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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

LE DIVORCE DES PAS MARIES IV

ACHILLE #un peu de technique

Concubinage, PACS ou mariage.

Monsieur me rend visite à l’effet de me charger de rédiger un contrat de PACS avec sa compagne. Je prends tous renseignements, lui pose maintes questions auxquelles il répond habilement. 

Le lendemain, je demande les actes d’états civils, ce qui veut dire dans notre jargon, que je requiers chaque mairie de me délivrer un extrait d’acte de naissance des futurs pacsés.

J’apprends que Monsieur est marié, ce qui bien entendu empêche toute signature d’un PACS. J’appelle Monsieur qui me dit « alors dans ce cas, pas de problème, vous me faites un certificat de concubinage… »

« Monsieur, comprenez-moi, vous ne pouvez pas être marié et en même temps officiellement vous déclarer vivre en concubinage ». Je n'ai d'ailleurs jamais compris pourquoi les gens étaient si pressés d'officialiser leur nouvelle union. Il me répond très justement qu’il a besoin de l’un de ces documents pour un cas de mutation, il veut rejoindre sa nouvelle compagne mutée en province.

Je ne peux pas répondre à son attente.

LE DIVORCE DES PAS MARIES III

ACHILLE #un peu de technique

Équilibre dans la séparation.

Monsieur me rend visite. Il me précise que chacun met du sien pour ne pas rompre le faible lien qui reste. Il souhaiterait que le bien acquis indivisément soit partagé, avoir la garde des enfants en alternance hebdomadaire, ce qui impliquerait qu’aucune pension alimentaire ne soit à verser. Car il s’est relogé et règle un loyer conséquent pour avoir assez de chambres pour accueillir ses enfants.

Madame, que je n’ai pas vue, ne veut pas se séparer des enfants. Pourtant d’après Monsieur, cela lui ferait le plus grand bien, elle verrait qu’il existe une vie personnelle après la maternité.

Madame pense que Monsieur n’est pas capable de s’occuper des enfants plus d’un week-end sur deux.

Si la proposition de Madame était retenue, Monsieur verrait ses enfants un week-end tous les quinze jours, louerait un appartement pour les accueillir, laissant à Madame et aux enfants l'appartement acquis en indivision, le mobilier le garnissant et la voiture. Madame ayant la charge des enfants réclame également une pension alimentaire.

Après des échanges de courrier, Monsieur finit par accepter de ne rien réclamer quant aux meubles, puis quant à la voiture... Il accepte également de dispenser Madame du paiement d’une indemnité d’occupation, dans l’attente d’un accord, me demandant sans cesse quand nous pourrons procéder au partage.

Madame n’étant pas dans cette optique, le partage n’est pas encore envisageable. Je n’ai aucun pouvoir de coercition.

Comment établir l’équilibre ? Ces personnes seraient mariées, la difficulté serait la même. Comment contraindre le conjoint, le partenaire, le concubin ?

Que répondre à cela, si ce n’est « prenez un avocat, discutez par son intermédiaire si vous n’arrivez plus à discuter ensemble. » Pourquoi un avocat me direz-vous ? Pourquoi pas moi ? Parce que je ne peux faire les courriers confidentiels comme le font les avocats. Tous mes courriers peuvent servir (ou desservir) si l’on arrive à une procédure. Alors que l’avocat peut établir des courriers comportant des propositions qui ne valent que dans le cadre d’un accord global, et peuvent être abandonnées par celui qui les a émises, le notaire ne peut envoyer un courrier sous le sceau du secret.

Je n’ai jamais compris où était la faute ni s’il y avait faute dans ce dossier qui n’a jamais abouti, ou alors sans moi. Jamais Monsieur ne m’a parlé de responsabilité de l’un ou de l’autre dans cette situation. L’usure était peut-être la seule motivation de la séparation. Ou le trop-plein maternel, au détriment des autres rôles de la compagne.

LE DIVORCE DES PAS MARIES II

ACHILLE #un peu de technique

Logement.

Dans le concubinage, comme dans le divorce ou le PACS, la question du logement est cruciale lors de la séparation.

