste n’aboutit pas. De loin, il a les jambes arquées dans un vieux jean trop moulant. Cet homme est un mufle. J’espère qu’ils ne sont pas mariés, pour n’avoir pas à divorcer. Ma sœur est d’accord avec moi. Pendant un moment, elle pensait qu’il était homosexuel, qu’il était avec sa sœur. Elle me dit que souvent les couples divorcent parce que l’un des deux découvre tardivement une tendance homosexuelle. Je lui précise que je ne suis pas homosexuel bien que ça ne me gêne pas plus que cela qu’elle pense que je le sois.

Elle me répond : Je sais.

Je lui demande comment elle sait, elle me répond que je louche encore quand je regarde une femme. Elle entend : quand je la désire. Je la rassure, je ne désirais pas cette jeune femme. " Je sais " me répond-elle de nouveau.

Et pourquoi ?

Parce que tu ne louchais pas.

* * *

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