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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

#la comedie du divorce

MANIPULATIONS.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

- Cher Maître, que pensez-vous de l’image du couple de nos jours ? Quelle impression retirez-vous de vos vingt ans d’expérience ?

- C’est pour me demander cela que vous m’avez invité à déjeuner, cher Monsieur ?

- Pas spécialement, n’aviez-vous pas envie de discuter un peu ? Vous avez accepté de partager ce repas, c’est bien pour échanger des idées, non ?

- Le couple de nos jours… Qu’attendez-vous de moi, un jugement de valeur, des anecdotes, une morale, une théorie psy quelconque ?

- Je n’attends rien, j’ai moi-même ma petite idée, peut-être souhaiterais-je que nous collationnions ensemble nos théories sur le couple.

- Je suis pour la paix des ménages.

- Moi aussi.

- Soit, essayons. Vous avez connaissance que je suis divorcé et vis seul. Je ne m’occupe que de la rupture de mes semblables, et de leurs divisions patrimoniales, la plupart de mes clients n’abordent pas dans mon bureau leurs problèmes affectifs. Je n’ai connaissance des causes profondes de la séparation, qu’une fois sur dix en moyenne. Toutefois, selon ma modeste expérience, la manipulation est le désastre du couple et de la société.

- Manipulation ? Vous y allez fort, Maître !

- Non, regardez vous par exemple ! Votre couple supportait la loi du pouvoir. Lequel de vous deux avait choisi la maison, les meubles, les tapis, la décoration ; lequel avait choisi les lieux de vacances, les dates mêmes ? Lequel cherchait à imposer sa marque sur les enfants ?

- Si cela peut vous rassurer ce n’est pas moi. J’ai toujours mis un point d’honneur à ce que toute décision soit collective.

- Je me souviens de votre élégance en la matière lorsque vous m’écriviez : « Je vous propose une réunion de préparation de notre rendez-vous final qui décidera de la résolution à adopter. Nous pourrons à cette occasion explorer de vastes champs d'investigations qui nous permettrons, au regard de la diversité des opinions susceptibles de s'exprimer, d'établir un document de synthèse permettant de fournir une base de réflexion aux parties et à leurs conseils. Notre décision, et, paradoxalement, votre réponse, n'en sera que plus riche. »

- Quelle mémoire, vous n’aviez pas apprécié mon humour. Mais n’est-ce pas le vrai déroulement de la démocratie ?

- La démocratie à l’intérieur d’un couple, c’est de la manipulation.

- Mais que voulez-vous dire ?

- Comment obtenir une majorité quand on est deux ? Comment décider ? Trois choix seulement s’offrent à vous : aucun des deux n’est pas d’accord, chacun est d’accord, l’un n’a pas la même opinion que l’autre.

- Oui mais cette dernière branche se subdivise en de nombreuses possibilités.

- Je n’en vois que deux, l’un convainc l’autre ou l’un est convaincu par l’autre.

- Pas du tout, vous avez aussi : L’un et l’autre optent pour une troisième alternative. L’un et l’autre ne prennent pas de décision. L’un et l’autre décident de faire les deux choses ensemble. L’un et l’autre décident de faire ce qu’ils ont chacun décidé, séparément.

- Ce ne sont encore que des subdivisions, et il existe de toute façon une déception dans toutes ces ramifications.

- Peut-être, mais cela n’a rien à voir avec la manipulation.

- Cela dépend de la manière dont cette décision soi-disant collective a été induite.

- Que voulez-vous dire ?

- Imaginons que vous émettez une proposition en culpabilisant l’autre préventivement, sur son choix. Au nom du lien familial, de l'amour par exemple, vous vous démettez de votre propre responsabilité au cas d’un choix différent du vôtre, en faisant croire à l’autre qu'il doit être parfait, jusque dans cette réponse anodine. Vous insinuez que d’habitude il répond immédiatement aux demandes et aux questions de manière remarquable et que là vous ne comprendriez pas pourquoi il changerait. Vous mettez en doute la compétence ou la personnalité de l’autre en le critiquant, ou en dévalorisant sa réponse, mais très finement, bien entendu. Vous le menacez, mais ce chantage est à peine perceptible, car la victime est consentante, elle-même se reproche déjà ce que vous accentuez juste. Les psychologues diront que votre conjoint s’étant engagé de multiples manières, il ne peut plus reculer. En se mariant, il a épousé vos idées, vos volontés. Vous êtes censé en avoir fait de même, mais à ce jeu vous avez été le plus fort, toujours en manipulant, jamais ouvertement. Vous évitez le face-à-face, utilisez un intermédiaire. Par exemple dans le divorce, vous faites passer vos messages par l’avocat ou le notaire, ou vous téléphonez ou laissez un courriel, un sms, une note écrite. Le notaire et l’avocat deviennent des acteurs inconscients de votre jeu. Ils sont ravis de servir, pensent que l’intermédiaire évitera le feu, mais en fait, l’avocat ou le notaire a alors le rôle que vous leur assignez, d’amplificateur de votre proposition, en vue de culpabiliser l’autre dans son déni. Vous créez parfois la suspicion, quitte à vous contredire en niant la parole antérieure. Vous utilisez tout le répertoire des bons sentiments, la menace d’être ou non un bon parent, l’appel à la générosité, et par là même la critique d’être mesquin. Lorsque vous sentez le vent tourner, vous êtes soudain aux petits soins, tant avec l’avocat et le notaire qu’avec le conjoint, lâchant un peu de lest, mais juste ce qu’il faut. Pour cela vous allez jusqu’à être de mauvaise foi, hypocrite, voire menteur. S’il le faut, vous devenez la victime du bourreau que vous cherchez à atteindre. Vous utilisez une technique de diversion, qu’on appelle technique de la crainte puis soulagement, vous attendez le dernier moment pour faire agir votre conjoint selon votre décision préalable.

- Mais de qui parlez-vous ?

- Le seul moyen de dépister la manipulation, est de vous contrer sur vos défauts. En effet, vous changez souvent de sujet, coupez court à une conversation qui sans doute devient gênante, vous ne supportez pas la critique, cherchez par tous moyens à faire preuve de votre supériorité, soit intellectuelle, soit professionnelle, soit affective, soit physique, et même si vous êtes mis en échec, vous allez jusqu’à ignorer l’évidence. Car votre égocentricité vous cache parfois à vous-même vos agissements. Certes, votre discours paraît logique, ce qui convient parfaitement à un avocat ou un notaire normalement constitués, mais rapidement, avec un peu d’attention on s’aperçoit que vos actes ou votre refus obstiné d’une proposition parfaitement correcte répondent au schéma opposé à celui que vous nous avez énoncé. Ceci génère chez nous un état de malaise, comme si nous étions enferrés dans un piège posé par vous à notre insu. À ce moment, souvent, le professionnel du droit devient mauvais selon votre regard, et vous le quittez. On vous retrouve plus tard avec un autre avocat, un autre notaire, vous valsez parmi les professionnels, incapable de fidélité car n’ayant foi qu’en vous-même, et n’ayant besoin que d’esclaves à votre service.

- Vous êtes fou, je ne suis pas comme cela.

- Vous me demandiez l’image que j’avais du couple, je vous la transcris.

- Non, vous me transcrivez l’image de quelqu’un qui manipule l’autre. Ce n’est pas le cas à chaque fois tout de même. 

- Dans votre couple, qui manipule qui ? 

- Cela dépend des moments.

- Tiens, vous avez changé d’avis, au début vous me parliez de démocratie.

- Je ne pensais pas que ce déjeuner allât vous délier la langue à ce point Maître. Ce qui me déconcerte c’est que vous semblez penser que cette attitude n’est qu’un des travers de la vie en couple, mais c’est la caractéristique de toute relation humaine. Il y a toujours un dominant et un dominé. Je le vis complètement dans mon travail.

- Si vous me permettez, je le vis également dans mon travail, je ne suis pas en train de vous raconter mon couple, je vous relate mes relations professionnelles avec les couples, dont le vôtre. Dominer peut signifier imposer son point de vue à l’autre, mais aussi plus rusé, amener l’autre à adopter en pleine liberté le choix du dominant sans même avoir l’impression d’avoir été guidé vers ce choix. Le dominant n’agit jamais, il est même capable de dire que la situation qu’il vit, lui a toujours été imposée. J’ajouterais, à la défense du dominant que ce n’est pas toujours celui que l'on croit et qu’il ne sait parfois même pas lui-même qu’il est un prédateur.

