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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

TECHNIQUES POUR TENTER DE DÉCRÉDIBILISER LE CLERC QU’ON PREND INOPPORTUNÉMENT POUR L’ADVERSAIRE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

1 - La tirade.

Le clerc est ce que l’on pourrait appeler avec pitié ou condescendance, le bouc émissaire, ou la tête de turc.

Le ou la cliente qui n’ose pas s’en prendre directement à son conjoint, s’en prendra immanquablement audit clerc ou à défaut, à l’avocat commun ou celui de la partie adverse.

-         « Avez-vous remarqué que tous ceux qui n’ont pas des lunettes à grosses branches ont l’air de has been, de nos jours ?

Malheureusement pour lui, Monsieur a des lunettes à grosses branches, perchées sur son appendice nasal proéminent.

J’ai forte envie de refaire la tirade des nez, mais connaît-il au moins Cyrano de BERGERAC, cet ingénieur nouvellement baptisé « chef d’entreprise » ?

Je tente un essai :

-         « Ah ! non ! c’est un peu court, Monsieur !

On pouvait dire... Oh !! Dieu !... Bien des choses en mieux. »

Je vois l’oiseau ouvrir la bouche.

Je continue :

-         « En variant le ton, par exemple, tenez :

Descriptif : «  Ce sont des AFFLELOU ! Des DIOR !… Des GIVENCHY !

Que dis-je, des GIVENCHY ? Des D&G ! »

Curieux : «  De quoi servent ces carreaux si petits ?

Êtes-vous myope, Monsieur, ou est-ce la presbytie ? »

Truculent : «  Ça, Monsieur, lorsque vous fumez,

La vapeur du tabac vous sort-elle du nez,

Sans que vos lunettes ne soient incommodées ? »

Admiratif : «  Pour un opticien, quelle enseigne ! »

Respectueux : «  Souffrez, Monsieur, qu’on vous salue,

C’est l’âge qui passe et vous ôte la vue ! »

Voilà ce qu’à peu près, Monsieur, vous m’auriez dit si votre vue n’avait baissé.

Cessons là nos bavardages et notre prose,

Et tentons d’articuler le débat. »

Monsieur n’eut pas articulé le quart de la moitié du commencement d’une syllabe pour contester quoi que ce soit, car je me contestais moi-même, avec assez de verve. Mais je ne permettais pas qu’un autre me les serve.

On pourra la refaire dans quelque temps avec les lunettes à fines branches, les temps changent, les modes bougent, comme femme varie.

2 - Autre technique plus directe :

« Maître, taisez-vous. », « taisez-vous Maître » ou plus simplement « taisez-vous », en pointant parfois un doigt presque crochu vers moi. Parfois un « Non, je ne vous permets pas. »

Le pire qui me soit arrivé dans ce contexte vient d’une personne célèbre dans son quartier, qui a craché, se tournant vers son épouse avec une moue de mépris, ou plutôt de dégoût, ayant perçu un certain haut-le-cœur dans sa gorge :

- « Mais chérie, que m’as-tu amené là ! Qu’est ce que c’est que ce petit bureaucrate de "merde" à l’esprit rétréci ? ? ? » Le reste de la conversation fut assaisonné de la même sauce.

En l’espèce, cet époux puisque c’en était encore un, essayait d’embuer sa future ex de manière onctueuse, rageant, semblait-il, d’être démasqué.

Son notaire, présent à ce moment de la conversation salée qui se déroulait justement dans son bureau, aussi lâche que son client, m’appelle le lendemain, pour me dire que tout de même son client s’est emporté, qu’il est allé trop loin, qu’il ne partageait pas du tout son opinion à mon sujet, qu’il m’appréciait, patin, couffin…

J’ai remercié tièdement cette gentille attention, regrettant seulement qu’elle ne soit pas venue à point, dans le bureau du susdit notaire, au moment crucial du rendez-vous. Certains esprits sont lents.

L’épouse m’a prié également d’excuser son mari qui avait perdu tout sens commun et qui, me l’assurait-elle, n’était pas du tout comme ceci d'ordinaire.

