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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

#la comedie du divorce

TÉMOIGNAGES.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« C'est une chose bien digne de remarque et de réflexion que les récits différents et même contradictoires, faits des mêmes événements par des témoins oculaires. »

Charles Augustin SAINTE-BEUVE, Correspondance.

 

Ma décision est irrémédiable.

« Je suis partie ce premier janvier, me séparant de mon mari, après lui avoir révélé mon infidélité. 

Il pense et dit tout haut à tout le monde que je l’ai quitté pour un autre, que je suis une s…. Il veut garder les enfants, comme on garde le lit quand on est malade. Il est malade d’apprendre ce qu’il savait déjà inconsciemment, ce qu’il ressentait sûrement, enfin je lui souhaite.

Il s’inquiète pour notre patrimoine, la maison, qui va garder la maison, qui va garder le chat, le chien, l’argent, les enfants, qui va me garder moi ? Voilà ce qu’il se dit.

Sa réaction est pathétiquement banale.

Mon infidélité est le seul point qu’il relève, il semble ignorer que ce n’est qu’un fait déclencheur. Il semble ignorer ses torts, ses absences, mes besoins inassouvis, notre manque cruel d’amour, de complicité.

Ainsi, je n’aime plus mon mari, je le quitte, pour vivre, pas pour vivre avec un autre. Depuis longtemps déjà, j’attendais ce déclic, cette onde de choc, qui allait provoquer le séisme.

Nous n’étions plus une famille. 

C’est du moins ce que je ressentais. Je pensais qu’il me trompait, qu’il était mieux ailleurs. Je ne sais plus que penser maintenant qu’il me jure qu’il était fidèle, que c’est moi qui la première aie déchiré le pacte. 

Depuis leur adolescence, mes enfants « vont mal », disputes courantes entre nous, surtout avec le père, injures diverses, autant de blessures morales.

J’aurais voulu qu’on règle cela entre nous deux. Or, mon époux prend nos enfants à témoin, fait du chantage, il leur dit qu’il ne les reverra plus jamais à cause de moi, de mon infidélité.

Je suis allée voir un avocat. J’ai demandé le divorce. Je n’ai pas bien compris. Elle me parle de consentement mutuel, comment faire avec cet époux ?

Il veut aussi divorcer, je suis sûre de cela, mais il veut avoir le beau rôle, c’est moi la sal…. C’est moi qui suis partie, il faut que j’en supporte toutes les conséquences.

Mon Avocate m’a dit d’aller faire une main courante au commissariat de police. Je l’ai fait, tout en trouvant cela glauque. Je ne sais pas de quoi mon époux est capable, me dit mon avocate.

Celle-ci me conseille une requête en divorce acceptée par l’autre, ce qu’ils appellent maintenant le divorce par acceptation du principe de la rupture du mariage. Cependant, mon mari ne veut pas prendre avocat. 

Désolée de vous raconter tout cela, je sais que cela ne vous regarde pas, j’avais juste envie de vous brosser le tableau, autant dire ce que j’ai sur le cœur, avant de parler de qui reprendra la maison.

Que faire pour la maison ? 

Je ne veux pas tout perdre. Nous avons encore un prêt en cours, je n’ai pas les moyens, seule, de le rembourser, même la moitié. Devrons-nous vendre cette maison, mon époux ne peut-il me la laisser et prendre le prêt à sa charge ? 

Gagne-t-il plus que moi ? Oui, un peu, environ six mille euros de plus par an. 

La maison, non je n’ai pas vraiment idée de sa valeur.

Disons pour faire un chiffre, quatre cent cinquante mille euros avec l’explosion du marché immobilier.

Vous pensez que je ne pourrai pas avoir la maison en prestation compensatoire ?

Le prêt ? Il doit rester dessus en capital environ cent mille euros.

Oui, cela fait quatre cent cinquante mille moins cent mille égalent trois cent cinquante mille divisés par deux soit cent soixante-quinze mille euros.

Mon avocat dit que je peux tenter.

Qui ne tente rien n’a rien, vous avez raison. J’aurais cependant voulu savoir comment on calculait cette prestation compensatoire, mon avocate me dit que c’est le juge qui le fait, mais comment, elle ne sait pas.

Vous non plus ? Qui le sait ?

Les juges ? Oui, bien entendu, pourquoi ne le disent-ils pas ?

Personne ne sait donc ? Personne pour me renseigner ?

Quel est votre avis ?

Mon mari ne voudra jamais.

Donc, vous pensez que j’aurai moins de cent mille euros ?

Oui j’ai bien compris que je toucherai cent soixante-quinze mille euros. Mais que toucherai-je de plus sur la partie de mon mari ?

Vous ne voulez pas me dire ?

Vous ne pouvez pas ?

C’était bien la peine que je vous raconte tout cela, mais bon, cela m’a fait du bien après tout, vos anecdotes me rappellent que je ne suis pas seule, que je ne divorce pas pour l’argent. Merci. »

Pour moi, la période la plus difficile…

...fut celle où nous devions vivre sous le même toit avant les mesures provisoires que prend le Juge aux Affaires Familiales dans l’Ordonnance de Non Conciliation.

