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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

MÉLANCOLIQUES MÉDITATIONS SENTIMENTALES ET TESTIMONIALES D’UN DIVORCÉ.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« À parler humainement, la mort a un bel endroit qui est de mettre fin à la vieillesse. »

Jean de la BRUYÈRE – les caractères.

 

« Je suis partagé entre la tristesse de savoir que je vais devoir quitter ce monde et la peur des interprétations erronées qui seront faites sur ma vie, sur mes choix, mes folies. Je n’ai que peu de patrimoine à transmettre, mais j’aimerais que ce texte soit assez explicite, pour que ma famille, je dis bien ma famille, puisse partager ensemble tendresse et amour pour son prochain.

 

J’ai eu plusieurs amours. Vous le savez tous, et ne l’acceptez pas. Mes enfants seront toujours mes bâtons de pèlerin sur lesquels je m’appuie à la fin de cette vie. Je les aime d’une profonde affection, tous autant qu’ils soient et peu importe l’union dont ils sont issus. 

Mon dernier amour qui partage ma vie depuis bientôt dix ans ne vous fait pas concurrence. L’imaginer serait pur enfantillage. Je vous veux adultes, ma descendance.

J’éprouve tant d’inquiétude quant aux supputations et fabulations qui prospèrent dans le cœur de mes premières épouses et dans vos cœurs poupins.

Je ne crains pas cette mort, douce mort, petite mort qui me surprendra dans ces draps de lin, mais je crains la mort de cet amour que je porte, que j’ai porté à tous et toutes.

 

Ce doit être un des désastres de la mort, cette découverte des pensées secrètes de ceux qu'on a aimés. 

 Armand SALACROUX – L'inconnue d'Arras.

Aussi ai-je l’intention de vous livrer mes pensées secrètes avant de mourir de manière que nous ne soyons pas en reste, vous et moi, moi mort ayant la connaissance universelle, sachant tout du tréfonds de vos pensées inabouties, vos désirs inassouvis, vos regrets de pacotille, vos remords d’hypocrisie. Vous vivants et découvrant par cet écrit planant mes mélancoliques méditations sentimentales et testimoniales.

 

Mais qui peut prévoir ce que mes héritier(e)s vont imaginer pour me compliquer la vie, ou, pour être plus sarcastique, pour me compliquer la mort ? 

Contesteront-ils en bloc les dispositions que j’ai prises ?

Refuseront-ils d’accorder la part que j’ai laissée à leurs cohéritiers, qu’ils estimeront plus importante que ce qu’eux-mêmes ont reçu ? 

Forceront-ils mon épouse actuelle à déménager ?

Lui contesteront-ils le moindre centime, jugeant du plus haut de leur ego, qu’elle m’a déjà mis sur la paille ?

Demanderont-ils un inventaire pour être sûrs que la moindre cuillère se trouve encore sur place ?

La laisseront-ils régler seule les charges et travaux et assumer le poids du vieillard que je serai, changer mes couches, porter mon corps endolori et le déplacer pour éviter les escarres, tandis qu’ils contesteront sa propension à encaisser les loyers et vider les comptes en banque ?

Éplucheront-ils les relevés de compte, pour vérifier si les cadeaux, chaque année, ont été équitablement ou égalitairement répartis entre les enfants et petits enfants des différentes unions ?

Madame ma première épouse réclamera-t-elle la restitution de tel bijou qu’elle avait conservé lors de son départ de la maison et qu’elle a toujours soutenu que je lui avais dérobé ? Pour quel usage ? Oser le transmettre à ma seconde épouse m’aurait révulsé.

L’imagination télescopique de mes anciennes compagnes tourmentera-t-elle mes enfants au point d’imaginer que je cache un trésor en quelque paradis fiscal ?

Quand mourrai-je ?

Leur objectif est grossissant alors que la réalité est microscopique. La raison en est simple, même si cette mise au point est inutile, car celui qui poursuit une obsession, ne pourra être rassasié même en embrassant la triste réalité. Je me suis toujours marié sous le régime de la communauté réduite aux acquêts et j’ai été très, je dirais même trop généreux à chaque partage, afin de tenter, par cette inégalité à mon détriment, de combler le vide que créait cette séparation et de permettre à chacun de n’avoir aucune revendication futile, ou vaine.

Mais je me suis heurté, hélas, à une trivialité :  plus je donne et plus on veut.

Mes épouses se sont donc affadies au cours de délires procéduraux et réunions avocassières.