Il est des abnégations qui méritent une béatification. Cette grande femme était d’une grâce, d’une beauté sans nom, et d’une gentillesse rare.

3 - Vous ne pouvez pas comprendre.

Quelques phrases obtuses du style « vous ne pouvez pas comprendre », sont souvent lâchées, qui semblent trancher la conversation dans le sens du prévaricateur, mais ne font qu’interrompre l’échange nécessaire à l’accord.

Après trente ans passés dans les études notariales auprès de clients en tout genre, agressifs ou perdus, dans mon bureau près des toilettes où toutes discussions commencent et finissent, j’en suis venu à la conclusion suivante : Cette phrase « vous ne pouvez pas comprendre », qu’elle soit prononcée, fermement, sur le ton de l’énervement, ou au mitan d’un torrent de larmes, ne peut sortir que de la bouche d’un ou d’un adolescent(e) attardé (e). Je pèse mes mots. Je me demande si celui qui emploie cette phrase ne fait pas tout simplement l’autruche. Est-ce possible que cette sentence signifie tout simplement : « Je n’ai rien compris » ? L’expression « Comprenez-vous ? » est aussi un terme répétitif. Le client cherche souvent à obtenir mon assentiment sur sa position, son attitude, sur les reproches qu’il fait à son conjoint, sur le juste châtiment qu’il compte lui infliger. Parfois ce terme est employé aussi pour arrêter la conversation, ou tester mon ignorance. Je ne réponds pas toujours, car comprendre n’est pas nécessairement approuver. Une réponse affirmative signifierait une approbation de cette position ou de ce châtiment, non une compassion.

4 – Les insultes.

-         Allo.

-         Allo, bonjour Monsieur.

-         C’est vous Achille GASTON ?

-         Oui, c’est moi, nous nous sommes vus il y a quelque temps.

-         Alors qu’est ce que vous branlez, gros empaffé ?

-         Pardon Monsieur, mais je ne peux pas répondre quand on me parle sur ce ton…

-         Et ne raccrochez pas, imbécile, parce que si vous raccrochez, je vais venir chez vous faire un scandale et casser tout ! Vous vous en souviendrez encore jusqu’à la fin de vos jours.

-         Monsieur, nous pouvons parler ensemble correctement, sans ce genre de chantage…

-         Non je vous dis, je vous déteste, vous et votre race de petits prétentieux, méprisants et méprisables. Je vous vomis. Vous êtes une chèvre !

-         Mais Monsieur, pouvez-vous me dire le motif de votre appel ?

-         Vous osez vous moquer encore, vous osez me parler sur ce ton méprisant ! Comment osez-vous mépriser les gens, comment osez-vous ne pas répondre ? Nous vous demandons de signer depuis un mois sans réponse. Vous nous méprisez, vous et votre clique.

-         Pardon Monsieur, j’ignorais que vous cherchiez à me joindre depuis un mois, je suis très étonné, mais je vais…

-         Et vous faites l’ignorant, déchet de l’humanité !

-         Monsieur, calmez-vous, s’il vous plaît. Il y a sans doute moyen de s’entendre.

-         Je ne peux plus entendre votre ton méprisant, vous êtes imbu de votre imposante personne, gros tas de graisse.

-         Monsieur, vous avez bu !

-         Et vous osez me demander ça, non je ne bois pas, je n’en peux seulement plus de votre genre putride. Vous rédigez un torchon, avec des erreurs sur mon nom, des copier-coller, c’est inadmissible. Vous ne méritez pas votre place, bande de vermines, parasites de la société.

-         Bien, Monsieur, s’il y a des erreurs dans le projet que j’ai adressé à votre avocat, je vais reprendre cela, cela m’a sans doute échappé, je…

-         Échappé, oui c’est cela, et ça continue. Mais, imbécile, quand allez-vous arrêter de vous foutre de moi ! Vous vous rendez compte combien vous me coûtez à faire toutes ces erreurs et vous osez vous en moquer !

