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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

#la comedie du divorce

LA LASSITUDE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

Ma tante et mon oncle étaient des gens bien. Paraît-il. Ma tante et mon oncle ont divorcé. Petit, je ne m’étais jamais demandé pourquoi. Ayant grandi, mûri, puis regardé ce moment de mon histoire familiale comme un point d’intérêt soudain, j’en ai demandé les raisons à ma tante. Un haussement d’épaule a fait place à un grincement de dents. Je n’ai pu obtenir aucune explication. J’étais alors marié, je ne voyais plus mon oncle. Nous ne le voyions plus parce que nous voyions encore notre tante. Comme dans tout cas de divorce familial et dans le cercle d’amis, il y a lieu de choisir son camp, de s’y tenir ou de ne pas informer chacun des ex-époux que l’on côtoie encore l’autre de quelque manière que ce fut. Donc, disais-je, je ne voyais plus mon oncle car ma mère ne voyait plus son beau-frère. Je comprends d’ailleurs très bien qu’elle ait pris parti pour sa sœur. Solidarité familiale, féminine, oblige. Tous les ingrédients étaient présents pour ne pas faire tourner la crème. J’interrogeais donc ma mère, avec ce tort que j’étais un homme, de surcroît un jeune homme. Elle hésita longtemps, puis un jour que je tentais une nouvelle percée de ce mystère, elle me confie à mon grand étonnement « ton oncle s’est lassé ». Lassé, de quoi, de qui ?

-   Lassé de ma tante ? 

Grande, à la musculature carrée, force de la nature, de grands yeux clairs, toujours le sourire, bavarde, intéressante, je n’imaginais pas que l’on put se lasser de ma tante. Sans doute la regardais-je avec les yeux du cœur.

-   Mon oncle avait pourtant l’air si sérieux ! 

-   Si désespéré, tu veux dire. 

J’appris que ma tante avait un jour dans son jeune temps éprouvé elle-même une grande lassitude, questionnée par son époux sur le repas du soir :

- Qu’allons-nous dîner encore ce soir ?

-  Je ne sais plus quoi faire, j’en ai assez de faire tout le temps la cuisine.

Mon oncle aurait répondu, inconscient des séquelles irrémédiables de cette simple phrase :

-  Ne t’inquiète pas, je mange de tout, les repas du midi dans les troquets me fatiguent, un simple souper me satisfait, quelques pommes de terre à l’eau combleraient ma faim. C’est un légume dont je ne me lasse pas.

Qu’avait-il dit là ! (Cette version est exacte, cependant on peut la faire avec des pâtes ou des carottes aussi). Madame ma tante lui aurait fait pendant quinze ans sans discontinuer des pommes de terre, tous les soirs. Il n’y échappait que lorsque du monde était invité ou qu’eux-mêmes se rendaient chez amis ou famille. Avec le temps, les ennuis ; naissance d’un enfant puîné handicapé, difficultés scolaires du premier, licenciement de ma tante, etc. Les invités du soir se firent rares, de même que les invitations. En revanche, les « patates » furent de plus en plus courantes, pour ne pas dire journalières. Comme me disait Maman en riant « lundi, des patates, mardi, des patates, mercredi des patates aussi ». Mon oncle s’est lassé des pommes de terre, puis de ma tante, qui s’est renfermée comme une huître à ce sujet. Je pensais qu’ils se rejetaient la responsabilité des enfants compliqués à élever. Maman n’avait jamais su, ne voulait pas savoir. Ma tante ne peut être interrogée. Son enfant handicapé est décédé, c’est une perte incommensurable, à la mesure de tout ce qu’elle lui avait donné pendant sa vie.

* * *

Peu de temps plus tard,

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 ma cliente convient d’un nouveau rendez-vous pour une raison juridique bien fondée. Au hasard de la conversation, Madame revient sur ce sujet si sensible du journal intime. Elle prend dans son sac à main, un sac en plastique, duquel elle sort un pochon de papier contenant l’objet du délit.

Il me l’a rendu, grâce à vous. Ne dites pas non, je le sais. Il m’a dit qu’il avait compris par vos propos à quel point la situation était devenue tragi-comique. Il n’a pas tout lu. Enfin il me semble… Je voudrais que vous y jetiez un coup d’œil.

Absolument pas, Madame, un tel journal est de l’ordre de l’intime comme vous l’aviez exposé. Hors de question.

S’il vous plaît. Sinon je vous fais la lecture. En fait, vous m’offenseriez en refusant. J’ai besoin d’un lecteur pour savoir si ce que j’écris est correct. Un lecteur impartial ; je vous ai choisi. Ne dites pas non s’il vous plaît, parcourez-le, c’est tout ce que je vous demande.