S'il s'agit d'une location, contrairement au mariage, le locataire qui donne congé ne permet pas au concubin restant en les lieux de bénéficier automatiquement de la continuité du bail. Ainsi, le bailleur peut donc lui demander de quitter les lieux.

Si l'un des concubins est seul propriétaire du logement, il pourra demander à l'autre de partir, contrairement aux époux, qui bénéficient de la notion de « logement familial ».

En cas d'acquisition d'un logement par deux concubins, il est nécessaire de vendre, ou de procéder au partage, ou les deux, si des contestations surviennent quant au financement du bien.

Avant mil neuf cent quatre-vingts dix-neuf, les donations ou libéralités entre concubins étaient réputées avoir une cause immorale, car elles étaient soupçonnées d’avoir pour but de maintenir la relation de concubinage, qui était vue comme immorale, surtout lorsque l'un des deux était marié. De ce fait, ces libéralités pouvaient être considérées comme nulles devant un tribunal.

Depuis une jurisprudence du trois février mil neuf cent quatre-vingts dix-neuf, elles sont valables en toute hypothèse.

Aussi, chaque concubin qui n’a pas participé à hauteur de ce qui est indiqué dans l’acte d’acquisition ou dans le prêt, tente d’invoquer auprès de son concubin, puis du notaire, de l’avocat ou du tribunal, une libéralité à son profit à concurrence des sommes qu’il n’a pas réglées. De manière que si une acquisition est faite pour une quote-part à son nom, l’autre ne pourra demander la restitution de cette quote-part par lui financée lors de la séparation. 

À titre d'exemple, Monsieur et Madame, concubins, tous deux contre le mariage « philosophiquement et parce qu’ils ne se sépareront jamais », achètent à concurrence de moitié chacun une maison en périphérie de la commune. 

Quelques années plus tard, le couple se sépare sans s'être marié auparavant. Madame n’a pas réglé la moitié des mensualités de l’emprunt. Monsieur réclame le remboursement de ces échéances, ce qui revient à lui reconnaître une créance pratiquement égale à la moitié du bien (le prêt était total et le bien n’avait à l’époque pas beaucoup augmenté de valeur). Madame refuse, déclarant qu’elle a réglé d’autres sommes, les impôts, l’entretien, la scolarité des enfants, que cela vaut tout autant, qu’elle en réclame le remboursement également. Monsieur demande un audit des comptes des concubins. En désespoir de cause, Madame finit par invoquer qu’il s’agit d’une libéralité que lui a faite son compagnon, qu’il ne peut plus y renoncer. Monsieur a beau revendiquer le fait qu’il n’y avait aucune intention libérale, le juge retient la thèse de Madame. Mais le sort s’abat sur Madame. Le Trésor Public lui demande soixante pour cent de droits de donation sur le montant jugé comme étant une libéralité par son concubin à son profit. Plus tard les enfants de Monsieur viendront réclamer à Madame une indemnité de réduction, car le don qu’invoquait Madame dépasse la quotité disponible  entre étrangers.

LE DIVORCE DES PAS MARIES.

ACHILLE #un peu de technique

 

"Les concubins se passent de la loi : la loi se désintéresse d'eux".

NAPOLEON.

L’union libre.

L’union libre, appelée de ce mot étrange « concubinage » est le choix de deux compagnons, de refuser le mariage et le Pacte civil de solidarité , pour ne pas contracter, donc ne pas s’engager.

On a pourtant créé des « certificats de concubinage notoire », véritable aberration juridique et philosophique.

Cette union dans le désengagement sera naturellement rompue librement par chacun des concubins. L’autre n’ayant que ses yeux pour pleurer, ou parfois n’ayant attendu que cela, par peur de rompre lui-même.

Je dis naturellement, car l’union sans l’engagement s’apparente un peu pour moi à l’attirance naturelle de deux êtres vivants, humains ou animaux, au moment de la saison des amours. L’union libre est donc faite pour être rompue, naturellement, les amours consommées. J’aime cette idée, en tant que divorcé, n’ayant moi-même jamais voulu m’unir à quelqu’un que tacitement, clandestinement presque, anonymement, évitant ainsi ou tentant d’éviter cette rencontre des esprits qui se reconnaissent, se toisent, se combattent sans répit sur fonds de déclin sociétal.