Je conseille à chacun de mes enfants de ne pas céder à la tentation du désir de connaître l’avenir. Une de mes épouses a toujours tardé à prendre quelque décision que ce soit dans le cadre de notre divorce, persuadée que j’étais destiné à disparaître dans les meilleurs délais. Elle se voyait à la tête d’un patrimoine, d’une fortune qui lui serait alors révélée, imaginant que je n’avais pas osé réfuter notre donation entre époux. C’est du moins ce que lui enseignaient ou lui assénaient les cartomanciennes et autres nécromanciennes spécialistes de la divination de ce que leurs clients attendent d’eux. De plus, son discours m’a fait comprendre qu’un défunt possédait soudain beaucoup plus de qualités qu’un homme en vie, et particulièrement un artiste, dont les œuvres, immanquablement, ne pourront que grimper une côte ardue que les vivants montent à reculons.

 

« Beaucoup considèrent que la petite croix placée près du nom de certains est un plus. »

 Stanislas Jerzy LEC – Nouvelles pensées échevelées.

 

Plusieurs années après, les enfants grandissant, et mon décès ne s’annonçant pas dans les délais impartis, cette femme finit par s’apercevoir de la supercherie de ses bouffonnes.

Ma première épouse n’a cessé de monter nos enfants communs contre ma seconde épouse et notre enfant, puis ma troisième épouse et nos enfants, tentant de justifier son comportement dilatoire par des clabaudages sur mon avarice notoire, des caquets sur ma mesquinerie à son égard et par des affabulations sur les cachotteries que je lui aurais faites. Cette avidité pour ma peinture qu’elle compare à une fortune cachée ; mais qui n’est, comme tout amateur que je suis, que le résultat de mon dada, une bonne fortune imaginaire, se combine avec un esprit de vindicte peu banal qui l’a conduite à payer des publicités dans différentes revues d’art, pour tenter de faire monter « ma cote » disait-elle. Sachant que je ne suis toujours pas coté, je ne suis pas sûr que le résultat aura été atteint, ni même que ma notoriété aura dépassé mon pavillon. 

Ce besoin de renommée, d’argent au sens trivial du terme peut s’analyser en tentant une interprétation de psychanalyse de bazar, par la déchéance financière et morale qu’ont connue ses parents, qui par suite de forts mauvaises affaires ont fait faillite, et ont été condamnés sur leurs biens personnels, pour mauvaise gestion, ce que n’a jamais accepté mon épouse, ayant partagé les périodes fastes de la vie de mes beaux-parents.

 

En m’épousant, il me semble que ma femme pensait que je pourrais laver cette ignominie, et raviver les fastes d’antan, comme une revanche sur le mauvais sort qui l’avait frappé si jeune.

Dois-je penser que son penchant pour ma personne ne se résume qu’à l’intérêt qu’elle y voyait ? Après coup, il me semble clair que l’attachement qu’elle avait pour moi que j’ai pris pour de l’amour n’était que futile et vain.

Devrais-je dire cela à mes enfants, ne le vivront-ils pas comme une trahison fondamentale ? Ils me lisent à cette heure.

Toujours est-il que la procédure de divorce engagée qui s’est révélée interminable n’a, à mon avis, pas d’autres raisons.

 

 

« Beaucoup de divorces sont nés d’un malentendu. Beaucoup de mariages aussi. »

Tristan BERNARD – Deux amateurs de Femmes.

 

Ma vie est un recueil de jurisprudences. Mon premier jugement date de mil neuf cent soixante-seize, ayant profité de la nouvelle loi sur le divorce, merveilleux héritage de mai mil neuf cent soixante-huit, qui avait enfin remplacé la vieille Loi Naquet de mil huit cent quatre vingt-quatre. J’avais l’impression d’être précurseur d’une longue lignée de divorcés heureux. Mais, hélas, c’était sans compter la vindicte de ma première épouse. Un arrêt d’appel puis un arrêt de cassation et enfin un arrêt d’appel vinrent compléter cette première expérience d’accusé. Je dus verser à mon épouse des dommages et intérêts et une somme de sept cent mille francs pour lui permettre d’acquérir son domicile. J’empruntais pour régler cette somme. La pension des enfants était de cinq cents francs, et la rente de mon épouse s’élevait à deux mille francs.

 

Le notaire commis par le Président de la Chambre des Notaires aux fins de « procéder aux opérations de liquidation de la communauté entre les époux ou de les surveiller » permit une ouverture. La négociation faillit aboutir, mais mon ex-épouse refusa au dernier moment de signer l’acte de partage. Un procès verbal de difficultés dut être rédigé.