Mais vous me demandez trop. Je n’ai pas à lever le voile sur votre vie.

Ne le prenez pas en ce sens. Comme je vous le disais, tout est bien loin d’être réel. S’il vous plaît, vous avez un autre rendez-vous après moi, ne vous faites pas prier…

Je prends délicatement l’opuscule à couverture bleue et l’ouvre. La première page est blanche. Sur la seconde page, je lis ceci :

« Alors voilà, tout commence aujourd’hui. Je sais bien qu’il va falloir que je trouve une autre phrase pour commencer, une « introduction ». Mais il fallait que je brise ce blanc cassé, un peu grenu et rigide. Maintenant, reste à trouver le titre, tout mettre dans l’histoire, ne rien oublier, faire des cases, ranger, des chapitres et des paragraphes. Et pourquoi ne pas jeter tout en pâture, laisser le blanc faire le tri des particules noires, comme un journal ?

Journal, histoire, roman, je n’ai pas encore pris parti.

 Élodie est un prénom affreux. Je l’ai toujours trouvé ainsi, dès ma naissance, non, dès que j’ai eu la pensée exacte qu’Élodie était mon prénom.

Il ressemble à un mot tronqué : Ce n’est pas Mélodie, ni Éloge, ni elle, ni ode, non. Hello, dis. Dis quoi d’ailleurs. Pitié pour mes parents, ce sont eux qui l’ont choisi. On dirait une adolescente en rébellion. Arrêtons-nous. C’est assez pour aujourd’hui. L’angoisse est passée. Maintenant il faut la force de raconter, écrire, le style, la syntaxe, le vocabulaire, le fil conducteur, le plan, le suspens peut être, l’intérêt au moins. Pourrais-je jouer à l’écrivain, à l’auteur, à l’écrivassier, au scribe ? Pourrai-je jouer ou être ? La couverture est bleu ciel. J’ai laissé une page blanche pour le titre. Ce pourrait être l’histoire de celui qui était le onze septembre deux mille un au soixante-douzième étage, là, si loin, tout près du ciel. Il aurait eu chaud, très chaud.

De la poussière grise partout, comme de la vieille neige de janvier, sale et usée par les pas. J’avais la bouche sèche, impossible de parler, crier, impossible de déglutir. Soixante-douze étages, une minute par étage, soixante-douze minutes. C’est trop long, impossible de descendre. Pourtant il le faut, l’onde de choc était si violente, si l’immeuble s’écroulait.

Nous, nous savons que les tours se sont écroulées. Mais lui, il ne le savait pas, il était là, devant l’écran de CNN et il regardait, en quasi direct, éberlué, hébété, l’horreur. Tout était cri et silence. La poussière empêchait le son de porter, excepté pour ceux qui étaient près des fenêtres.

Je m’appuie contre le mur. Je ferme les yeux, tout est noir. Je sens que je m’enfonce dans le mur, un gouffre, je tombe. C’est une porte, une issue de secours, c’est bête, je n’y avais pas pensé. »

 

Je me dégage difficilement de cette lecture, me remémorant un rêve absurde que je fais de temps en temps. Je descends des escaliers à n’en plus finir. Parfois, j’ai l’impression que j’ai descendu des escaliers toute la nuit. Je tourne quelques pages. Mes yeux s’accrochent de nouveau à cette petite écriture pointue qui me semble si familière, pour avoir reçu tant de courriers de ces pattes de mouche.

 « Je n’ai pas vu l’année passer. Cette expression est singulière. Comme si on attendait dans un champ derrière un fil électrique, en ruminant, de voir passer une année, qui ne viendrait jamais. Qui peut avoir déjà attendu, quelque part, de voir passer une année, ou dix ans de sa vie, sous ses yeux, comme un train sur ses rails qui s’annonce au loin par un long murmure sourd, qui s’égosille, et vous abandonne en un silence glaçant. »

 

Je lève les yeux. Je ne dirais pas que c’est de la littérature. Pourtant, cette sensation m’est familière encore. Autant peut-être que l’écriture. Il me semble que c’est à peu près ce que j’ai ressenti lorsque j’ai divorcé. Mais j’ignore si mon interprétation est la bonne. Je suis gêné de parcourir cet ouvrage à la couverture de tissu bleu ciel, comme elle l’écrit. Je vois son air amusé, ses yeux rieurs qui m’encouragent. Suit une série de pages portant chacune une date et relatant divers événements. Je reprends la lecture quelques chapitres plus loin. On dirait la suite de ce que je viens de lire.

 

« Un an que cela dure. Un an que je suis à côté de ma vie, me regardant moi-même dans le pré. Ça ne peut plus durer. Raccroche les wagons !