Si l’un des concubins s’estime victime, il peut tenter d’obtenir réparation en justice. Dans ce cas, le préjudice doit être prouvé comme n’importe quel préjudice entre étrangers : Il y a lieu de prouver l'existence de la faute, puis celle d'un préjudice, et enfin le lien de causalité entre la faute et le préjudice. En fait, ceci revient à dire notamment que la faute invoquée ne doit pas être la rupture elle-même...

La jurisprudence permet une indemnisation le plus souvent dans trois cas :

Si celui qui a rompu le concubinage a laissé dans le besoin celui qui se retrouve seul.

Si la séparation intervient en même temps que la rupture du contrat de travail qui liait les deux concubins.

Si l’un des concubins peut prouver que l’autre s’enrichissait sur son dos. Il faut également prouver qu'il existe un appauvrissement et un enrichissement corrélatif sans cause. Il s’agit de la théorie de l’enrichissement sans cause : L’action « de in rem verso ». Les preuves ne sont pas simples à apporter, car le versement de fonds peut tout simplement correspondre au règlement des charges du ménage, donc versement à fonds perdus.

Je partage l’idée de ceux qui disent que le concept de faute en matière de concubinage devrait s'apprécier au regard des engagements qui n'ont pas voulu être pris par les concubins. Pourquoi la justice défendrait-elle ceux qui ont voulu se placer en dehors de son champ d’action. Je vois là que dans notre société, les gens doivent être protégés contre eux-mêmes. 

MA CLIENTE.

ACHILLE #moi

 

 Elle est venue aujourd’hui pour signer l’acte de dépôt du jugement de divorce. Je m’étais pris à rêver qu’elle avait récusé le pouvoir pour me voir. Dois-je y croire ?

Elle me sourit. Toutes mes clientes me sourient. Elle parle de tout et de rien. Toutes mes clientes sont loquaces.

Elle écoute ma lecture, me prend des mains la dernière page. Je la regarde, ébahi. 

Elle relit, évoque une virgule en moins, un accord manquant. Je corrige, imprime la page. Elle appose ses initiales, sa signature, me regarde compléter le paragraphe des mots nuls ; je la remercie de sa présence qui me fait toujours plaisir. Que dire d’autre ? 

- Avez-vous d’autres questions ? 

- Non, tout va bien, dit-elle.

Je me lève, la raccompagne vers la porte. Nous croisons un collègue qui nous regarde bizarrement. Elle me demande :

- Pourrai-je venir chercher le titre de propriété ? Je crains que ma boîte ne contienne pas cette grande enveloppe. 

- Parfaitement, je vous écris dès que ce sera rentré du bureau des hypothèques.

- Téléphonez-moi, ce sera mieux, dit-elle en se penchant pour me déposer un baiser sur la joue. Elle s’éclipse, me laissant tout-chose.

D’autres clientes avant elle m’avaient embrassé, même deux clients russes dont je me souviendrai toujours. Je ne pensais pas devoir céder aux coutumes slaves en pleine salle de signature !

Les clientes, en revanche, m’ont toujours embrassé sur la joue. Je veux dire, celles qui l’ont fait. C'est-à-dire dix ou vingt dames en trente ans. Le plus souvent, c’est autour de la nouvelle année. On se souhaite mutuellement nos bons vœux. Il y a celles qui m’offrent cravates, chocolats, vin ou champagne. Pour les remercier, je leur demande si j’ai le droit de les embrasser, cela les amuse, semble-t-il. Elles se piquent au jeu, ou se moquent, je ne sais.

Jamais on n’avait posé un baiser sur ma joue en fin de rendez-vous, à brûle pourpoint. Heureusement, la standardiste n’a rien vu, elle était en train d’enlever bouteilles et verres de la salle de signature. Cependant, le lendemain, des murmures et rires dans mon dos, me disent qu’un espion a frappé.

Mon collègue passe sa tête à la porte de mon bureau et me lance : « Alors, Maître GASTON est amoureux ! » 

- Mais pas du tout ! 

Nom d’un petit bonhomme, qu’est-ce que cela peut bien lui faire ?