- Un prédateur ?

- Vous avez vos cibles, vos proies, et parfois vous les utilisez comme des marionnettes contre d’autres proies, pour faire d’autres victimes.

- Vraiment ?

- Vous n’aimez pas l’avocat de votre conjoint. Vous ne le lui dites pas ouvertement, si vous êtes un bon manipulateur, vous le suggérez doucement, sournoisement, et vous vous débrouillez auprès de votre avocat, pour que celui-ci le rende ridicule aux yeux de sa cliente. Le tour est joué.

- Tout cela est très rare.

- Cet exemple n’est pas rare. Celui qui a été manipulé pendant des années est encore sous influence au moment de son divorce, et même après. Si vous dites ouvertement, ton avocat est nul, vous renforcez à coup sûr la crédibilité de ce défenseur auprès de votre conjoint. La persuasion franche, brutale, a des effets négatifs, inverses. L’homme est délicat. Son cerveau biodégradable et son esprit modelable sont emplis de failles, toujours en quête de modèles à suivre, pas toujours les meilleurs. Monsieur dit : « Si nous allions voir tel match de football. Cela me ferait tellement plaisir. Tu fais comme tu veux, tu es libre de ne pas m’accompagner Chérie. » Madame se sentira coupable de ne pas accompagner son époux. Elle l’accompagne donc. Là-bas, plusieurs anciens camarades proposent à Monsieur de boire une bière, Monsieur refuse poliment, devant Madame, précisant que celle-ci, qui a eu l’extrême gentillesse de sortir avec lui, ne souhaite pas le voir rentrer pochtron. Madame, interloquée, en rougit. Les camarades insistent bien entendu, mais pas auprès de Monsieur, uniquement auprès de Madame, qui se laisse convaincre, et sera seule à supporter l’haleine fétide et la gueule de bois de son cher et tendre époux.

- Vous appelez cela de la manipulation ?

- Madame se vengera. Elle utilisera pour cela le porte-monnaie du ménage, sujet sensible s’il en est. Plusieurs fois, elle regrettera, particulièrement en présence de la famille ou des amis de Monsieur, et pourquoi pas, de ses camarades de match, de n’avoir plus rien à se mettre, ou de n’être jamais partie en vacances à l’étranger, la faute à qui ? À Monsieur, toujours empêtré dans les aléas de sa carrière nébuleuse, qui ne songe pas à sa douce épouse. Elle aurait ainsi fait passer son mari pour un pingre et un raté.

- Tout cela n’est en rien prémédité.

- Heureusement. En cas de préméditation, cela devient une manipulation destructrice. En effet, mais le résultat n’est-il pas le même ? Comment le couple tiendra-t-il à coup d’argumentaires de ce genre ? Les enfants apprennent très vite la leçon auprès des parents. L’enfant qui a vu que le caprice dans le magasin ne fonctionnait pas, saura dès le lendemain, rétorquer de manière plus efficace : « Dommage que vous ne gagniez pas assez bien votre vie pour nous élever correctement, sinon vous auriez pu nous acheter telle ou telle chose comme l’ont fait tels parents de nos copains, mais c’est trop cher pour vous ». Vous serez sans doute outré par ce qui sera dit, vous nierez en bloc ces allégations. Pourtant, tôt ou tard, vous achèterez lesdites babioles.

- Vous me coupez l’appétit.

« Vous avez érigé la manipulation au rang de sport national. » J’aurais bien voulu prononcer cette dernière phrase, mais je me suis tu. Cet homme, face à moi, est le portrait craché du manipulateur que j’expose depuis tout à l’heure. Va-t-il lâcher deux mots, continuera-t-il à se taire, ou ne le fait-il pas exprès, ne s’en rend-il absolument pas compte ? Silence. Nous mastiquons quelques feuilles de salade.

- Je m’interroge sur la perception que vous avez de votre métier.

- Quant à moi, je m’interroge sur la perception que les gens ont de leur attitude, notamment lors de la séparation. Se maquillent-ils tous la vérité, sont-ils sûrs au fond d’eux, qu’ils ont raison de continuer à s’entretuer, ou à pressuriser l’autre ? Vous concernant par exemple, tout le monde en ville parle de votre divorce. Chacun de nos concitoyens prend parti pour l’un ou l’autre, ou feint outrancièrement de n’être d’aucun bord. Était-ce bien nécessaire de tout raconter à tout le monde, de chercher l’approbation de tiers sur votre point de vue ?

- Mon épouse a fait de même. Elle me fait passer pour un monstre auprès de ses amies, alors que j’ai toujours été correct, la laissant décider de ce qui était bien pour elle, la laissant prendre en main son destin. Mal m’en a pris d’ailleurs, elle a trompé ma confiance.

- Les personnes faibles ne peuvent se révolter seules, elles n’ont de force que collective, un compagnon d’infortune leur permet de soulever des montagnes.

- Vous prenez parti pour elle.

- Que nenni… Vous la pensez faible, influençable.

- Je n’ai pas dit cela. Qu'importe l’inclination du moment, notre dossier est maintenant fini, et j’ai gagné.

- Vous n’avez pas nié mon affirmation. Votre influence sur elle a été tangible pendant plusieurs années, il me semble.

- Je ne vous le fais pas dire. Je ne comprends pas qu’elle n’ait pas compris que sans moi elle n’est rien.

- Je constate que vous avez été victime de votre propre piège. 

- Je ne comprends pas ce que vous insinuez. Notre divorce a été franc, efficace. Vous ne m’impressionnez pas, vous n’avez d’ailleurs pas été très énergique. Lent, tatillon, trouvant toujours quelque chose à redire à mes décisions, ne les défendant pas auprès de mon épouse, je n’ai pas vu en vous le trait de génie que j’attendais d’un bon notaire. Maître GASTON sur un arbre perché, vous feriez bien d’en descendre pour affronter le monde et augmenter votre compétitivité.

- Le manipulateur manie l’ironie et la suspicion comme deux coutelas. Il s’arroge le droit de tout savoir mieux que les professionnels, puisqu’il choisit des craintifs, des personnes en échec pour ses proies. Mis lui-même en échec, il affiche une assurance à toute épreuve, tente d’écraser l’adversaire à tout prix, même en transgressant la loi s’il le faut. S’élevant en victime de l’incompétence, s’appropriant l’efficacité et les idées des autres, le manipulateur a toujours raison.

- Je ne sais pas pourquoi vous dites cela.

- Je ne sais pas pourquoi vous m’avez invité.

- Cela me faisait plaisir.

- Cela me fait également plaisir.

- Bon, restons en là, voulez-vous ? Un café ?

- Volontiers.

Le sucre fond dans ma tasse, je regarde le rectangle devenir une masse brunâtre puis disparaître petit à petit, se rappelant par un crissement de la cuillère dans le liquide.

- Maître, vous sentez-vous manipulé parfois, l’avez-vous ressenti lors de nos entretiens ? N’avez-vous jamais été accusé de manipulation alors que vous en étiez la proie comme vous le prétendez ? Qu'en pensez-vous ? Selon moi, chacun tente de manipuler l'autre dès qu'il le peut, c'est humain.

- Pourquoi accuser ? Pourquoi humilier ? Je vous entends : « Sans moi tu n’es plus rien, tu ne pourras jamais faire cela… Crois-tu en être capable ? Non, tu vois bien, je te l’avais dit. » Pourquoi douter des autres ? « Ton amie, ah oui, celle qui a raté sa vie. Veux-tu devenir comme elle en restant amie avec elle ? Mais comment peux-tu supporter ses jérémiades ? Et l’autre, elles se valent bien toutes les deux »… Pourquoi toujours voir le côté vide du verre ? Ma tante un jour était très fière d’avoir tout nettoyé dans sa maison. Le soir, elle met au défi mon oncle de trouver de la poussière. Il soulève un tableau et pose le doigt sur la rainure intérieure, qui ressort tout gris. N’aurait-il pu s’extasier avec son épouse sur sa dextérité plutôt que de s’offrir le plaisir de la dévaloriser et de gâcher leur soirée, pour ne pas dire leur vie ? Chaque effort est réduit à néant, chaque désir, nié.