Le train n’est peut-être pas déraillé. Les wagons ne sont peut-être pas encore bons pour la casse.

Si je ne l’ai pas vu passer c’est qu’il n’est pas déraillé. Ou il a déraillé bien avant que tu sois là dans le pré.

Ou je le vois passer et je monte dedans ?

Tu prends le train en marche alors ? »

 

Tiens, c’est confondant. Quand j’étais jeune, la veille des examens, ou d’événements importants, même des rendez-vous professionnels, je rêvais que je prenais sans cesse un train en marche.

Devons-nous prendre l’expression au sens littéral ou ce rêve signifie-t-il autre chose ! J’avais vraiment l’impression que l’on me reprochait toujours d’être en retard, et cette expression prise au pied de la lettre signifiait pour moi, qu’on arrive en retard, ou qu’on est à côté de ses chaussures, mais qu’on s’adapte, ce qui est un peu mon cas. Il semble qu’il y ait plusieurs écoles. Puis-je prendre le train en marche alors que les autres ont commencé la corvée et que je dois la finir ? Ai-je bénéficié d’un sursis ? Puis-je utiliser cette expression alors que les autres ont commencé leur repas, et que je me présente au beau milieu ? Ai-je le droit de prendre l’entrée, ou dois-je immédiatement passer au plat de résistance, ou même suis-je condamné au seul fromage ou dessert ? J’ai toujours eu peur d’arriver en retard à mes examens, comme tout le monde, ou même à mon mariage, mais l’ambiance de mes rêves n’est pas la même que cette histoire. Je reprends la lecture un peu plus loin, plus près de la fin.

 

« Je vais mourir. Non, il m’a dit que c’était un deuil. Ce n’est donc pas moi qui suis morte, juste mon couple. J’ai peur de ce deuil.

Tu n’es qu’un être lambda. Lambda ou pas, lambda ou epsilon, peut-être infini.

Je ne veux pas dire immortelle.

Peut-être est-ce là la finalité de ce train, il ne s’arrête jamais, son trajet est infini.

Ce n’est pas moi qui suis infinie, c’est mon moyen de transport sur la vie, quand ce n’est plus moi, d’autres le prennent. »

 

Cela devient malsain. Je n’ai plus envie de poursuivre la plongée dans le malheur des autres. Chacun le sien. Elle me paraissait tellement fraîche, elle sort de l’enfer. Sa période de déprime semble engourdissante.

 

-         Maître, je suis lasse. Lasse de ces discussions avec mon mari à couper les cheveux en quatre ; lasse de son attitude, de ces vols, mensonges, de cette routine dans laquelle il m’a endormie et de ce mépris qu’il affiche pour moi maintenant. Lasse de moi-même, empêtrée dans mes considérations d’épouse au-dessus de tout soupçon. Ne voyez-vous pas à quel point je suis lasse ? 

* * *

 

JE NE SAIS PAS TOUT.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

 « Savoir se taire.

On prétend que la femme est incapable. Et la bible disait : « C’est un don de Dieu qu’une femme silencieuse. » Apprenons donc à nous taire, quand il le faut. Tout le monde sait que le prêtre est tenu au secret de la confession, que le médecin doit garder le silence à propos de ses malades et qu’il y a une discrétion obligatoire pour l’avocat, l’avoué, le notaire, l’homme d’affaires. Mais nous autres, femmes, respectons-nous assez ces secrets de l’homme ? L’épouse de Me X…, du docteur Z…, ne doit pas chercher à deviner ce que son mari ne lui confie pas, et elle doit encore moins divulguer ce qu’elle a pu apprendre… »

 

LISELOTTE - Le Guide des Convenances.

 

Je prolonge toujours les rendez-vous avec elle. Je le fais sans doute inconsciemment, ils m’apparaissent pourtant de si courte durée. Cependant, quand je raccompagne ma cliente, les secrétaires sont déjà parties. Tant mieux, je rougis quand je sors d’une entrevue avec elle. Enfin il me semble, au feu de mes joues. Je me sens tellement bien à parler avec elle, sans retenue. Elle m’interroge sur un nouveau fait, qui me permet de la découvrir un peu plus. Son époux vient de lui dérober son journal intime, sûrement à l’effet de s’en servir comme d’une pièce à conviction. Ces confidences manuscrites ne peuvent selon elle qu’apporter de lourdes déceptions à son mari. Auparavant, il lui avait déjà volé le résultat de ses relations épistolaires avec plusieurs amies, « pour comprendre », disait-il.