Qu’il est long le délai entre la signature et la publication des actes ! Vive télé-actes ! Quand nous pourrons publier nous-mêmes par internet nos partages comme les ventes simples se font actuellement, je serai ravi, ce sera, hélas, trop tard dans ma longue carrière.  Un mois et demi d’attente ont été nécessaires. J’ai fini par récupérer la copie authentique portant la mention de publication intéressant Madame. Je l’appelle. Sa voix est claire, un peu cassante. Elle ne peut pas venir en ce moment. Elle rappellera.

GASTON, réveille-toi ! Tu avais cru comprendre, en fait, tu n’as rien compris, comme d’habitude. Elle était heureuse parce qu’elle était divorcée, séparée de son époux définitivement, en aucun cas tu ne l’as éblouie par ta présence. Quel baudet tu fais.

Elle rappelle. Elle vient. Elle est là. 

Je lui fais signer le reçu de pièces que j’énumère en les plaçant dans l’enveloppe, que je referme et lui donne. 

Elle sourit encore, glisse l’enveloppe dans son grand sac, se dirige vers la porte, l’ouvre, se retourne.

Elle s’adresse à moi : 

- À vingt heures, vendredi prochain, serez-vous libre ? Je vous accompagne un bout de chemin.

Le feu me vient au visage. Je balbutie. Elle m’interrompt : 

- Vous avez sans doute des rendez-vous…

- Non - réussis-je à prononcer. 

- Bien, parfait, je passe vous chercher à votre bureau.

Elle ferme la porte derrière elle, me fait un signe de la main que je ne sais comment interpréter et part en courant sous la pluie.

La pharmacie ouvre à quinze heures, il est moins dix.

Le soir, je me précipite à la librairie en vue d’acheter la dernière méthode pour maigrir en huit jours. De guerre lasse, après les lectures des quatrièmes de couvertures et quelques plongées dans les profondeurs abyssales de ces guides sectaires, je me résous à ne plus manger du tout et boire beaucoup d’eau. J’hésite à reprendre la cigarette pour m’aider à tenir, elle ne fume pas, donc pas de bêtises de ce genre s’il te plaît. GASTON, tiens-toi !

Je me rends à la tombée de la nuit chez un pharmacien, n’en pouvant plus de ne pas me sustenter. Après maintes lectures des modes d’emploi et explications, je finis par acquérir un mets hyperprotéiné par repas à venir. J’en compte vite vingt et un. Je m’accorderais une pomme à seize heures si je n’ai pas de rendez-vous. J’ai acheté également quelques jus de pruneaux, carottes et autres légumes pour le teint et la bonne mine me dit la démonstratrice. Je pense à ma pharmacienne, je crois tout ce qu’elle me dit.

Je complète même avec levure de bière, charbon végétal et spiruline, ces comprimés verts qui apportent, paraît-il, tout ce qu’il faut pour combattre les carences de toutes sortes.

Je me retrouve le soir, face à ces vingt et un pots et sachets aux goûts variés sur le papier, tellement semblables dans la bouche.

Misère de moi, que vais-je devenir ?

J’ouvre l'un des pots et entreprends de le vider à la petite cuillère de manière systématique.

* * *

 

 

S’ENTENDRE COMME CHIEN ET CHAT.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

Monsieur jure :

- Je ne divorcerai pas tant que je n’aurai pas la garde partagée d’Arthur. Elle habite à trois kilomètres, dans le village d’à côté, le juge peut bien m’accorder cela. 

Je comprends, enfin je fais comme si je comprenais. Je crois comprendre. 

- Effectivement – dis-je – si cela peut vous éviter une pension alimentaire. Avez-vous tous deux la place suffisante ? Madame conserve la maison ; Serez-vous dans un appartement assez grand ou dans une maison ? 

- Arthur ne peut rester enfermé dans un appartement. Il ne supporterait pas, me ferait une dépression. Il a besoin de sortir souvent, il a toujours chaud. 

- Madame a-t-elle demandé officiellement la garde d’Arthur, ou n’est-ce pas encore évoqué entre vous ? 