- Mon épouse me reprochait souvent de ne pas écurer la lame de la tondeuse après usage. Mais elle n’avait pas un mot de remerciement d’avoir tondu notre pelouse. Quelque chose n’allait pas dans notre relation. Elle cherchait tout le temps à me rabaisser, et comme mon amour propre était au plus bas, je n’avais pas la force de répondre. Je prenais tout à cœur et ne pouvais faire la part des choses. Pourtant nous nous aimions très fort. Elle savait si bien préparer la choucroute. Elle la faisait avec un vin blanc fruité, un peu sucré, genre muscat, et c'était délicieux, le chou avait un petit goût de caramel. Vous savez comme l’Alsace me manque. Elle pouvait me faire oublier toutes mes frustrations, notre relation était si intense.

- Je croyais que vous vous plaigniez de sa faiblesse de caractère. 

- Je ne le ressentais pas, c’est depuis qu’elle se laisse influencer par son loulou qu’elle ne va plus bien dans sa tête. Mais pourquoi donc dois-je vous raconter tout cela ?

Tentative de réconciliation initiée par le manipulateur. Monsieur essaie de rattraper son faux pas de tout à l’heure. Il vient peut-être de réaliser qu’il peut avoir encore besoin de moi.

- Maître, je sens bien que vous pensiez que je me servais de mon épouse, mais elle se servait tout autant de moi, nous étions chacun le faire-valoir de l’autre. Parfois, je me demandais, suis-je vraiment l’homme merveilleux qu’elle dit aimer ou le fainéant qui ne s’occupe de rien ? Je sais qu’elle m’a accusé de violence conjugale. Vous l’avez lu dans les attendus du jugement. Mais j’essayais juste de me défendre. Ce n’était que des paroles violentes, soit, mais en réponse à sa violence. Je me suis retenu souvent, je vous assure. Elle me disait : « Frappe, frappe si tu l’oses, j’en ferai un certificat médical pour le dossier. Et si tu ne frappes pas, je me cognerai le visage sur le mur et je dirai que c’est toi qui m’a battu. Frappe, frappe, vas-y, pas de témoins, qu’est-ce qui t’embête ! » j’étais dépassé. Je ne savais plus comment lui montrer son amour.

- Vous évoquez la fin de votre relation, c’était trop tard. Une femme ne part pas sur un coup de tête. Lorsqu’elle décide que c’est fini, rien ne peut la faire revenir sur sa décision. Les agressions physiques ou les menaces dans le couple n'arrivent pas soudainement. Quel événement, quel changement est à l’origine de cette escalade de violence, quel est le fait générateur de cette dégradation ?

- Je ne sais pas, j’ai tout donné à mon épouse, mon amour, mon aide morale, physique et financière, même avant notre mariage. Je la protégeais. Puis, je ne sais pas pourquoi, elle n’a plus été aussi aimante. Elle ne faisait plus attention à elle. Elle n’aimait plus faire la cuisine comme avant. Elle avait des idées idiotes. Elle croyait qu’elle pourrait gagner sa vie en fabriquant des bijoux, je l’en ai naturellement découragée. Elle fréquentait des gens idiots, sans intérêt, j’ai réussi à la changer de milieu. Elle ne peut que me remercier. Elle n’était pas sûre d’elle-même, très influençable. Je lui ai donné de bonnes bases de réflexion. Nous avions les mêmes pensées. Je lui proposais quelque chose, elle acceptait en toute liberté, parce qu’elle savait que c’était pour son bien. Nous étions heureux, sauf lorsque son passé remontait à la surface. Je n’ai pas compris qu’elle ait pu me tromper ainsi. Elle nous a tous trompés Maître GASTON, en se faisant passer pour une victime. C’est elle qui nous tyrannisait !

- Permettez-moi d’élever de sérieux doutes sur ce point, Monsieur ! Ce repas était délicieux, et je vous souhaite de rencontrer l’âme sœur, avec laquelle vous pourrez avoir enfin une relation d’égal à égale.

- Maître GASTON, vous avez le biais pour dire des choses aimables. Entre nous, vous n’y connaissez rien, mais on ne vous en veut pas, du moment que vous ne faites que le partage de nos biens.

En alternant la séduction puis la menace, le manipulateur parvient à ses fins, la confusion mentale de son partenaire, et l’état de dépendance dans lequel va se trouver le manipulé envers le manipulateur. Dans le couple, instinctivement, l’un culpabilise l'autre, il arrive que le plus sensible en perde son esprit critique et cherche tout le temps l’assentiment de l’autre pour se permettre d’avoir une opinion. Pourtant il se sent encore libre, puisque cette gymnastique ne lui a pas été imposée, il se l’est imposé lui-même. Il s’est engagé à toujours solliciter l’avis de l’autre, ne vivre que par l’autre. Cette relation peut prospérer si la dépendance est parallèle, on le remarque parfois dans les vieux couples notamment. Il peut y avoir aussi une relation de conflit permanent, gênante pour les tiers, mais qui ne vise dans le couple qu’à combattre cette addiction à l’autre, ou à créer un changement, un intérêt à poursuivre la relation de couple.

Le manipulateur a besoin d’une cour, qui peut se réduire néanmoins au manipulé s’il faut en passer par la phase d’isolement pour bien canaliser la dépendance du soumis. Le manipulateur est extrêmement adaptable. Il se sert d’ailleurs de la société et des autres pour forger ses armes. Étant séducteur dans tous les domaines, généralement, il est très aimé et apprécié par son entourage. On ne croirait pas un mot de ce qui se passe à l’intérieur du couple. Le manipulateur connaît les points faibles de ses interlocuteurs, il est très psychologue, sauf pour lui-même, car il se voile la face.

 Il est important que les parents apprennent à leurs enfants à avoir confiance en eux, afin d’éviter d’être vulnérable aux stratégies des bidouilleurs. Il faut apprendre aux enfants à dire non, à ne pas chercher toujours à faire plaisir à l’autre si cela ne leur plaît pas, pour ne pas tomber dans le piège de cette perversité.

Je rentre chez moi, dépité, fatigué. Qu’ai-je réussi pendant ce déjeuner, à part me faire un ennemi ? Je voulais lui donner une leçon, mais je n’ai ni ce droit, ni ce devoir. Pour qui osais-je me prendre ? Après tout, je suis moi-même totalement manipulateur, mon client a raison. Comment faire autrement, pour convaincre les époux de cesser leur guerre inutile. Vivement demain soir, j’ai un rendez-vous autrement important.

* * *

 

 

S’ENTENDRE COMME CHIEN ET CHAT.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

Monsieur jure :

- Je ne divorcerai pas tant que je n’aurai pas la garde partagée d’Arthur. Elle habite à trois kilomètres, dans le village d’à côté, le juge peut bien m’accorder cela. 

Je comprends, enfin je fais comme si je comprenais. Je crois comprendre. 

- Effectivement – dis-je – si cela peut vous éviter une pension alimentaire. Avez-vous tous deux la place suffisante ? Madame conserve la maison ; Serez-vous dans un appartement assez grand ou dans une maison ? 

- Arthur ne peut rester enfermé dans un appartement. Il ne supporterait pas, me ferait une dépression. Il a besoin de sortir souvent, il a toujours chaud. 

- Madame a-t-elle demandé officiellement la garde d’Arthur, ou n’est-ce pas encore évoqué entre vous ? 

- Madame croit se débarrasser de moi en prenant Arthur. C’est vrai que je lui criais tout le temps dessus, je suis assez maniaque. Comprenez-vous, les poils partout, je n’aime pas cela, les pattes sales sur le carrelage, j’en avais marre car c’était toujours moi qui passais la serpillière. 

- Oui, je comprends. Arthur est difficile à éduquer. 

- Bien trop vieux, presque trois ans, on ne peut plus rien en tirer maintenant. Elle lui a tout permis, c'est trop tard pour essayer de le dresser.

- J’ai déjà entendu dire que des couples s’étaient réconciliés grâce à leur animal de compagnie.  

Monsieur bougonne.

- …. Risque pas de m’arriver demain ça….

Une petite digression s’impose.