Il n’y a rien à comprendre, m’assure-t-elle – je ne le quitte pas pour quelqu’un, d’ailleurs je ne le quitte pas, c’est lui qui ne supporte pas mon attitude. Il dit que j’ai changé, que je ne suis plus la même. C’est lui qui est resté le même. Il faut savoir évoluer avec son temps. Je sais, c’est un cliché, toutefois, nous n’avons plus la même communion des idées. Je ne supporte plus son autosatisfaction permanente.

Je tente de la rassurer :

S’il croit qu’en trahissant aux yeux du juge son instinct de cleptomane, il marquera des points, il se trompe.

Je relate la position déjà ancienne de la Cour de Cassation à ce sujet selon laquelle ces documents secrets prouvent l’adultère qu’ils révèlent. Cette jurisprudence date du temps où l’époux non fautif n’avait pas à verser de prestation compensatoire. Ce qui impliquait que tous les coups étaient permis.

Cependant, je rappelle que presque toutes les cours d’appel et tribunaux ont depuis argué qu’il s’agissait d’une violation de la vie privée au sens de l’article huit de la Convention Européenne des Droits de l’Homme. Je lui raconte qu’un avocat m’a même dit un jour que le magistrat, face à toutes les preuves que l’époux lui remettait, a tout envoyé par terre en disant : « Mais votre épouse fait ce qu’elle veut, on n’en a rien à cirer ! » J’ignore si depuis l’assemblée plénière de la Cour de Cassation a tranché entre le droit au secret et la révélation de la preuve de l’adultère.

Ma cliente m’écoute, je m’interroge tout haut devant elle sur cette arme que croit tenir entre ses mains son époux. Elle m’interrompt :

-  Êtes-vous en train de me dire que les juges peuvent prendre pour preuve le contenu d’un journal intime ? Selon eux l'écriture d’un journal serait-elle assimilable à des aveux ?

Je n’avais jamais imaginé qu’un journal intime puisse consigner autre chose que des pensées ou des faits réels. Du moins au moment où ils sont écrits. Je suis un peu vide sur le sujet, car je ne sais écrire que ce que je vois ou entends.

Ma cliente s’insurge :

-  N’avez-vous jamais songé que cette écriture puisse être le fruit du romanesque qui est en moi ? 

-  Je suis désolé, effectivement je n’y avais pas pensé. Je ne tiens pas de journal à proprement parlé, je ne fais que relater dans un carnet les faits qui m’ont marqué au cours de mon travail. Aussi est-ce nécessairement la vérité !

-  Quelle vérité ? La vôtre, pas celle de vos clients. Pas forcément la vôtre au moment où vous avez vécu cette scène ; juste celle que vous pensez être la vôtre au moment où vous la relatez. Juste votre ressenti, qui n’est pas invariablement le même que ceux qui ont suivi les faits en même temps que vous. Écrivez-vous chaque soir ? 

-  Parfois je relate tout en un même moment, le week-end ou pendant les vacances.

- Donc vous avez eu le temps de faire évoluer l’histoire en votre mémoire, en votre esprit.

- Je vous assure que je n’ai pas d’imagination.

- Qui parle d’imagination ? Vous avez interprété ce que vous avez vu à votre façon selon votre humeur ou ce que vous en avez retenu. Votre esprit a trié les faits, les paroles. Quelque violence vous aura choqué dans une scène douce ou vice versa ; vous pourrez aller ainsi jusqu’au contresens. 

- Vous m’inquiétez. Je n’oserai plus écrire si je déforme ainsi par ma vision étriquée, ce qui se passe dans mon bureau.

-   Je ne dis pas cela Maître, comprenez que nous sommes tous des machines à inventer. 

-   Je vous assure que je n’ai aucune imagination.

-   Disons des machines à interpréter ou à ressentir. J’ai bien compris que vous n’écriviez pas un roman. C’est en ce sens que le terme autofiction a été créé.

-    Revenons à vous, Madame, voulez-vous dire que vos correspondances et manuscrits ne sont pas le résultat d’une réalité, seulement d’un mensonge romanesque ?

-   J’ai bien peur que oui, j’ai plus encore peur que nous ne nous comprenions pas du tout Maître GASTON ; Je n’ai pas trompé mon mari, vous n’arrêtez pas d’évoquer ce point. 

Qu’ai-je dit ? Qu’ai-je pu insinuer ? Je ne me reconnais pas dans cette accusation. Est-ce encore un effet du fameux ressenti ? Je voudrais rentrer sous terre, l’angoisse me monte à la gorge et le feu aux joues. Achille, calme-toi ! Réfléchissons, qu’ai-je dit, bon sang qu’ai-je bien pu dire, à part relater la faible jurisprudence dont je me souvenais. Je suppose qu’évoquant le vol de ces documents, elle croit que je crois qu’elle a écrit des choses compromettantes. Il est vrai que je l’ai pensé. Lorsqu’elle a précisé que son époux serait déçu, j’ai écarté ce point de mon esprit. Je n’en tire aucun jugement de valeur. Comment lui dire. Comment reprendre le cours de la conversation alors que le silence se prolonge ; que le fil se distend. Je ne veux pas la perdre. Je ne peux pas. Que suis-je en train de dire ? Revenons à nos moutons.