- Madame croit se débarrasser de moi en prenant Arthur. C’est vrai que je lui criais tout le temps dessus, je suis assez maniaque. Comprenez-vous, les poils partout, je n’aime pas cela, les pattes sales sur le carrelage, j’en avais marre car c’était toujours moi qui passais la serpillière. 

- Oui, je comprends. Arthur est difficile à éduquer. 

- Bien trop vieux, presque trois ans, on ne peut plus rien en tirer maintenant. Elle lui a tout permis, c'est trop tard pour essayer de le dresser.

- J’ai déjà entendu dire que des couples s’étaient réconciliés grâce à leur animal de compagnie.  

Monsieur bougonne.

- …. Risque pas de m’arriver demain ça….

Une petite digression s’impose.

- Savez-vous comment les statistiques sont faites ? Il paraît qu’en France vivent soixante-huit millions d’animaux domestiques pour soixante-deux millions de Français. Les premiers de la liste seraient trente-six millions de poissons. De mon côté, j’en ai bien eu une centaine, entre les poissons rouges gagnés dans des foires que mes gamins me confiaient pour ne pas déplaire à leur mère, et les poissons que moi-même j’achetais quand je me croyais aquariophile. Tous sont morts, sauf le dernier combattant qui tourne tout seul dans son bocal, me rappelant l’absurdité de ma triste existence. Je n’ai jamais déclaré leur décès à un organisme quel qu’il soit. Si mes poissons défunts comptent pour les statistiques, elles sont bien faussées. 

- Les poissons ne m’intéressent pas, ni les chats d’ailleurs. Il paraît cependant qu’ils sont deuxièmes en nombre, presque un million de plus que les chiens. Je ne comprends pas ce qu’on peut trouver à ces félins dégénérés, ces bêtes félonnes et couardes. 

- Je vous trouve dur avec les chats, ils sont fort gracieux, ce sont les oiseaux que je n’aime pas, et tous les rongeurs et autres reptiles. Les maisons qui hébergent cette gent animale sentent mauvais. 

- Maître, je pense à ces trente-quatre millions d’animaux martyrisés.

- Que dites-vous ?

- Si les membres d'un foyer sur deux divorcent en France, c’est un animal sur deux qui souffre en moyenne. Je pense surtout aux chiens, regardez Arthur, il le sentait, c’est lui qui me l’a dit quand elle est partie. Je l’ai entendu à sa voix. Son aboiement n’était plus le même. Je l’expliquerai au juge, il a sûrement un animal, il comprendra. 

- Ne vous inquiétez pas, les juges et avocats ont de plus en plus à connaître d’affaires de ce genre. Un avocat a même réussi à plaider la garde partagée du chat de son client. 

En droit français, l’animal est un bien « meuble », au même titre que la voiture, les meubles, objets mobiliers, ou les valeurs mobilières. On a prétendu qu’il appartient à celui qui l’a acheté ou s’est déclaré comme son propriétaire auprès des fichiers du Ministère de l’Agriculture. Ma position est que l’animal fait partie de la communauté si le couple est marié sous ce régime, sauf présent d’usage, ce qui ne peut pas toujours se déduire facilement du discours des conjoints. 

Mes clients me soucient, considérant le chien ou le chat comme un enfant. Le chien ou le chat deviennent rivaux des enfants, les mordent ou griffent croyant gagner l’amour de leurs maîtres.

- Les décisions rendues par les juges sont très pragmatiques sur le sujet, se fondant sur le confort de l’animal. Celui qui aura le plus de temps et d’espace à consacrer à son animal de compagnie sera l’attributaire de l’animal. 

- Oui, je me suis renseigné. Aux États-Unis, des avocats se sont même spécialisés dans le genre. Vous savez quel serait leur slogan ? «  You get the car, I get the cat ». Moi, je ne veux pas d’un chat, je veux Arthur, fox à poil dur, et je veux aussi la voiture.

- D’ailleurs, vous ne m’avez pas encore donné la copie de la carte grise, ni sa cote. 

- Il faut le demander à ma femme, elle est partie avec et ne veut plus me la rendre. 

- Vous en rachèterez une.

- Jamais, c’est celle-là que je veux. 

* * *

 

 

UNE CLIENTE COMME UNE AUTRE.