- Savez-vous comment les statistiques sont faites ? Il paraît qu’en France vivent soixante-huit millions d’animaux domestiques pour soixante-deux millions de Français. Les premiers de la liste seraient trente-six millions de poissons. De mon côté, j’en ai bien eu une centaine, entre les poissons rouges gagnés dans des foires que mes gamins me confiaient pour ne pas déplaire à leur mère, et les poissons que moi-même j’achetais quand je me croyais aquariophile. Tous sont morts, sauf le dernier combattant qui tourne tout seul dans son bocal, me rappelant l’absurdité de ma triste existence. Je n’ai jamais déclaré leur décès à un organisme quel qu’il soit. Si mes poissons défunts comptent pour les statistiques, elles sont bien faussées. 

- Les poissons ne m’intéressent pas, ni les chats d’ailleurs. Il paraît cependant qu’ils sont deuxièmes en nombre, presque un million de plus que les chiens. Je ne comprends pas ce qu’on peut trouver à ces félins dégénérés, ces bêtes félonnes et couardes. 

- Je vous trouve dur avec les chats, ils sont fort gracieux, ce sont les oiseaux que je n’aime pas, et tous les rongeurs et autres reptiles. Les maisons qui hébergent cette gent animale sentent mauvais. 

- Maître, je pense à ces trente-quatre millions d’animaux martyrisés.

- Que dites-vous ?

- Si les membres d'un foyer sur deux divorcent en France, c’est un animal sur deux qui souffre en moyenne. Je pense surtout aux chiens, regardez Arthur, il le sentait, c’est lui qui me l’a dit quand elle est partie. Je l’ai entendu à sa voix. Son aboiement n’était plus le même. Je l’expliquerai au juge, il a sûrement un animal, il comprendra. 

- Ne vous inquiétez pas, les juges et avocats ont de plus en plus à connaître d’affaires de ce genre. Un avocat a même réussi à plaider la garde partagée du chat de son client. 

En droit français, l’animal est un bien « meuble », au même titre que la voiture, les meubles, objets mobiliers, ou les valeurs mobilières. On a prétendu qu’il appartient à celui qui l’a acheté ou s’est déclaré comme son propriétaire auprès des fichiers du Ministère de l’Agriculture. Ma position est que l’animal fait partie de la communauté si le couple est marié sous ce régime, sauf présent d’usage, ce qui ne peut pas toujours se déduire facilement du discours des conjoints. 

Mes clients me soucient, considérant le chien ou le chat comme un enfant. Le chien ou le chat deviennent rivaux des enfants, les mordent ou griffent croyant gagner l’amour de leurs maîtres.

- Les décisions rendues par les juges sont très pragmatiques sur le sujet, se fondant sur le confort de l’animal. Celui qui aura le plus de temps et d’espace à consacrer à son animal de compagnie sera l’attributaire de l’animal. 

- Oui, je me suis renseigné. Aux États-Unis, des avocats se sont même spécialisés dans le genre. Vous savez quel serait leur slogan ? «  You get the car, I get the cat ». Moi, je ne veux pas d’un chat, je veux Arthur, fox à poil dur, et je veux aussi la voiture.

- D’ailleurs, vous ne m’avez pas encore donné la copie de la carte grise, ni sa cote. 

- Il faut le demander à ma femme, elle est partie avec et ne veut plus me la rendre. 

- Vous en rachèterez une.

- Jamais, c’est celle-là que je veux. 

* * *

 

 

ANNÉES SOIXANTE-DIX.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

Mon patron étant commis en qualité d’expert par la Cour d’Appel, a tout lu dans ce dossier, les conclusions, les jugements, arrêts d’appel, même de cassation. D’un ton grivois, il me dit, « de beaux salauds ceux-là, vous allez bien vous amuser ».

 Je n’ai pas lu les « attendus », juste la décision. J’hésite, d’habitude je ne lis pas, pour ne pas me faire polluer par les incriminations plus ou moins justifiées de chacun des contradicteurs. 

Cette petite phrase : « Vous allez bien vous amuser », m’étonne de la part de mon patron, peu enclin à l’humour, si ce n’est au cynisme.

Je rencontre Monsieur tout d’abord. Grand, vieux beau, grisonnant, calculateur, il connaît son patrimoine par cœur, tous les chiffres, les récompenses, les mouvements de fonds, il tente de m’étourdir par tant de dextérité verbale. 

Blasé, j’acquiesce car il a parfaitement raison dans sa démonstration, que j’avais déjà moi-même faite sur un tableur.

Puis vient Madame, petite ronde, pour ne pas dire très enveloppée, les cheveux à la Colette un jour de grand vent, les yeux noyés de noir charbonneux, les lèvres pincées, le teint très pâle. 

Elle acquiesce aussi. Cependant, elle n’est pas d’accord sur la répartition des biens. 

Ouf, me dis-je, si les comptes sont acceptés entre époux, qu’il ne reste plus qu’à se mettre d’accord sur les attributions, nous n’en avons pas pour longtemps.

Que nenni, errare humanum est. 

Deux ans plus tard, rien n’a changé, j’ai proposé dans tous les sens, diverses attributions. Rien n’y fait, si Monsieur veut un bien, Madame le veut, si Madame veut un bien, Monsieur le veut également. Ni Monsieur ni Madame ne s’adressent la parole. Silence complet, entrecoupés de chuchotements que les avocats recrachent tout haut. On croirait un championnat d’échec.

À ma demande les avocats me présentent un jugement rectificatif me permettant de procéder à un tirage au sort.

Je débarque donc un matin dans la salle de signature, avec mon chapeau haut de forme (trouvé dans une brocante pour un anniversaire déguisé quand j’étais jeune et dont je ne me suis jamais séparé) et mes petits papiers.

- C’est bien sûr, pas de changement de position, pas d’accord possible ?

- Bien certain.

Je procède donc.

À peine le tirage au sort effectué, Monsieur et Madame se regardent, se parlent même !

Un flot continu coule entre leurs lèvres qui remuent, nous n’entendons pas tout, retenons notre souffle. Puis vient le dénouement :

- Madame prend tels et tels biens. De mon côté je prends ceux-ci. 

Je regarde mes papiers, j’écoute. Exactement l’opposé du tirage au sort. Il fallait le deviner. Bien entendu, j’avais déjà fait cette proposition, comme toutes les autres, mais il fallait bien contredire, une dernière fois, le vilain sort.

Madame me dit en aparté que Monsieur est insupportable, qu’il lui a tout fait, tant moralement que physiquement, qu’elle était belle avant, que si elle est comme cela maintenant, c’est de sa faute à lui et à personne d’autre car si tous les jeunes des années soixante-dix lui sont passés dessus, elle n’a jamais aimé personne que lui. Je me demande si elle n’aimerait pas commencer à parler un peu au présent. Je crois comprendre qu’il lui faisait des choses que les autres ne savent pas faire.

Monsieur ne parle que calculs, taxes foncières et charges réglées pendant dix ans pour rien, etc.… Mais il sourit. Il a gagné, sur son terrain. Il gagnera toujours, il en est sûr.

Le lendemain je lis les « attendus » des jugements et des arrêts. 

Toute personne ayant été jeune pendant les années soixante-dix évoque une période extraordinaire, l’avènement des libertés, un délire de luxe, luxure, sophistication, monde en mouvement, création, un espace-temps psychédélique où toutes les expériences étaient poussées au bout, où toutes les sensations étaient permises.

Madame et Monsieur faisaient partie de cette mouvance, en bons jeunes enfants de bourgeois, Madame et Monsieur jouaient au poker la nuit, poursuivaient leurs études dans les cafés universitaires le jour, fumaient la moquette la nuit, essayaient l’échangisme, l’homosexualité, la partouze, les séances photos, les films super huit, puis Monsieur finit par reprendre la société de papa, tout en continuant les expériences multiples.

Vingt-cinq ans plus tard, Madame demande le divorce pour faute. Elle énonce viols, violences, séances de sadomasochismes forcées, photos pornos en compagnie de leur fille alors âgée de seize ans.

Monsieur demande reconventionnellement que soit prononcé le divorce pour faute de Madame, celle-ci ayant participé activement à chacune des séances en cause, non par la force, ayant elle-même entraîné des tiers, notamment des amis de sa fille, ainsi que sa propre fille dans cette « débauche » que réprouvent maintenant les époux.

Un point partout.

* * *

 

CHANGEMENT.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

C’est magique le salon de coiffure. Ou plutôt le coiffeur est un magicien. Il fait sortir des sourires sur des visages lumineux d’une masse informe, rêche et revêche.

Il transforme un porc-épic en un nuage soyeux.

Je ne reconnais pas ma cliente aujourd’hui. Elle vient chercher son solde de compte.

