Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

Peu de temps plus tard,

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 ma cliente convient d’un nouveau rendez-vous pour une raison juridique bien fondée. Au hasard de la conversation, Madame revient sur ce sujet si sensible du journal intime. Elle prend dans son sac à main, un sac en plastique, duquel elle sort un pochon de papier contenant l’objet du délit.

Il me l’a rendu, grâce à vous. Ne dites pas non, je le sais. Il m’a dit qu’il avait compris par vos propos à quel point la situation était devenue tragi-comique. Il n’a pas tout lu. Enfin il me semble… Je voudrais que vous y jetiez un coup d’œil.

Absolument pas, Madame, un tel journal est de l’ordre de l’intime comme vous l’aviez exposé. Hors de question.

S’il vous plaît. Sinon je vous fais la lecture. En fait, vous m’offenseriez en refusant. J’ai besoin d’un lecteur pour savoir si ce que j’écris est correct. Un lecteur impartial ; je vous ai choisi. Ne dites pas non s’il vous plaît, parcourez-le, c’est tout ce que je vous demande.

Mais vous me demandez trop. Je n’ai pas à lever le voile sur votre vie.

Ne le prenez pas en ce sens. Comme je vous le disais, tout est bien loin d’être réel. S’il vous plaît, vous avez un autre rendez-vous après moi, ne vous faites pas prier…

Je prends délicatement l’opuscule à couverture bleue et l’ouvre. La première page est blanche. Sur la seconde page, je lis ceci :

« Alors voilà, tout commence aujourd’hui. Je sais bien qu’il va falloir que je trouve une autre phrase pour commencer, une « introduction ». Mais il fallait que je brise ce blanc cassé, un peu grenu et rigide. Maintenant, reste à trouver le titre, tout mettre dans l’histoire, ne rien oublier, faire des cases, ranger, des chapitres et des paragraphes. Et pourquoi ne pas jeter tout en pâture, laisser le blanc faire le tri des particules noires, comme un journal ?

Journal, histoire, roman, je n’ai pas encore pris parti.

 Élodie est un prénom affreux. Je l’ai toujours trouvé ainsi, dès ma naissance, non, dès que j’ai eu la pensée exacte qu’Élodie était mon prénom.

Il ressemble à un mot tronqué : Ce n’est pas Mélodie, ni Éloge, ni elle, ni ode, non. Hello, dis. Dis quoi d’ailleurs. Pitié pour mes parents, ce sont eux qui l’ont choisi. On dirait une adolescente en rébellion. Arrêtons-nous. C’est assez pour aujourd’hui. L’angoisse est passée. Maintenant il faut la force de raconter, écrire, le style, la syntaxe, le vocabulaire, le fil conducteur, le plan, le suspens peut être, l’intérêt au moins. Pourrais-je jouer à l’écrivain, à l’auteur, à l’écrivassier, au scribe ? Pourrai-je jouer ou être ? La couverture est bleu ciel. J’ai laissé une page blanche pour le titre. Ce pourrait être l’histoire de celui qui était le onze septembre deux mille un au soixante-douzième étage, là, si loin, tout près du ciel. Il aurait eu chaud, très chaud.

De la poussière grise partout, comme de la vieille neige de janvier, sale et usée par les pas. J’avais la bouche sèche, impossible de parler, crier, impossible de déglutir. Soixante-douze étages, une minute par étage, soixante-douze minutes. C’est trop long, impossible de descendre. Pourtant il le faut, l’onde de choc était si violente, si l’immeuble s’écroulait.

Nous, nous savons que les tours se sont écroulées. Mais lui, il ne le savait pas, il était là, devant l’écran de CNN et il regardait, en quasi direct, éberlué, hébété, l’horreur. Tout était cri et silence. La poussière empêchait le son de porter, excepté pour ceux qui étaient près des fenêtres.

Je m’appuie contre le mur. Je ferme les yeux, tout est noir. Je sens que je m’enfonce dans le mur, un gouffre, je tombe. C’est une porte, une issue de secours, c’est bête, je n’y avais pas pensé. »

 

Je me dégage difficilement de cette lecture, me remémorant un rêve absurde que je fais de temps en temps. Je descends des escaliers à n’en plus finir. Parfois, j’ai l’impression que j’ai descendu des escaliers toute la nuit. Je tourne quelques pages. Mes yeux s’accrochent de nouveau à cette petite écriture pointue qui me semble si familière, pour avoir reçu tant de courriers de ces pattes de mouche.