-         Mais pas du tout, je…

-         Allez, montrez que vous avez des couilles, osez me dire combien vous prenez d’honoraires.

-         Je ne saurais me rappeler exactement, Monsieur, je n’ai pas votre dossier sous les yeux, vous ne m’avez pas laissé le temps, mais vous avez le détail en main depuis le premier jour de notre entretien.

-         Peu importe, profiteur, vous allez tout de suite reprendre VOTRE TORCHON, et le reprendre bien. On aurait dû signer il y a des mois !

-         Mais Monsieur j’attends toujours la réponse de …

-         Vous n’attendez rien du tout, vous avez tout, si vous avez perdu des documents c’est votre problème, et vous voudriez que je paie pour cela, vous devriez être gratuit, incapable, ignorant, incompétent notaire, rejeton de rebut de notable !

-         Je ne suis pas patron Monsieur, je ne suis pas notable, seulement employé, juste un petit employé.

-         Eh bien c’est pareil, vous volez la place d’un autre, vous volez la place de gens compétents qui voudraient travailler, vous n’êtes pas digne de travailler, d’avoir un salaire, il y a des gens au chômage qui feraient bien mieux votre travail que vous, sans arrogance, sans mépris comme celui que vous affichez pour nous. Vous n’avez pas honte ?

-         Mais monsieur, si j’ai fait des erreurs, je vais les corriger, mais je ne me souviens pas avoir perdu quoi que ce soit dans votre dossier, ni avoir fait tant d’erreur que cela, en tout cas, vos avocats ne m’ont pas dit cela, ni votre épouse et vous-même ne m’avez pas écrit ou téléphoné avant pour me le dire. De plus, je ne me souviens pas avoir reçu la réponse de la banque sur le prêt en cours que vous reprenez à votre seule charge.

-         Vous avez tout je vous dis, tout et vous osez encore me mépriser, et me rabaisser ? Cela se croit intelligent de faire de l’humour dans les rendez-vous et cela n’est même pas capable d’écrire deux phrases et de faire correctement un travail, vous savez ce qu’on me ferait à moi, si je faisais ce que vous faites ?

-         Non, Monsieur…

-         On me virerait, moi, et vous, vous avez le cul vissé sur votre chaise et vous osez encore avoir le mépris de l’ouvrir ? Gros imbécile.

-         Voulez-vous reprendre votre dossier Monsieur s’il vous plaît ?

-         Non. JE VEUX QUE VOUS LE FINISSIEZ ET BIEN, VOUS COMPRENEZ ?

-         Oui Monsieur, mais sans les documents…

-         Vous avez tout je vous dis, vous n’avez pas encore compris, il vous en faut encore ? JE VEUX QUE LUNDI CE SOIT FINI OK ?

-         Mais Monsieur, ce serait déjà fini si j’avais…

-         VOUS AVEZ TOUT OK ? Et estimez-vous bien heureux que j’ai la gentillesse de ne pas aller voir votre patron pour lui dire tout ce que je pense de votre incompétence crasse et de votre attitude méprisable. Et puis finalement je me demande si je ne vais pas y aller, vous dénoncer. Votre impéritie me fait perdre de l’argent, vous comprenez, à cause de vous, je perds de l’argent et je n’en peux plus ! Mon avocat va vous appeler pour vous redire ce que je viens de vous dire, sûrement il n’osera pas le faire dans les mêmes termes que moi, mais sachez qu’il n’en pense pas moins. Alors maintenant Môssieur, vous allez raccrocher et vous mettre tout de suite sur mon dossier ok ?

-         Bien entendu Monsieur, je vais faire le point avec votre avocat.

-         Vous n’allez pas faire le point, vous allez bosser compris !

-         Oui Monsieur.

-         Je raccroche et vous travaillez sur MON DOSSIER, d’accord ?

-         D’accord.

-         Bon je raccroche.

-         Au revoir Monsieur.