-    Qu’en pense votre avocat ?

-   Mon avocat sait pourquoi je divorce et que je ne l’ai pas trompé. Pas vous, semble-t-il. 

Pardon Madame, je voulais dire : Que pense votre avocat de ces vols ? Vous n’avez pas à vous disculper. Votre vie privée ne me regarde pas. Je n’ai aucun jugement à porter sur votre attitude ni sur vos écrits que je ne connais pas.

LE DIVORCE PAS MÛR.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

Monsieur et Madame me rendent visite. Ils sont d’accord tous deux pour divorcer à l’amiable, ont franchi le pas en venant me voir. Ils ont réglé ensemble les effets du divorce. Lui prendra une location, elle conservera la maison, le fonds de commerce. Monsieur souhaite néanmoins que Madame lui verse quelque chose car il ne peut pas repartir de zéro complètement, il n’a pas d’économie, puis…

Grand silence. Une bouffée d’air vicié monte à mes narines…

Après tout c’est la faute de Madame, c’est une ignominie !

Madame se tait, puis doucement, se met à pleurer. Lui pleure aussi, je vois les larmes couler sur ses joues, qu’il cherche à essuyer d’un revers de manche.

Ma boîte de mouchoirs éponge de nouvelles larmes qui se font alors entendre bruyamment.

Il lui dit :

Je t’aimais tant, je t’aimais tant, cette maison que nous avons construite ensemble, les enfants, tout ce que nous avions créé ensemble, pourquoi as-tu tout bafoué ? 

Madame répond,

Je ne veux pas que tu penses cela, c’est un accident, je ne recommencerai plus, je te promets, je t’aime. 

Moi aussi je t’aime, tu m’aimes, mais pourquoi courir ailleurs ? 

Je ne cours pas, j’ai fait une bêtise, je le regrette, je t’aime, j’ai bien vu que ce n’était pas lui. Tu étais mon premier amour, je voulais peut-être bêtement voir ailleurs, juste pour me confirmer que je ne m’étais pas trompée. C’est bien toi, je te le jure. 

Les pleurs redoublent de part et d’autre.

Je ne peux plus te toucher, tu es sale, comprends-tu ? 

Oh pardonne-moi, s’il te plaît. 

Que faire, leur demander de cesser, de partir discuter ailleurs, leur dire que c’est un avocat qu’il leur faut d’abord, non, un conseiller conjugal ou un psychologue ? Attendre que cela passe, continuer comme si de rien n’était ? Interrompre, rebondir ? Quelques « hum, hum » sortent de ma gorge. J’ai l’impression d’être Madame le Professeur Ombrage dans Harry Potter V. Ce soir il me vient une idée hé heu, une idée ![1]

Pardon de vous interrompre, le coût de l’état liquidatif de votre communauté s’élèverait en fonction des valeurs des biens que vous m’avez données à environ trente mille francs. Or vous n’avez pas beaucoup d’argent, vous vous aimez encore tous deux, pourquoi souhaitez-vous à tout prix divorcer ?

Grand silence. Suis-je tombé à côté, mon idée est-elle idiote ? Je tente à nouveau :

Madame, vous dites « je t’aime ». Monsieur, vous dites « je t’aimais », est-ce bien au passé ? Est-ce bien terminé ? Je ne vous sens pas sûrs tous les deux.

Madame enchaîne :

Reprends-moi, je t’en supplie, Maître GASTON a raison, dis-moi que tu m’aimes encore !

Je me sens plus à ce moment exact une Madame CLAUDE qu’un Maître GASTON. Suis-je un entremetteur, qui tente de rabibocher un vieux couple éploré ? Suis-je à côté de la plaque ? En bon français, suis-je aux antipodes de la réalité ? Je continue cependant :

Monsieur, vous dormez sur le canapé en ce moment, je suppose ?   

Réponse :

Exact.

Vous n’avez pas des courbatures, vous ne préféreriez pas un bon lit avec une gentille épouse pour réchauffer les draps ?  

Si mes patrons m’entendaient, si la Compagnie m’entendait !

Vous n’allez pas zapper tout le film pour une publicité ou un passage du film, qui ne vous plaît pas. Je ne vous sens pas intransigeants à ce point. Vous vous êtes battus ensemble pour avoir ce que vous avez, vous n’allez pas devoir tout recommencer seuls cette fois-ci ? 