Je pouvais le lui envoyer. Elle veut me voir. Je pense qu’elle souhaite sans doute m’offrir une boîte de chocolat ou tiens, une bouteille de blanc, nous avions parlé vin une fois, son frère a une vigne réputée.

Je me prends à rêver, il est rare que les clients nous offrent ne serait-ce qu’un merci. Loin est le temps où mon premier patron évoquait les salades ou légumes du jardin qu’on lui apportait, le poulet de la ferme ou le faisan de la chasse.

Passons, il semble que ce soit encore autre chose. Une bonne nouvelle. Madame se remarie, Madame veut que je rédige son contrat de mariage. Madame a rencontré l’âme sœur, le vrai, le beau, qui va l’emmener en Suisse refaire sa vie, vivre avec ses chats, ses chiens, et ses enfants (ceux du nouveau contractant) qu’elle a presque envie d’adopter tellement, eux, sont gentils avec elle.

Madame est heureuse. Oublié l’ex-Monsieur, triste comme un bonnet de nuit. Oublié le psy aux yeux bleus, bienvenue aux chocolats et aux montres. 

Madame vend son petit appartement, va tout placer en Suisse, y compris son cœur. C’est décidé, c’est pour toujours, pour le meilleur et pour le pire.

Je lui rappelle le pire…

* * *

EN VOIR DE TOUTES LES COULEURS.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« Je suis en incontinence psychologique, comprenez-vous Maître ? »

Madame vient d’apprendre cette expression de son psy. Psychologue, psychanalyste, psychiatre, psychopathe, Madame n’a pas précisé.

Et je suis là à écouter, et subir, dans mon bureau, sa bruyante et nauséabonde incontinence.

Je la vois se répandre sur le fauteuil, tremper l’assise jusqu’à la corde. Je distingue nettement la tache brune, humide, envahir le siège, couvrir le sol. J’ai peur que cette flaque mouillée, visqueuse, morveuse, mielleuse, fielleuse s’étale jusqu’à moi. Je reconnais les odeurs, les couleurs de chacune de ces substances sentimentales, ce nuancier outrancier de sensiblerie et de dédain.

J’attends que cela passe, je nettoierai après. Je n’ai pas de couche virtuelle à lui offrir. J’attends donc que le liquide coagule, il y aura bien un moment où ce flot s’arrêtera.

Madame s’épanche. Madame se penche, je la vois vomir devant moi des mots fades, sans vie, des mots qui sortent de toutes les bouches, qu’elle a dû attraper au hasard, se les appropriant peut-être inconsciemment. Des mots de téléviseurs hurlant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, des mots de commerçants ressassant des mots de leurs clients, des mots d’amis, qui n’en sont pas forcément, des mots de psy, quand ils ouvrent la bouche, qu’une mouche en sort. Des mots, démons, des maux.

Bref, ces mots ne sont pas les siens. Ses mots ne lui appartiennent pas.

Madame vit par procuration une vie triste à mourir, dit-elle, plutôt calme et tranquille, selon mes goûts d’employé, une vie que je lui envierais volontiers.

Madame ne fait pas partie d’une minorité ethnique ou religieuse opprimée, n’est pas immigrée en situation irrégulière, n’a pas subi de génocide ou d’holocauste, ni personne dans sa famille. Madame n’est pas malade, handicapée, traumatisée, sans domicile fixe, laide. Madame n’a pas de défaut physique.

Madame a un époux qui ne la comprend pas. Un époux auquel elle attribue tous les défauts de la terre les plus improbables, même les plus incompatibles.

Madame estime de son devoir de me mettre en garde devant cette bête féroce qu’est son mari, qui ne veut pas lui laisser la maison, la voiture ni le compte en banque alors qu’il est le responsable de la rupture, puisqu’il ne l’a jamais écoutée.

Je tente vainement de refermer le robinet, évoque les biens, le partage à venir, reçois en retour un jet puissant de glu jaune fluo. Ce mari peut bien s’occuper de cela, lui qui n’a jamais rien fait pour elle, si ce n’est travailler, toujours travailler, jamais plus la regarder ni l’écouter.

Dans ces moments-là, je me sens impuissant. 

Je tente une dernière fois d’expliquer à Madame la liquidation d’une communauté, présentant à cet effet un schéma ayant la forme d’une maison, précisant que chacun n’a droit qu’à une moitié de la maison, qu’il faut donc qu’elle fasse une croix sur la maison, car ni l'un ni l’autre ne peuvent l'un sans l’autre reprendre le bien, payer une soulte à l’autre et rembourser le crédit restant dû. Monsieur et Madame ont un salaire à peu près égal, il n’y aura donc pas une prestation compensatoire très élevée, Madame doit penser à déménager, s’installer ailleurs. Madame me répond sèchement qu’elle n’entend pas déménager.

Cette fois-ci, c’est une encre noire qui sort, le poulpe tente de m’échapper en se cachant derrière un nuage.

Monsieur me rencontre, certain que j’aurais réussi l’impossible. Monsieur est transparent, l’air déjà vu, timide, parlant en un souffle, comme une excuse.

* * *

STATISTIQUES PERSONNELLES – DISCUSSIONS ENTRE CLERCS.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

Ne divorcez jamais d’un juriste, d’un avocat, d’un comptable, ou d’un notaire.

Je n’ai jamais fait de divorce de notaire. Peut-être seraient-ils comme les cordonniers, les plus mal chaussés ?

J’ai fait ou tenté de finir d’autres divorces de ces professions et je m’arrache encore le peu qu’il me reste de cheveux. Il me semble que ce sont les pires négociateurs à l’encontre de leurs épouses. Pires ou meilleurs, tout dépend du point de vue où l'on se place. Ces conjoints comptent, calculent, cherchent à récupérer le moindre centime abandonné lors d’un moment d’égarement.

Ne vous mariez pas avec un ingénieur ou un instituteur, non plus, à moins que vous ne le soyez-vous mêmes. Ce sont ceux qui veulent le plus TOUT SAVOIR, avec nous, pauvres employés du notariat.

Nous sommes quarante-neuf mille quatre cent soixante-quinze salariés du notariat employés par huit mille deux cent soixante-dix-huit notaires répartis en quatre mille quatre cent soixante-deux offices notariaux et organismes assimilés. L’activité des notaires en droit de la famille représente environ vingt-trois pour cent de leur chiffre d’affaires. À défaut de statistiques, en imaginant que dix pour cent du personnel notarial se consacrent comme moi, entièrement aux divorces ; il existe en France ; départements et territoires d’outre-mer compris, quatre mille neuf cent quarante-sept personnes qui ont le même emploi que moi. Je me sens moins seul.

Vous n’êtes pas seul, j’acquiesce tout à fait. De par leur profession certaines personnes pensent pouvoir tout comprendre, tout appréhender immédiatement. Devant des choses qui les dépassent au premier abord, ils peuvent devenir agressifs, voire vulgaires, ce qui rend de plus en plus ardue la tâche de leur expliquer car ils se renferment, deviennent complètement obtus.

Le principe des reprises et récompenses : Tenez, un ingénieur qui n’a pas hérité, comprend très bien, s’il a quelque somme à récupérer de son conjoint car celui-ci a employé des fonds communs pour rénover son patrimoine propre. Le même ingénieur ayant hérité et entretenu son patrimoine propre, a de grandes difficultés à admettre qu’il l’a embelli avec des deniers communs et doit donc récompense à la communauté pour ces deniers utilisés pour son propre compte. Si en plus, je lui précise que ces sommes, tel le coût des travaux d’amélioration qu’il a effectué dans l’appartement qu’il a recueilli de ses parents doivent être réévaluées en tenant compte de la valeur actuelle de cet appartement, il tombe en syncope.

Lors d’une conférence, en mille neuf cent quatre-vingt-douze, je lisais un sondage à vous donner envie de changer de métier. En effet, le notaire ne recueillait un taux de confiance que de huit pour cent, contre quarante-deux pour cent au médecin. Je me rassurais à peine en voyant que le taux de confiance de l’avocat était de quatre pour cent. Pourtant, selon un sondage québécois de mille neuf cent quatre-vingt onze, entendu lors de la même conférence, les notaires outre-atlantique disposaient d’un taux de confiance de quatre-vingt-quinze pour cent contre cinquante pour cent pour les avocats. 