L’avocat de mon ex-épouse soutint avec succès que je m’étais ainsi rendu coupable d’une dissimulation de l’actif communautaire, alors que je n’avais été requis de produire qu’un état de nos biens immobiliers. En effet, les comptes et placements avaient été partagés en nature plusieurs années plus tôt, d’un commun accord, puisque nous avions chacun les mêmes comptes et placements portant les mêmes valeurs. Mais le temps passant, mes primes, économies et meilleurs placements que mon ex-épouse, avaient produits une différence à mon profit. Différence que j’estimais m’appartenir, étant postérieure à la date de notre séparation mais que les juges n’ont pas vue sous cet angle, aidés par les effets de manche de l’avocat de mon épouse. 

 

Mon second mariage dura l’espace d’un instant, le temps d’être de nouveau papa et de réclamer à cor et à cris la garde de cet enfant qu’on m’a promis et enlevé, enfant de l’amour et victime de l’avidité de sa mère. Le premier jugement en date de mil neuf cent quatre vingt-sept, a prononcé le divorce entre mon ex-épouse et moi-même. Le second arrêt, en date de mil neuf cent quatre vingt-neuf, m’a condamné à verser à ma seconde ex épouse, une prestation compensatoire sous forme d’une rente viagère d’un montant mensuel de cinq mille francs et au versement d’une somme d'un million cinq cent mille francs. En ce qui concerne le versement en capital de la prestation compensatoire, il a finalement été compris dans les opérations de liquidation partage quelques années après, par l’attribution à son profit de la maison que nous possédions. Nous venons seulement de clôturer ce dossier, car mon épouse ne voulait pas quitter ce passage-éclair dans ma vie sans y gagner une compensation financière. Nous avions un train de vie relativement cossu, elle se fonda donc sur des signes extérieurs de richesses pour convaincre les juges que ma peinture se vendait bien, même si ce n’était que de la peinture du dimanche, et que je ne disais pas tout sur mes revenus occultes que représentait le produit de mes toiles.

 

Par le jeu de l’indexation je suis redevable à mes ex-épouses de sommes représentant plus de la moitié de ma retraite. 

Si l’on capitalise les rentes dont je suis redevable, ma succession ne suffirait pas pour apurer ces « dettes ».

Si l’on continue à régler les rentes, chacun de mes héritiers, y compris mon épouse actuelle, sera condamné sur ses propres revenus au versement de ces rentes mensuelles.

Dans ces conditions, je ne peux que solliciter chacun de mes ayants droit de renoncer à ma succession pour que ce soit l’État qui verse ces rentes ou les capitalise à son gré.

Je ne sais pas si j’ai le bon raisonnement, je ne peux plus me déplacer chez un Notaire et suis trop vieux pour avoir envie de comprendre ce qui me sera raconté. Ces conclusions sont mon dernier travail intellectuel.

Si vraiment mon épouse souhaitait s’astreindre à payer sa part dans ces rentes, je lui lègue par le présent testament l’usufruit, sa vie durant, de l’universalité des biens meubles et immeubles composant ma maigre succession, selon la formule consacrée, autant dire que je l’institue légataire universelle en usufruit, avec un quasi-usufruit sur les meubles et particulièrement mes œuvres afin qu’elle puisse les vendre pour régler ces sommes. Mais, hélas, je crains que les espoirs de chacun ne soient déçus, car j’ignore ce que peut bien valoir une collection d’une centaine de tableaux d’amateur, quelques milliers d’euros tout au plus.

 

Je ferais deux observations finales : la maison que nous habitons actuellement mon épouse et moi-même constitue un bien personnel de mon épouse. Celle-ci en a fait l’acquisition au moyen de ses fonds personnels lui provenant de son premier divorce, et d’un prêt pour le surplus, et je n’ai en aucune manière, contribué à cette acquisition ni aux travaux effectués à l’époque.

Mon épouse a d’ailleurs intégralement remboursé cet emprunt pour lequel, je ne me suis jamais porté caution. J’ai eu honte de cet état, mais ma situation financière et mon endettement par suite des divorces étaient tels que je n’ai pu contribuer que pour partie aux dépenses du ménage.

Le financement de cette acquisition est limpide et il serait utopique de prétendre que ma contribution a été plus que morale.

 

Concernant le mobilier, pour faire face aux frais de procédure, et pour honorer les factures de mon avocat, je me suis vu contraint de vendre la plupart des meubles que je possédais. Les autres ont été attribués à ma première épouse. Il est donc inutile de chercher dans ma succession autre chose que la liste ci-jointe que vous pourrez présenter au notaire de votre choix.

 

On voudrait revenir à la page où l’on aime ; et la page où l’on meurt est déjà sous nos doigts.

Alphonse de LAMARTINE – Poésie.

 

Rédaction du présent testament terminée ce soir, demain, je meurs. »

Signature.

- Est-il mort le lendemain ?

- Oui, comment l’avez-vous deviné ?

- Euh, une intuition…

* * *

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