Sur le bout de leur nez, je lis que leur histoire n’est pas finie.

Elle a sali notre beau roman d’amour ! 

Mais c’est dans les cafetières culottées qu’on fait le meilleur café ! 

Je le concède, je vais un peu loin dans le grand-guignol, mais comment lui dire, comment lui faire comprendre d’un sourire.[2]

Autre allusion :

Dans le western, « il était une fois dans l’Ouest » ; la dame dit à des brigands, quelque chose comme cela : Allez-y, faites de moi ce que vous voulez, il ne me faudra qu’un bac d’eau bouillante pour que je redevienne exactement comme avant. Ce soir Madame prend un bain bien chaud ; vous n’en parlez plus, ok ? 

Suis-je devenu fou ? Je me fais virer demain.

Vous n’êtes pas mûrs pour le divorce, vous n’êtes pas guéri l’un de l’autre. Il faudrait qu’il y ait au moins l’un de vous qui pense à quelqu’un d’autre, pour que l’on puisse aller au bout. Vos liens sont encore trop forts, vos goûts, vos plaisirs communs encore trop présents, prêts à être partagés. S’il vous plaît, séchez vos larmes, tentez le coup en essayant de ne plus reparler de cette histoire, pouvez-vous me promettre que vous allez essayer ? On met du plâtre sur la fissure, on repeint le mur et on verra bien ! 

Les époux sèchent leurs larmes. C’est bon signe. Je les raccompagne. Ils me serrent la main chaleureusement et me remercient. Plusieurs jours plus tard, je reçois un mot de remerciement, de nouveau. Le temps passe, ai-je réussi ? Je dois dire que moi-même je n’y croyais pas beaucoup. Je pensais avoir rêvé. Question : que font les avocats dans ce cas-là ? « Au revoir, chers clients, cela vous fait deux mille francs ? » Ou continuent-ils comme si de rien n’était à demander qui gardera les enfants, quel nom portera l’ex-épouse, quelle pension fixe-t-on ? Je me demande bien s’ils sabrent leur fonds de commerce, s’ils les renvoient chez eux, pensant d’ailleurs peut-être qu’ils reviendront plus tard. Trois mois plus tard, coup de téléphone :

Bonjour, Maître GASTON, c’est Madame, il me mène la vie trop dure.  Je viens vous voir pour continuer la procédure. 

En moi : raté. Échec. J’avoue être très troublé. Rendez-vous est pris. Le matin même, Madame m’informe que son époux a eu un accident de voiture : « Je ne peux pas le laisser dans cet état, vous comprenez, je reste. Merci d’annuler notre entrevue ». Ouf. Jusque quand ce couple tiendra-t-il ? Dois-je en faire une affaire d’État ? Un combat ? Je serai dorénavant contre les divorces des gens qui s’aiment ! Trois mois plus tard, appel téléphonique :

Bonjour. Maître GASTON ? C’est Monsieur. Elle a recommencé, j’en suis sûr. C’est décidé, je divorce, je ne peux plus supporter ces mensonges. 

Rendez-vous est pris. La jalousie le gagne-t-il ? Ou est-ce la simple vérité ? La veille du rendez-vous, Monsieur a un accident du travail, il ne peut venir. Madame reste auprès de lui. Mat ? Nouveau rendez-vous quelques mois plus tard. Les époux ne se présentent pas. Que faire ? Après mûre réflexion, j’ai décidé. S’ils divorcent, ils iront voir un autre notaire. Je ne leur dis cependant pas. Nouvel appel : La standardiste, d’un commun accord avec moi, prétend que je suis en rendez-vous, ce qui est presque vrai étant avec mon patron. Ils rappelleront plusieurs jours plus tard. Paraît-il, car je suis absent ce jour-là. Pour l’instant, je n’ai plus de nouvelles. Parfois j’aimerais savoir. Que sont-ils devenus, tout va-t-il bien pour eux, la crise est-elle passée ?  Sans doute sont-ils allés divorcer ailleurs, pensent mes collègues.

J’envoie une carte de vœux, comme une bouteille à la mer…

Elle ne m’est pas revenue, aucune réponse non plus.

* * *




[1] chanson de Michel Sardou pour les vieux comme moi qui connaissent.