 « Je n’ai pas vu l’année passer. Cette expression est singulière. Comme si on attendait dans un champ derrière un fil électrique, en ruminant, de voir passer une année, qui ne viendrait jamais. Qui peut avoir déjà attendu, quelque part, de voir passer une année, ou dix ans de sa vie, sous ses yeux, comme un train sur ses rails qui s’annonce au loin par un long murmure sourd, qui s’égosille, et vous abandonne en un silence glaçant. »

 

Je lève les yeux. Je ne dirais pas que c’est de la littérature. Pourtant, cette sensation m’est familière encore. Autant peut-être que l’écriture. Il me semble que c’est à peu près ce que j’ai ressenti lorsque j’ai divorcé. Mais j’ignore si mon interprétation est la bonne. Je suis gêné de parcourir cet ouvrage à la couverture de tissu bleu ciel, comme elle l’écrit. Je vois son air amusé, ses yeux rieurs qui m’encouragent. Suit une série de pages portant chacune une date et relatant divers événements. Je reprends la lecture quelques chapitres plus loin. On dirait la suite de ce que je viens de lire.

 

« Un an que cela dure. Un an que je suis à côté de ma vie, me regardant moi-même dans le pré. Ça ne peut plus durer. Raccroche les wagons !

Le train n’est peut-être pas déraillé. Les wagons ne sont peut-être pas encore bons pour la casse.

Si je ne l’ai pas vu passer c’est qu’il n’est pas déraillé. Ou il a déraillé bien avant que tu sois là dans le pré.

Ou je le vois passer et je monte dedans ?

Tu prends le train en marche alors ? »

 

Tiens, c’est confondant. Quand j’étais jeune, la veille des examens, ou d’événements importants, même des rendez-vous professionnels, je rêvais que je prenais sans cesse un train en marche.

Devons-nous prendre l’expression au sens littéral ou ce rêve signifie-t-il autre chose ! J’avais vraiment l’impression que l’on me reprochait toujours d’être en retard, et cette expression prise au pied de la lettre signifiait pour moi, qu’on arrive en retard, ou qu’on est à côté de ses chaussures, mais qu’on s’adapte, ce qui est un peu mon cas. Il semble qu’il y ait plusieurs écoles. Puis-je prendre le train en marche alors que les autres ont commencé la corvée et que je dois la finir ? Ai-je bénéficié d’un sursis ? Puis-je utiliser cette expression alors que les autres ont commencé leur repas, et que je me présente au beau milieu ? Ai-je le droit de prendre l’entrée, ou dois-je immédiatement passer au plat de résistance, ou même suis-je condamné au seul fromage ou dessert ? J’ai toujours eu peur d’arriver en retard à mes examens, comme tout le monde, ou même à mon mariage, mais l’ambiance de mes rêves n’est pas la même que cette histoire. Je reprends la lecture un peu plus loin, plus près de la fin.

 

« Je vais mourir. Non, il m’a dit que c’était un deuil. Ce n’est donc pas moi qui suis morte, juste mon couple. J’ai peur de ce deuil.

Tu n’es qu’un être lambda. Lambda ou pas, lambda ou epsilon, peut-être infini.

Je ne veux pas dire immortelle.

Peut-être est-ce là la finalité de ce train, il ne s’arrête jamais, son trajet est infini.

Ce n’est pas moi qui suis infinie, c’est mon moyen de transport sur la vie, quand ce n’est plus moi, d’autres le prennent. »

 

Cela devient malsain. Je n’ai plus envie de poursuivre la plongée dans le malheur des autres. Chacun le sien. Elle me paraissait tellement fraîche, elle sort de l’enfer. Sa période de déprime semble engourdissante.

 

-         Maître, je suis lasse. Lasse de ces discussions avec mon mari à couper les cheveux en quatre ; lasse de son attitude, de ces vols, mensonges, de cette routine dans laquelle il m’a endormie et de ce mépris qu’il affiche pour moi maintenant. Lasse de moi-même, empêtrée dans mes considérations d’épouse au-dessus de tout soupçon. Ne voyez-vous pas à quel point je suis lasse ? 

* * *

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Facebook RSS Contact