Les Français sont vraiment durs avec eux-mêmes.

La proportion en France est d'un notaire pour environ huit mille habitants. Tandis que la proportion au Québec semble être d'un notaire pour deux mille deux cents habitants. Devons-nous être plus nombreux ?

Je ne sais, comme dit Robert Charlebois, 

« T’as rien à perdre vois-tu

« Parce qu'ici au Québec

« Tout commence par un Q

« Pi finit par un bec. »

Comme dans le mariage…

* * *

 

 

TITRE LU DANS LIBÉRATION : LE MARIAGE FINIT CHEZ LE NOTAIRE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« A côté des fonctionnaires qui concilient et qui jugent les différends, la tranquillité appelle d’autres fonctionnaires qui, conseils désintéressés des parties, aussi bien que rédacteurs impartiaux de leurs volontés, leur faisant connaître toute l’étendue des obligations qu’elles contractent, rédigeant ces engagements avec clarté, leur donnant le caractère d’un acte authentique et la force d’un jugement en dernier ressort, perpétuant leur souvenir et conservant leur dépôt avec fidélité, empêchent les différends de naître entre les hommes de bonne foi, et enlèvent aux hommes cupides, avec l’espoir du succès, l’envie d’élever une injuste contestation. Ces conseils désintéressés, ces rédacteurs impartiaux, cette espèce de juges volontaires qui obligent irrévocablement les parties contractantes, sont les notaires : Cette institution est le notariat ». 

Ce texte n’est pas un passage d’une allocution récente du Président de la République, mais un extrait du discours prononcé par le Conseiller REAL, lors de la présentation de la loi du vingt-cinq ventôse An onze , l'un des textes fondateurs du notariat. 

Je suis esbaudi par cette polémique lancée entre avocats et notaires. Non que j’aie une dent contre les avocats. Comme tout le monde sait, nous sommes comme chiens et chat, comme deux cousins qui se chicanent. Les notaires vont devoir enfin parler, se défendre, eux qui avaient tendance à se taire, par peur de perdre leur profession. Moi, employé, je m’en moque. Même si mon patron n’aura plus de client parce qu’ils iront tous dans les grands cabinets étrangers, je trouverai du travail justement dans ces cabinets, seuls juristes restant sur le marché, conglomérats acharnés. Je serai peut-être obligé de déménager pour travailler dans une plus grande ville. Je ne suis même pas sûr que cela arrive ; sans doute la nouveauté passée, les clients reviendraient vers nous. En effet, je ne crois pas que je puisse les écouter, tenter de les aider, de parvenir à un accord par la médiation la plus simple, la plus humaine même si elle n’est pas parfaite, d’établir des conventions qui leur conviennent, si mon patron doit se faire rémunérer à la minute, me mettre un compteur pour mes appels téléphoniques et mes courriels.

Les notaires sont liés au secret professionnel, et ont une obligation de réserve. Ils ne peuvent dire que les lois sont de plus en plus mal rédigées (je ne dis pas nécessairement mal faites), que les jugements sont de plus en plus mal rendus. Pourtant ils le pensent. De leur côté, les avocats, qui gagnent pour certains, tout autant que les notaires, mais ne le disent pas (Le client économise la taxe à la valeur ajoutée,   si je comprends bien) ;  les avocats, disais-je, ont soudain peur de se voir retirer la brioche de la bouche. Eux qui lorgnent depuis toujours sur notre monopole des ventes et ne se retiennent pas de dire en plein rendez-vous, « s’il ne s’agit que de cela, je peux le faire mieux que vous ! » Eux, qui n’ont aucune obligation de résultat, n’ont souvent aucune assurance responsabilité. Qui va gagner, qui va perdre, peu m’importe, du moment que nos clients respectifs n’y perdent rien, c’est tout ce qui compte.

* * *

  *  Les notaires refusent de disparaître. Les avocats dont l’activité judiciaire ne cesse de baisser depuis une dizaine d’années, espèrent s’arroger les six milliards d'euros de chiffre d’affaires annuel des notaires.

Les notaires, officiers publics ministériels, revendiquent leur spécificité, celle d'une profession impartiale aux tarifs réglementés, contrairement aux avocats, qui défendent leur client et fixent leurs honoraires.

ŒIL POUR ŒIL.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

S’il est bien normal de se défendre, l’on ne se défend bien que si l’on est lucide, sans désir de vengeance, lorsque l’on est objectif, si possible parti pris, je veux dire sans accusation même justifiée envers l’autre.

La technique dite « œil pour œil dent pour dent », fait ressurgir sans fin peines et angoisses. Comme dans un jeu où tout serait possible, jusqu’à la mort…

Il arrive que l’un des époux soit devenu réaliste, tandis que l’autre cherche toujours à se venger, parfois en utilisant les enfants ou les tiers. 

L’aberratio ictus  est un coup bas, volontaire, porté de manière que la victime soit un autre que la personne visée.

Les enfants gardent la blessure au fond d’eux, ne pouvant pas toujours exprimer qu’on les manipule.

Les tiers, parents, amis, se coupent parfois de l’un des conjoints, en ayant juste entendu l’autre.

J’ai le souvenir de ce Monsieur qui était parti, laissant une épouse et trois enfants, après un mariage très jeune, trente ans de vie commune, parce que Madame estimait que, passé l’âge de faire des enfants, on pouvait faire lit à part, chambre à part, amour à part. Monsieur ne l’entendant pas de cette oreille, tenta vainement toutes approches et séductions.

Il arriva qu’une personne aimante s’immisça dans la vie de Monsieur, petit à petit, jusqu’à devenir indispensable. Monsieur tenta bien d’y résister, mais son épouse ne l’en découragea pas. Je dirais même qu’au contraire, pendant qu’il était avec cette personne, elle était tranquille. De plus Monsieur ayant été licencié, ne trouvant pas de nouvel emploi, il est clair qu’il traînait lamentablement dans les pattes de sa femme, comme un vieux chien battu, ce qui lui déplaisait fortement. Madame, n’ayant plus de sentiments pour Monsieur, voulant cependant à tout prix conserver les apparences, ne souhaitait en aucun cas vivre une séparation, encourageant son mari à baguenauder. Monsieur était trop franc, trop entier pour vivre cela plus longtemps. Il partit un jour, demanda le divorce, fit de longues lettres d’explications à chacun des enfants et des membres de sa famille. Mais l’aberratio ictus fut porté par son épouse, et ce client devint le paria, le goujat, ne revit plus jamais ses enfants, ni ses parents, ni ses amis anciens qui ne comprirent jamais qu’ils étaient victimes des coups de Madame et non de Monsieur.

Mon client dut reconstruire toute sa vie, le juge ne l’aida pas non plus, estimant qu’entre « pratiquants », l’époux doit obligatoirement acquiescer, et accordant à Madame tout ce qu’elle voulait, maison, économies, à titre de prestation compensatoire. Comme on dit, adieu la valise et le sac à main. Monsieur ne contesta pas. Je suggérais à Monsieur de faire un enfant avec sa nouvelle compagne, souhaitant juste que sa famille comprenne ce que veut dire « autocritique », que ses trois grands enfants comprennent que l’on peut aimer envers et contre tout.

* * *

 

ce que j'aimerais dire parfois

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

 

 CE QUE J’AIMERAIS POUVOIR DIRE PARFOIS :

Ne seriez-vous pas fatigués de ne cesser de vous faire du mal l'un et l’autre ? N’avez-vous pas de bons souvenirs ensemble, des moments de complicité, d’amour, de tendresse ?

Ce divorce est en train de vous transformer en quelqu’un que vous auriez réprouvé il y a quelques années. Non, vous n’êtes pas plus mûrs, plus lucides, juste plus amers. Vous vous êtes complu dans votre vrai-faux malheur, vous plaignant parce que c’était la mode. Vous voulez maintenant parce que c’est la mode, divorcer.

Depuis le début, vous aviez senti le vent tourner. En cela, vous êtes coupable de vous être dissimulé la situation, d’avoir continué sans rien y changer, une relation qui vous semblait déjà compromise. Il est temps de vous remettre en question avant de pointer du doigt l’autre, seule machine à faire du mal selon vos critères.

Vous n’aviez pas humé l’amer de votre relation. En cela, vous n’étiez pas ouvert à l’autre, vous étiez obtus, égoïste sans doute.