ACHILLE #moi

 

Elle est juste venue me dire que cette fois-ci, c’est pour de vrai. Elle est divorcée. Deux très longues années séparent ce moment de notre première rencontre. Je l’avais remarquée parce qu’elle sentait ce délicieux parfum de ma mère. Je l’ai toujours trouvée très sympathique. C’est sans doute la dernière fois que je la vois.

Elle me demande la suite des évènements. Je lui réponds qu’il y aura lieu pour moi de régler des droits d’enregistrement lorsque la recette du palais ou son avocat me feront parvenir l’avis de mise en recouvrement, puis de déposer ce jugement et l’acte de mariage au rang des minutes de l’étude, afin que le tout soit publié aux conservations des hypothèques compétentes.

Elle me demande si c’est elle qui doit venir pour signer l’acte de dépôt. Non, bien entendu, j’ai prévu un pouvoir dans l’acte pour lui éviter de se déplacer. Elle me dit qu’elle récuse ce pouvoir.

Je ne comprends plus, je croyais bien que s’il y avait quelqu’un au monde qui me faisait confiance à part mes enfants, c’était elle.

Je ne dis mot. Elle me demande une date de rendez-vous pour venir signer cet acte. Je ne peux lui donner de date, tout dépend de la vitesse à laquelle le jugement et l’acte de mariage portant mention du divorce me seront adressés.

Je lui promets de lui écrire pour l’informer afin que nous convenions d’une date.

Je suis tout de même très déçu.

Nous nous dirigeons vers la porte de sortie.

Elle se retourne, me demande si nous pouvons aller boire un verre.

Je lui propose un verre de la fontaine à eau, je peux aussi faire un thé, j’ai une petite bouilloire et du thé minimarge. Pas que je sois pingre, j’aime bien ce thé. Il est quelques produits que j’aime dans ce magasin non loin de l’Étude.

- Non – dit-elle – allons boire un verre à l’extérieur.

- Si vous voulez, un midi, nous y penserons le jour de notre prochain rendez-vous, c’est très gentil.

- Non – insiste-t-elle – tout de suite, maintenant, à la seconde, là-dehors, au café du coin, au bar, ou dans la salle, comme vous voulez, mais dehors.

La salle est vide, au bar, juste deux cadres sûrement dynamiques, qui se racontent leur plus belle prise.

Elle grimpe sur un haut tabouret. Je fais de même péniblement. Cet exercice m’avait longtemps été épargné. Elle commande un café et un cognac. Je la suis, ne sachant pas bien où je vais.

Pourvu que personne de l’Étude ne me voie.

- Merci pour tout ce que vous avez fait.

- Je vous en prie, c’était normal, vous vous sentez soulagée.

- Oui, c’est vrai, j’ai l’intention de vivre un peu pour moi maintenant. Je pense que tout le monde dit cela, cela fait du bien d’aller au cinéma voir seule ce que l’on veut, de ne pas penser aux couleurs que l’autre aime pour s’habiller, de ne pas acheter telle nourriture parce que cela plaît à Monsieur, de ne pas rentrer tous les soirs à la maison. Dormir à dix-huit heures si j’en ai envie, aller au feu d’artifice du quatorze juillet ou à la messe de minuit, acheter un baba au rhum ou un millefeuille à la pâtisserie. 

- Au début c’est enivrant, comme grandir, puis, plus le temps passe, plus le vide s’installe. 

- Ah, vous trouvez ?  Je n’en suis pas encore là. 

- Moi si. Je n’ai plus de grandes envies, tout seul, plus de désirs fous, plus de caprices à assouvir.

- J’ai envie qu’on me tende les mains, qu’on m’embrasse quand je rentre chez moi.

- J’ai envie de tendre les mains, d’embrasser celle qui rentre chez moi. Personne ne me précède ni ne me suit. Je n’ai pas de chez nous.

* * *

 

ANNÉES SOIXANTE-DIX.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

Mon patron étant commis en qualité d’expert par la Cour d’Appel, a tout lu dans ce dossier, les conclusions, les jugements, arrêts d’appel, même de cassation. D’un ton grivois, il me dit, « de beaux salauds ceux-là, vous allez bien vous amuser ».