Cet appel m’a paru durer une éternité. Jamais je n’avais connu tel déversement de grossièreté téléphonique à mon encontre, tel flot continu de haine. Je n’ai rien compris, semble-t-il par incompétence puisque c’est ce qui m’est reproché. Le rendez-vous s’était pourtant bien passé, enfin c’est l’impression qui en était ressortie entre les avocats et moi. La tension due au divorce pour faute tendait à disparaître, puisqu’on était en train de changer de procédure pour utiliser la passerelle, afin de se diriger vers un divorce par consentement mutuel. J’appelle la banque, qui ne m’a pas encore donné le document dont j’ai besoin, j’appelle l’avocat, je lui demande pourquoi son client perd de l’argent à cause de moi, que se passe-t-il ? Il me dit qu’il l’ignore et qu’il ne comprend pas non plus pourquoi son client est si spécial et qu’il hait à ce point les hommes de loi. Après avoir tout collationné, je n’arrive toujours pas à trouver les milliers d’erreurs qui ont déclenché ce cataclysme dans l’esprit de ce Monsieur, qui à mon sens est comme moi un parasite de la société, puisque son métier n’est pas de produire quelque chose, comme tous les métiers de service dont nous faisons tous deux partie.

Je finis par apprendre que ma secrétaire avait envoyé un premier jet du projet, avant que je ne le vise et le corrige, mais je n’ai pas le sentiment qu’il fut aussi affreux que cela. Je n’ose dire à cette collaboratrice ce qui m’a été dit, afin qu’elle ne le prenne pas pour elle et surtout qu’elle ne pense pas que je tente de lui faire passer un message aussi méchant par une aussi grossière manœuvre. Je ne peux non plus dire à ce client, « vous savez, ce sont des erreurs de ma collaboratrice, ce n’est pas moi ! » Ce serait de toute façon inepte, étant donné que je suis censé tout surveiller et que je fais comme tout le monde des erreurs. Heureusement je laisse tout de même quelque latitude et responsabilité à mes collaborateurs, sinon leur métier deviendrait bien triste. Las, quand de telles insultes parviennent à mes oreilles, je ne sais que dire, étant moi-même le dernier à me plaindre des erreurs de ma banque, de mon bailleur ou de mes impôts.

Courrier de mon client :

Monsieur,

Mon avocat m’apprend que vous avez été affecté par notre entretien téléphonique. Mon langage est franc et je ne rudoie que l'institution que vous représentez. Il est inadmissible que divorcer en cette époque engendre un coût aussi exorbitant. Ces frais, avocat, notaire, pension alimentaire, prestation compensatoire, impôts, m’étouffent chaque mois un peu plus. Et je vois tout le monde perdre du temps en jérémiades et discussions infinies. Sans compter vos atermoiements et vos grossières erreurs qui m’assomment. Je ne vois pas pourquoi je paierais si cher les conséquences de vos retards. Votre attitude dénonce le mépris que vous éprouvez pour vos clients. Dans le privé, il n’est pas possible de ne pas satisfaire le client immédiatement, de ne pas lui répondre au téléphone, de ne pas conclure un dossier dans les meilleurs délais. Vous abusez de votre position de monopole. Si je faisais le quart de vos erreurs, je serais sous les ponts à cette heure. Veillez dorénavant à conclure au plus vite les affaires en cours si vous ne voulez pas avoir des plaintes au cul. Je ne manquerai pas de vanter votre lenteur et votre faux zèle à vos potentiels clients. Concernant le rendez-vous, afin de ne pas vous faire perdre encore une fois vos si faibles moyens, je veillerai à m'effacer si vos erreurs sont corrigées.

Mon patron reçoit le rendez-vous à ma place, pour éviter toute nouvelle possibilité de conflit. Une heure passée, il revient vers moi, tenant la minute entre ses mains.

- Cela s’est-il bien passé ?

-Parfaitement, si ce n’est que c’était une belle cagade pour votre client qui avait oublié, volontairement, son chéquier. C’est sa femme qui a dû faire le chèque. Un vrai mufle.

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