[2] chanson de Michel Berger.

ancien divorce fin

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

-         Savez-vous Maître, il se dit que les humains actuellement ne communiquent plus, qu’ils ne se parlent plus le soir à la veillée, mais ce n’est pas vrai, les gens ne se parlaient pas plus avant. Les veillées étaient souvent bien silencieuses avant le poste ou la TSF[1]. S’il y avait un bavard, c’était toujours lui qui racontait les mêmes histoires. C’est bien vrai qu’on s’invitait les jours de fête pour mettre plusieurs bavards ensemble, qui nous tenaient des amphigouris répétitifs. Toutefois, le reste du temps, nous n’avions souvent rien à nous dire à part la monotonie des jours passés, la liste lancinante des courses à faire, des devoirs quotidiens à accomplir, des tâches accaparantes à achever. Maître, vous connaissez mon âge mieux que moi, j’ai oublié depuis longtemps ma date de naissance, cela porte malheur, dit-on, de s’en souvenir à partir d’un certain moment. Je sais seulement que je suis bien vieille. Mon mari et moi ne parlions pas plus avant le poste que maintenant, bien au contraire. Nous commentons les émissions, les feuilletons, tandis qu’avant, à part se demander si la journée s’était bien passée, il ne restait rien à dire. C’est pour cela que j’ai divorcé, pour épouser un bavard, parce que je les croyais plus intelligents, plus spirituels, les bavards. Mais en fait ils me cassent les oreilles comme une mauvaise réclame. Vieux, le premier choisi me convient finalement très bien. Il ne faut pas trop insister pour s’aimer. Il ne faut pas trop en faire. Sinon on lasse, comme une mauvaise blague, on s’use, comme un vieux vinyle. On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on retrouve…

* * *

 

 

 

[1] Transmission sans fil. Radio.

ancien divorce, suite

ACHILLE #La Comédie du Divorce

Quelques jours plus tard, j’ai du mal à me concentrer, pourtant ce n’est pas le travail qui manque. C’est la motivation. J’ai l’impression que je m’enterre chaque jour un peu plus. Le téléphone sonne. Deux dossiers sont étalés sur mon bureau. J’ai peur qu’ils n’en viennent à se mélanger. Je regarde le cadran d’affichage à cristaux liquides qui me fait part d’un numéro qui ne m’est pas inconnu, mais que je ne reconnais cependant pas immédiatement. Je décroche, et m’attends à tout, la recette des impôts ? Monsieur ou Madame ?

-         Allo, Bonjour, c’est Madame. Avez-vous reçu ma lettre ? Excusez-moi d’être indiscrète, mais je m’inquiétais pour vous.

Je souris, essayant de faire passer la chaleur de mon sourire dans ce combiné froid et anonyme.

-         J’ai bien reçu votre paquet qui m’a tellement ému, vous devez être devin ou médium pour connaître mes goûts.

Elle m’envoie un couvert en argenterie anglaise. Je suis profondément touché de ce geste, de la sincérité de ses propos. Elle me raconte son histoire, son premier mariage de guerre, puis son second, ayant élevé ses cinq enfants avec cinq cents francs par mois, que lui concédait un mari fortuné qui ne pouvait se passer de maîtresses et qui leur sacrifiait presque tous ses revenus, négligeant sa famille. D’origine irlandaise, elle m’explique qu’étant celte (qui signifie homme supérieur), elle est un peu sorcière, devine la date de la mort des personnes, leur mal-vivre, leur peine. Ayant elle-même côtoyé la mort plusieurs fois par suite de problèmes cardiaques, elle la nomme respectueusement Madame, et celle-ci l’ignore gentiment. Elle a perdu l’un de ses fils, son préféré peut-être puisqu’il est parti sans rien demander. Elle me remercie de mon soutien, de mes conseils. Je n’ai fait que mon travail. Je lui retourne le compliment, étant sincèrement touché. Les gens gris ont-ils droit à de pareils cadeaux ? Non pas une babiole achetée à la sauvette ou une boîte de bonbons périmés, mais une part d’eux-mêmes, quelque chose de précieux pour eux et moi, choisi avec attention parmi les objets garnissant le logement, amassés, au hasard des rencontres, constituant l’embellissement d’une vie. Icelles ne font guère attention à leur habitation, n’y mettent que l’utile, pris au hasard dans les rayonnages de grandes surfaces anonymes. D’autres se logent au gré des dons familiaux, peu de choix, l’imposition de la conjoncture. D’autres, enfin, avec toujours aussi peu de moyens, définissent petit à petit, trait pour trait, point par point, pied à pied, ce qui formera leur cadre de vie. Refusant la facilité, attendant le clin d’œil des objets, le coup de foudre mutuel entre un meuble trouvé un jour sur un trottoir et son futur propriétaire, qui le réparera avec soin. Se nourrissant de l’amour du sens, de l’enrichissement intérieur, de l’esthétique. Madame était de ceux-là. Ne côtoyant que le beau, à défaut de côtoyer le luxe ou l’utile. Ses autres enfants ne l’aimaient plus, après l’avoir vampirisée, envieux de sa culture, de sa sagesse et de la réussite de sa vie malgré son mal-vivre. Ses rejetons, eux, avaient raté leur vie à force d’attendre l’argent du père, ne tendant la main qu’au géniteur, espérant recueillir une manne qui ne venait jamais. De leur bouche ne sortaient plus que grossièretés, insanités, des bordées d’injures, comme elle disait. J’en avais trace effectivement sur de nombreuses pages du dossier, leur plume laissant des écrits puant de vulgarité et de jalousie mesquine, tant entre eux qu’envers leur mère ou leur père, ou encore à l’encontre des maîtresses s’étant succédées dans le lit du père, ou même des anciens amis de maman. Ma cliente vivait bien au-dessus de tout cela. Après avoir essayé en vain, de raccorder la fratrie éclatée, elle avait dit « maté » comme au judo. Elle s’était regroupée dans un petit appartement dépendant d’une maison de ville où elle habitait, devenue handicapée, en compagnie de son ange gardien, dont elle parlait souvent, et de ses rêves de petite fille qu’elle savait merveilleusement conter.