Chaque époux a une part de responsabilité dans l’échec d’une relation, je l’ai appris à mes dépends. Il est indispensable, à mon avis, de faire son autocritique. Je ne vous demande pas de la faire devant tout le monde à la Mao, de la vivre comme une humiliation. Il est nécessaire pour vous de trouver le point de fragilité, soit dans le temps, l’espace ou les sentiments, de définir votre propre part de responsabilité dans cette rupture. Si vous pouviez seulement en discuter avec l’autre, il pourrait être temps parfois de tenter une nouvelle aventure avec lui. Nouvelle aventure, car sachant tous deux ce qui n’a pas fonctionné pour la précédente, ceci vous forcerait à agir différemment, comme lorsqu’on rencontre quelqu’un pour la première fois. Au-delà de l’attraction naturelle, de la séduction, les efforts pour comprendre la langue de l’autre, invariablement différente, sont formidablement importants.

Même si vous êtes tous deux à un point de non-retour, même si cette démarche ne peut être entreprise des deux côtés, au moins, lorsque vous saurez, de votre côté, ce que vous avez fait d’inconvenant pour l’autre (parfois sans ce travail sur vous-même, vous n’imaginez même pas avoir fait quelque chose), vous pourrez repartir pour de nouvelles aventures. Les psychologues disent que vous vous serez gagné vous-même. Cette démarche est indispensable sous peine d’enchaîner rencontres sans lendemain et échecs amoureux. C’est cette démarche qui permet de faire son deuil de la relation précédente.

Rare sont ceux qui mettraient en pratique cette technique prophylactique si je l’énonçais. Je deviens le confident :

- Une minette m’a dragué, je ne peux pas dire autrement, une minette a surgi totalement par hasard dans ma vie, m’a trouvé beau, intelligent, social, cultivé, je ne savais plus comment ne pas recevoir ses compliments qui me caressaient, m’entouraient. J’ai été obligé de faire un premier point sur moi-même. Ma vie est confortable, tranquille. J’ai une épouse, deux enfants beaux, intelligents, gentils. Je n’habite pas dans le quartier dont je rêve. Je ne possède pas la maison dont je rêve. Je n’ai pas de hobbies particuliers. Je ne passe pas de vacances de rêve. Ma femme est jolie, gentille, sans histoires, même si je la trouve maniaque, trop mère, pas assez aimante. Bref, ma vie est sans attraits particuliers, je m’en contente depuis bientôt vingt ans. Puis vient cette nouvelle personne, cette âme pure, sans contrainte qui m'offre un amour pur, sans contrainte. Je réalise que je n’ai plus de sentiments pour ma femme, si ce n’est une amitié « confraternelle », j’ai l’impression de vivre sous son toit, de faire tout le temps des concessions pour lui plaire, de me résigner toujours. Triste état des lieux pour une vie de couple. Voyez-vous, ma vie est d’une banalité extrême... Ma femme a trouvé des preuves de cette union. Ouf, j’ai été immédiatement soulagé, comme si une baudruche qui grossissait peu à peu dans ma gorge, dans ma poitrine, dans mon estomac, explosait en un grand bruit, me permettant enfin de déglutir, de respirer, de m’ouvrir à la vie.

J’entends souvent aussi : « Je viens seulement de me rendre compte à quel point mon conjoint n’est pas celui que je croyais, combien j’ai pu être aveugle. » Stop, marche arrière, autocritique s’il vous plaît :

Moi aussi, je ne suis peut-être pas celui que mon conjoint croyait.

Mon conjoint était peut-être au départ celui que je croyais.

Mon conjoint n’a pas nécessairement plus changé que moi.

Moi aussi j’ai peut-être changé, pas nécessairement en bien.

Mon conjoint était peut-être aussi aveugle que moi.

Nos chemins sont peut-être divergents maintenant parce que nous n’évoluons pas de la même façon.

Peut-être même étais-je aveugle, non parce que je lui faisais confiance et que je l’aimais, mais parce que je maquillais ma vie pour qu’elle ressemble à un idéal (inatteignable). Faisant cela, je ne me suis jamais laissé la possibilité de vivre le présent et je n’ai pas laissé la possibilité à mon conjoint d’exprimer le malaise qu’il ressentait.

Si nous avons tous deux maquillé notre vie de manière différente, pourrait-il faire le même travail que je suis en train de faire ? démaquiller tout, passer une bonne lotion.

- Maître, l’été a été dur, ce fut la première fois que j’ai passé quatre semaines sans voir mes enfants. Vraiment très dur ! J’ai essayé au mieux de mettre cette période de repos à profit. Mais en quelques jours, la rentrée et les difficultés qui s’accumulent ont réduit toute ma sérénité à néant. Rien n’est simple quand les sentiments sont restés forts.

- Madame, comment peut-on quitter quelqu'un que l'on aime ? Nous ne pourrons jamais évoquer le partage de vos biens, vous ne me contez que le côté psychologique de votre séparation. Je suis affligé de vous voir si malheureuse, mais peut-être serait-il opportun que vous communiquiez de nouveau avec votre époux, de manière à prendre conscience de ce qui a achoppé. 

- Oh, nos relations ne sont vraiment pas simples et parfois je me demande si nous allons y arriver...

- Justement, je me demandais où vous vouliez arriver. Voulez-vous dire arriver à divorcer, ou arriver à vous retrouver ?

- Je ne sais pas moi-même. J’ai souhaité son départ. Il a pris un appartement. Il me laisse la maison, partage les factures, continue de rembourser le prêt, et ne cesse de me prier de revenir. C’est là que ça se complique... Je crois que vous avez raison, nous voulons tous les deux essayer de reconstruire quelque chose, sauf que nous n’avons pas du tout la même notion du temps que cela doit prendre et du chemin à prendre ! Mon époux veut que nous nous retrouvions comme un vieux couple. De mon côté, c’est loin d’être à l’ordre du jour. Il m’assure qu’il a quitté sa maîtresse. Il croit que c’est une preuve d’amour suffisante, mais selon moi ce n’est que la moindre des choses. J’attends avec impatience la preuve irréfutable qu’il n’aime que moi. Non, ne me regardez pas comme cela, je n’en demande pas trop. Les hommes ne savent pas comment faire comprendre leurs sentiments aux femmes. Depuis notre séparation, s’insinue ce doute qui va jusqu’à la certitude qu’il ne m’aime pas, qu’il ne m’a peut-être jamais aimé. Il s’est satisfait de cette habitude de disposer de moi, de mon corps aimant, de mon cœur ouvert.

- Êtes-vous si sûre que votre corps était aimant, votre cœur ouvert ? Pourquoi aurait-il cherché ailleurs alors, si ce n’est pour se prouver qu’il n’y avait pas plus aimant que votre corps et plus ouvert que votre cœur ?

- Maître, vous oubliez que moi, j’ai résisté. Je sais qu’il succombera, et retournera avec cette fille à la première occasion, quand il ne pourra ou ne voudra plus m’attendre ou faire des efforts. Je ne pourrai le supporter.

- Mais vous ne le saurez pas, il se gardera bien de vous le dire cette fois ci. Pardon d’être tout bêtement un homme, mais, à mon avis, mon coreligionnaire ayant été échaudé à chaque fois qu’il a avoué son forfait, il finira par cacher sa vie, il ne comprendra pas au nom de quoi il devra faire des efforts, il ne saura pas quels efforts, et il ne comprendra pas pourquoi c’est lui le bourreau et vous la victime.  

- Maître, que dites-vous, il m’a trompé et il ne comprendrait pas que je suis victime ?

- Il ne comprend pas qu’il doive être puni autrement que par sa souffrance de se sentir coupable. Il attend une relation d’homme à homme, pas des vagissements. 

- Mais c’est lui qui vagit ! Lorsque je lui demande pour la première fois de sa vie de mettre ses tripes sur la table et d’être un homme responsable, convaincu et convaincant de son amour, et de se battre pour, il quémande un vague pardon, m’annonçant qu’il faut qu’il se protège aussi, qu’il souffre terriblement et il pleure... 

- Je le comprends parfaitement.

- Je peux vous promettre que ça ne donne pas envie. J’ai besoin d’avoir un homme en face de moi et pas un enfant qui fait des bêtises et pleure pour attendrir sa mère. Il dit qu’il souffre trop d’être séparé de moi et qu’il faut qu’il se protège pour ne pas sombrer dans la dépression. Mais c’est le monde à l’envers !