 Je n’ai pas lu les « attendus », juste la décision. J’hésite, d’habitude je ne lis pas, pour ne pas me faire polluer par les incriminations plus ou moins justifiées de chacun des contradicteurs. 

Cette petite phrase : « Vous allez bien vous amuser », m’étonne de la part de mon patron, peu enclin à l’humour, si ce n’est au cynisme.

Je rencontre Monsieur tout d’abord. Grand, vieux beau, grisonnant, calculateur, il connaît son patrimoine par cœur, tous les chiffres, les récompenses, les mouvements de fonds, il tente de m’étourdir par tant de dextérité verbale. 

Blasé, j’acquiesce car il a parfaitement raison dans sa démonstration, que j’avais déjà moi-même faite sur un tableur.

Puis vient Madame, petite ronde, pour ne pas dire très enveloppée, les cheveux à la Colette un jour de grand vent, les yeux noyés de noir charbonneux, les lèvres pincées, le teint très pâle. 

Elle acquiesce aussi. Cependant, elle n’est pas d’accord sur la répartition des biens. 

Ouf, me dis-je, si les comptes sont acceptés entre époux, qu’il ne reste plus qu’à se mettre d’accord sur les attributions, nous n’en avons pas pour longtemps.

Que nenni, errare humanum est. 

Deux ans plus tard, rien n’a changé, j’ai proposé dans tous les sens, diverses attributions. Rien n’y fait, si Monsieur veut un bien, Madame le veut, si Madame veut un bien, Monsieur le veut également. Ni Monsieur ni Madame ne s’adressent la parole. Silence complet, entrecoupés de chuchotements que les avocats recrachent tout haut. On croirait un championnat d’échec.

À ma demande les avocats me présentent un jugement rectificatif me permettant de procéder à un tirage au sort.

Je débarque donc un matin dans la salle de signature, avec mon chapeau haut de forme (trouvé dans une brocante pour un anniversaire déguisé quand j’étais jeune et dont je ne me suis jamais séparé) et mes petits papiers.

- C’est bien sûr, pas de changement de position, pas d’accord possible ?

- Bien certain.

Je procède donc.

À peine le tirage au sort effectué, Monsieur et Madame se regardent, se parlent même !

Un flot continu coule entre leurs lèvres qui remuent, nous n’entendons pas tout, retenons notre souffle. Puis vient le dénouement :

- Madame prend tels et tels biens. De mon côté je prends ceux-ci. 

Je regarde mes papiers, j’écoute. Exactement l’opposé du tirage au sort. Il fallait le deviner. Bien entendu, j’avais déjà fait cette proposition, comme toutes les autres, mais il fallait bien contredire, une dernière fois, le vilain sort.

Madame me dit en aparté que Monsieur est insupportable, qu’il lui a tout fait, tant moralement que physiquement, qu’elle était belle avant, que si elle est comme cela maintenant, c’est de sa faute à lui et à personne d’autre car si tous les jeunes des années soixante-dix lui sont passés dessus, elle n’a jamais aimé personne que lui. Je me demande si elle n’aimerait pas commencer à parler un peu au présent. Je crois comprendre qu’il lui faisait des choses que les autres ne savent pas faire.

Monsieur ne parle que calculs, taxes foncières et charges réglées pendant dix ans pour rien, etc.… Mais il sourit. Il a gagné, sur son terrain. Il gagnera toujours, il en est sûr.

Le lendemain je lis les « attendus » des jugements et des arrêts. 

Toute personne ayant été jeune pendant les années soixante-dix évoque une période extraordinaire, l’avènement des libertés, un délire de luxe, luxure, sophistication, monde en mouvement, création, un espace-temps psychédélique où toutes les expériences étaient poussées au bout, où toutes les sensations étaient permises.

Madame et Monsieur faisaient partie de cette mouvance, en bons jeunes enfants de bourgeois, Madame et Monsieur jouaient au poker la nuit, poursuivaient leurs études dans les cafés universitaires le jour, fumaient la moquette la nuit, essayaient l’échangisme, l’homosexualité, la partouze, les séances photos, les films super huit, puis Monsieur finit par reprendre la société de papa, tout en continuant les expériences multiples.