-         Depuis que j’ai conscience que les anges existent, je me sens tellement mieux. Je perds quelque chose ? Tant pis, j’attends. Je sais que mon ange le trouvera pour moi.

-         Mon ange, c’est ma mère, lui ai-je répondu.

-         Vous avez de la chance de pouvoir dire cela de votre mère. La mienne était divorcée, et m’a abandonnée bien souvent pour chercher un emploi, ne pouvant subvenir à mes besoins. À l’époque, les épouses ne divorçaient pas, sinon elles partaient sans rien, le divorce était à leur tort, il était toujours un ami de la famille pour se dire le témoin de l’adultère. Il faut que je vous remercie, Maître.

-         Je vous en prie… mais de quoi ?

-         Non, vraiment, cette idée de me faire rencontrer mon premier époux, quelle trouvaille, figurez-vous que nous avons pris le thé ensemble et que nous nous entendons très bien maintenant qu’il n’est plus question de partager la même couche.

-         Je ne l’ai pas fait exprès…

-         Sans doute est-ce alors un effet de nos anges gardiens!

* * *

L'ANCIEN DIVORCE

ACHILLE #La Comédie du Divorce

Madame me présente son acte de naissance sans les mentions marginales. Hélas, ce document ne me convient pas, ne pouvant vérifier ni sa capacité (les tutelles, curatelles sont portées en marge par un signe cabalistique appelé « inscription R.C.[1] n°….), ni sa situation matrimoniale (mariage, divorce, changement de régime matrimonial). Je demande donc un acte de naissance de mon côté, à la mairie, portant toutes mentions marginales. À réception de ce document, je constate que Madame a déjà été mariée, il y a fort longtemps, se trouvant divorcée en premières et secondes noces.

Indépendamment, je règle un dossier d’un Monsieur m’informant de son premier mariage avec une personne qui s’est enfuie au bout de quelques mois, qu’il n’a jamais revue, dont il a divorcé six mois plus tard, un mariage de « guerre » m’explique-t-il. Monsieur est donc divorcé en premières noces et veuf en secondes noces. Il me semble que les noms des deux dossiers correspondent. Je vérifie, effectivement, c’est bien cela, ce Monsieur veuf est le premier mari de Madame divorcée. Grand cas de conscience : le dire, le taire, être allusif. Ne pas s’en occuper. Je suis tenu au secret professionnel, après tout, ce n’est qu’une coïncidence pas trop étonnante, nous sommes la seule étude notariale dans un rayon de vingt kilomètres. Pour des gens qui n’ont jamais bougé, pas étonnant que le notaire ait à connaître des deux histoires. Les protagonistes, eux, ne perçoivent pas la coïncidence et ne se sont jamais revus, me semble-t-il. Par une curieuse coïncidence, les deux rendez-vous ont lieu l’un à la suite de l’autre. Totalement par hasard, les deux personnes se retrouvent dans la salle d’attente, ne se reconnaissant pas. Lorsque j’entre pour quérir Monsieur, Madame, entendant le nom de son ex-époux, peu courant, sursaute, se lève, hésite, se rassied, le regarde fixement. Il la dévisage aussi, le front plissé, cherchant sûrement dans ses souvenirs, finit par dire : « Pardon Madame, ne nous serions-nous pas rencontrés quelque part ? » Madame sourit, lui répond : « Si, mon cher mari, dans votre lit. Comment allez-vous ? » Un petit goût suranné de madeleine de Proust me vient à la bouche, rappelant mes débuts, lorsque je m’occupais de quelques nobles demeurant encore dans notre vieille ville, qui se vouvoyaient entre époux et enfants.

* * *

 



[1] inscription au répertoire civil sous le numéro xxx.

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