- Lui déniez-vous toute souffrance ?

- Ce n’est pas ce que je dis. Je ne vois pas pourquoi je raconte cela à mon notaire, seul notre thérapeute de couple a son mot à dire. Mais vous avez finalement raison, je crois que nous devons prendre du recul car nous nous baignons dans nos souffrances parce que nous sommes incapables de satisfaire l’autre.

- Madame, vous avez parfaite connaissance que nous, les hommes ne pensons pas du tout comme les femmes. Quand vous lui demandez de prouver son amour, en son for intérieur, il pense qu'il ne peut rien vous prouver si vous refusez de le voir et de revivre avec lui. Il ne s'imagine pas une seconde être obligé de vous séduire une nouvelle fois, et y mettre le temps et la manière. Les hommes ne peuvent pas comprendre, moi le premier, quand ils sont avec une femme, qu'elle puisse soudain se refuser à eux. C'est un pari perdu d'avance que d'essayer de les convaincre. Ceci est une simple statistique en fonction des dossiers que je traite. En fait, selon mes clients, séduire quelqu'un n'est pas être sincère. Être sincère pour eux, c'est vivre avec la personne et lui prouver dans la vie quotidienne qu'on peut lui apporter quelque chose, ou lui prouver par notre absence que nous lui manquons. D’autre part, les hommes comme les femmes veulent absolument qu’il soit compté une notion de faute. Ceux qui s’estiment victimes évaluent ce qu’ils appellent leurs droits. Une psychiatre de mes clientes me disait (et une étudiante en sociologie aussi) que si l’on a une expérience sexuelle pendant la vie commune, cela n'a rien à voir avec la vie quotidienne, l'amour etc. Ce serait seulement une réaction chimique due à des phéromones un peu plus fortes. Il n’y aurait pas lieu d’en prendre ombrage et surtout pas lieu de se séparer, sous peine de perdre le goût et l'habitude de l'autre car après, revenir à une vie commune serait vraiment difficile. Cela m’a fait penser au philosophe Arthur SCHOPENHAUER qui, dans « Métaphysique de l’amour sexuel », explique que l’amour n’est qu’une ruse de l’instinct de l’homme pour perpétuer l’espèce, au point même qu’il peut s’enamourer d’une femme très laide, pour peu que ses caractéristiques génétiques en quelque sorte soient complémentaires à ses propres caractéristiques. Je me suis souvent demandé si ceci n’était pas platement vrai. Je n’ai pas demandé à mes clientes ce qu’elles pensaient de SCHOPENHAUER. Concernant les latins, elles trouvaient qu’ils s'embarrassaient de stupides considérations, ne cherchant pas à vivre pleinement au jour le jour. Au fond aucun des deux conjoints ne sait ce qu’il attend réellement de l’autre, ni si l’autre ne va pas se plier aux volontés de son partenaire pour faire une fin, sans conviction. On n'est jamais prêt, ni soi, ni l'autre. Remarquez, les psychologues ont trouvé le bon filon... 

- Notre conseiller matrimonial est très bien, c’est mon mari qui ne veut pas l’écouter et comprendre sa faute.

- Donc pour reprendre, mes deux clientes disent qu'en fait, il ne devrait pas y avoir de notion de faute.  C'est le point de départ de la mésentente, car celui qui est parti minimise sa faute et celui qui reste ne voit pas la sienne. Elles font des thérapies pour apprendre à vivre ensemble, à trouver ce pourquoi on a besoin de l'autre et qui vous pousse à vouloir le conserver. Ce peut être des éléments très terre-à-terre : du genre, j'ai déjà construit quelque chose avec lui ou elle, on ne va pas le défaire, il était trop joli. Il existe sûrement encore, il est juste sous des embarras à débroussailler. Enfin, elles sont convaincantes. Vous pourriez les rencontrer. Elles pensent que dans la vie, il est normal d'avoir des incartades si on en a envie, c'est le contraire qui n'est pas normal, car on se frustre et du coup on en veut à l'autre de le faire et pas soi.  Personnellement, je n'avais jamais rencontré pendant mon mariage, quelqu'un avec qui j'aurais eu envie de tromper (je dis ce mot, mais elles disent qu'il faut le bannir car il n'y a pas tromperie, juste chimie…) mon épouse, aussi je ne peux rien répondre.  Je sais juste que je ne l’aurais pas quittée si elle ne l’avait pas fait quand elle m’a trompé. J’aurais juste cherché à la reconquérir. C'est vrai que là avec votre mari qui pleure, c'est difficile. Mais il agirait en disant : "J'ai fait une bêtise, c'est fini, pardonne-moi, n'en parlons plus", vous n’auriez pas aimé non plus. Il n'est pas diplomate (je les trouve pervers moi les diplomates, parce qu'ils sont manipulateurs, ils savent quoi vous dire pour vous rattraper et ils en jouent comme s'ils vous tenaient au bout d'un élastique) et plutôt binaire, c'est oui ou c'est non (un brave gars, comme on dit…). Pourquoi lui en vouloir ? Il en est d’autres qui, quand on leur dit  "attends, il faut que je réfléchisse" ;  traduisent : " tu ne veux pas de moi, ok, je m'en vais ", et disparaissent. Même si c'est leur faute, ils ne feront jamais le premier pas. Ils estiment que s'ils sont revenus une fois c'est bon, c'est qu'ils vous aiment, si vous voulez les faire expier jusqu'à l'éternité ce n’est pas leur truc. Les hommes sont expéditifs. Je relisais le banquet de Platon. On n'en parle pas beaucoup, mais c'est plus l'apologie de l'homosexualité, que de l'amour platonique, car il dit que le meilleur amour c'est celui de deux hommes.  Normal car ils ne s'embarrassent pas de considérations terrestres pour les rendre spirituelles, ils ne s'occupent que de considérations vraiment spirituelles : la place de l'homme dans l'univers, la politique etc. . La place de leur femme dans leur cœur, à la limite je me demande s'ils ne pensent pas que cela n'intéresse personne même pas leur femme ... 

- Enfin, je vois tant et tant de monde se déchirer. Cela fait très mal au cœur et personne n'a rien à conseiller, chacun y va de son idée, mais cela ne peut pas fonctionner sur l'autre s'il ne veut pas que cela fonctionne (tout conseil est un placebo). Nous sommes tous différents. 

- Un de mes patrons disait au revoir à ses clients lorsqu’ils évoquaient leurs relations conflictuelles. « Désolé, lançait-il, je fais dans le patrimonial, pas dans le sentimental ». Je ne sais pas si c’est la bonne méthode de ne penser qu’aux faits, aux actes, au patrimoine, et non aux relations humaines qui sont tout sauf raisonnables.

- J'ai une collègue croyante, pour ne pas divorcer, dès que cela ne va pas elle va voir une conseillère religieuse qui l'apaise et finalement la crise passe. Elle me dit qu'à chaque fois elle se rend compte que c'était pour un manque de communication car les hommes et les femmes ne parlent pas le même langage. Ce n’est pas nouveau, il y a bien longtemps que nous savons que les femmes viennent de Vénus et les hommes de Mars. C’est sans doute vrai, mais de là à vivre chacun dans une pièce différente pour ne pas avoir à communiquer comme dans certaines cultures, bof... Je préférerais encore me disputer régulièrement pour rien. Pour rien parce que comme diront mes enfants, elle n'avouera jamais qu'elle a tort… sans doute pour se protéger ?!?!..... 

 

* * *

 

 

IMPOSSIBLE D’OUBLIER.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

Quelques années après son divorce, Monsieur me rend visite pour une toute autre opération. Il me dit qu’il a très bon souvenir de moi, qu’il me confie cette nouvelle affaire grâce à mon objectivité dans la liquidation de son régime matrimonial.

J’aime bien les compliments. C’est rare, car quoi qu’on fasse pour les clients, rien ne va assez vite, rien n’est obtenu sans concession de part et d’autre.

J’en profite tout de même pour lui demander des nouvelles de ses enfants, ce qui implique, des nouvelles de son ex-épouse.

Les enfants vont bien, ils sont bien plus épanouis depuis la séparation définitive des parents, ils ne supportaient plus ce jeu du chat et de la souris. Quant à mon épouse, elle n’a pas encore divorcé. Dans sa tête, je reviens bientôt, je suis parti chercher un paquet de cigarettes.

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