Vingt-cinq ans plus tard, Madame demande le divorce pour faute. Elle énonce viols, violences, séances de sadomasochismes forcées, photos pornos en compagnie de leur fille alors âgée de seize ans.

Monsieur demande reconventionnellement que soit prononcé le divorce pour faute de Madame, celle-ci ayant participé activement à chacune des séances en cause, non par la force, ayant elle-même entraîné des tiers, notamment des amis de sa fille, ainsi que sa propre fille dans cette « débauche » que réprouvent maintenant les époux.

Un point partout.

* * *

 

LES PIGEONS.

ACHILLE #moi


Quatorze Juillet. Je descends acheter des cigarettes. Le défilé dans la grand-rue est toujours l’occasion de rencontrer des clients, de parler avec eux d’autre chose, d’admirer leurs enfants.

Il me vient une idée. Je rentre, troquant mon paquet de cigarettes contre mon appareil-photo. Je pars à l’aventure dans les rues de ma ville.

Première photo : Un clochard donne à manger de vieux croûtons de pain qu’il sort de sa besace, aux pigeons, qui volettent en rideau autour de lui attirés par la nourriture, mais apeurés par les gestes saccadés de l’homme. Au fond, le défilé des drapeaux militaires vers le monument aux morts.

Deuxième photo : Un couple de clients me montre du doigt leur bambin qui joue au petit soldat sur le trottoir, quelques pigeons autour d’un platane. En fond une rangée de dos tournés.

Troisième photo : Derrière un envol de pigeons, je distingue dans la foule, ma cliente qui attend fébrilement le passage de son fils. Les cheveux défaits, tombant en bandeau sur ses épaules, une robe rouge très décolletée, un doigt dans la bouche dont elle ronge consciencieusement l’ongle et la cuticule. Elle ne m’a pas vu.

Cela me fait penser que j’ai de furieuses envies que j’arrache rageusement de mes incisives.

Le soir, j’imprime mes clichés. Je n’ai plus de papier glacé. J’aime bien ce silence de la photographie, en comparaison du vacarme de la vidéo. J’aime la dérision de ces instantanés, leur inutilité, leur fixité, seuls les pigeons ont l’air de franchir l’image.

Je les encadrerais bien ensemble pour les accrocher dans mon bureau. Mais qui comprendra, le lien, s’il existe, entre le mendiant, l’enfant, la femme, les pigeons, la cohue. Qui comprendra, la solitude, la famille, l’anonymat, les pigeons que nous sommes.

* * *

CHANGEMENT.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

C’est magique le salon de coiffure. Ou plutôt le coiffeur est un magicien. Il fait sortir des sourires sur des visages lumineux d’une masse informe, rêche et revêche.

Il transforme un porc-épic en un nuage soyeux.

Je ne reconnais pas ma cliente aujourd’hui. Elle vient chercher son solde de compte.

Je pouvais le lui envoyer. Elle veut me voir. Je pense qu’elle souhaite sans doute m’offrir une boîte de chocolat ou tiens, une bouteille de blanc, nous avions parlé vin une fois, son frère a une vigne réputée.

Je me prends à rêver, il est rare que les clients nous offrent ne serait-ce qu’un merci. Loin est le temps où mon premier patron évoquait les salades ou légumes du jardin qu’on lui apportait, le poulet de la ferme ou le faisan de la chasse.

Passons, il semble que ce soit encore autre chose. Une bonne nouvelle. Madame se remarie, Madame veut que je rédige son contrat de mariage. Madame a rencontré l’âme sœur, le vrai, le beau, qui va l’emmener en Suisse refaire sa vie, vivre avec ses chats, ses chiens, et ses enfants (ceux du nouveau contractant) qu’elle a presque envie d’adopter tellement, eux, sont gentils avec elle.

Madame est heureuse. Oublié l’ex-Monsieur, triste comme un bonnet de nuit. Oublié le psy aux yeux bleus, bienvenue aux chocolats et aux montres. 

Madame vend son petit appartement, va tout placer en Suisse, y compris son cœur. C’est décidé, c’est pour toujours, pour le meilleur et pour le pire.

Je lui rappelle le pire…

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