Moi j’ai été soulagée…

...dès que mon époux m’a dit qu’il demandait le divorce. Depuis, j’ai pu plus facilement lui parler, je dirai même que j’ai pu lui parler alors que cela faisait bien longtemps que nous ne pouvions évoquer un sujet sans nous voler dans les plumes.

Je redécouvre…

...mon mari en toute amitié, comme quelqu’un sur qui je peux désormais compter.

J’ai besoin du titre de propriété…

...des biens immobiliers du couple, des relevés de compte de chacun. Ne vous inquiétez pas je vais les piquer chez ma femme quand elle sera partie ce week-end.

Comment faisons-nous ? Nous avons séparé la maison. 

J’habite dans la cuisine et le salon, ma femme occupe la chambre et la salle de bains. Oui Maître, séparé. 

Comment cela, c'est-à-dire ?

C'est-à-dire que j’ai muré la maison en deux, je suis maçon, il était hors de question qu’on me fasse payer une indemnité d’occupation, Maître. Hors de question ! C’est moi qui l’ai faite cette maison, de mes mains, tous les week-ends, tous les soirs, depuis vingt ans, elle n’est pas encore finie à mon goût. Vous savez, à peine quelque chose est fait qu’autre chose se dégrade. Et elle, la sal… (C’est fou ce que ce mot sévit dans les cabinets d’avocats ou de notaires en matière de divorce…) Elle voudrait des sous ? Jamais ! Elle vivra dedans sa moitié si je ne peux pas faire autrement, mais c’est tout. Oui, je sais, j’ai déjà été condamné trois fois, et alors ? C’est comme cela, ils peuvent bien me mettre en prison, ils ne pourront pas vendre MA maison. 

Les enfants.

Je souhaitais juste vous dire que la pire des choses c’est de prendre ses enfants en otage ou pour de la chair à canon. Ce sont eux qui le week-end me disent ce qu’elle veut me dire. Pourquoi ne pas m’appeler directement, ou même m’envoyer un courrier ou un SMS. Non, elle se sert des enfants comme d’un téléphone.

Le jeu.

Non je ne rentre pas dans le jeu, Maître, je ne réponds pas, elle croit que je m’en tape ! Elle croit que je suis indifférent ? Non je ne lui écrirai pas, qu'elle croie ce qu’elle veut ! Oui je sais, il faut bien que l’on partage les biens. Oui je sais, je ne réponds pas à ses propositions. Oui, je sais, je ne veux pas d’avocat. Je n’en ai pas besoin, je suis propre moi, je n’ai rien fait de mal. Eh bien Maître, vous avez l’air de prendre cela tellement à cœur, vous ferez bien l’intermédiaire au lieu et place de mes enfants ?

* * *

 

LE DON QUI COUTE CHER.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« Ce n’est point donner que de perdre ».

Antoine de SAINT-EXUPERY.

 

Madame est buraliste, une vielle amie. Je passe devant son kiosque tous les jours, deux fois par jour, la salue et entame une micro conversation se résumant à la pluie qui ne vient pas, au beau temps qui va nous faire une année à touristes, ainsi qu’aux dernières nouvelles du jour.

Je suis jeune, je fume encore. Mon domicile et mon premier emploi sont en banlieue parisienne.

Une fois par semaine, je lui achète un paquet de tabac brun, un carnet de tickets jaunes. Ils ne sont pas encore verts, violets ou blancs. Ils sont jaunes avec une grande rayure marron. Leur encre déteint sur les mains, s’efface avec le temps. J’en ai conservé en souvenir, de chaque couleur. Souvenir lointain maintenant. Je préfère ma campagne.

J’ai même connu le poinçonneur dans le bus, et le monsieur derrière son Hygiaphone . Madame vit dans un petit kiosque à journaux, au coin de ma rue. Je dis « vit », bien qu’elle n’y dorme pas la nuit, car elle n’en sort jamais, ou si peu, je la vois se faire son repas, se maquiller, lire, faire ses chèques, sa petite comptabilité.

Son fils est handicapé mental. Madame étant veuve, ne sait qu’en faire, rares sont les centres accueillants à l'époque. Alors, il se tient dans la journée dehors, par tous les temps, non loin du kiosque, harangue les passants. Elle a essayé de le faire parler, écrire, étudier un peu, sans succès. Il sort de sa bouche différents sons gutturaux qui terrorisent ceux qui ne le connaissent pas. 

Cruellement, un jour, alors que Madame vend ses tickets, l’autobus écrase son fils, au carrefour, juste à côté du kiosque, du côté aveugle, ce côté du carrefour qu’elle ne peut voir à cause de la disposition de la cahute, contre laquelle elle peste tous les jours. Elle savait que cela viendrait un jour, peut-être même l’espérait-elle, pas si tôt. C’est toujours trop tôt, même lorsque cela soulage. On aurait toujours pu attendre un peu, un petit peu plus, elle ne lui avait pas encore donné tout l’amour qu’elle avait dans le cœur.

Madame est belle. Je ne l’avais jamais remarqué vraiment, sûrement à cause de son fils qui lui ôtait tout intérêt social. Comment approcher cette dame, alors que son enfant vous prend le pan de la veste, le tire jusqu’à parfois le déchirer, dès qu’on fait un sourire à sa mère. J’avais juste remarqué son moral inaltérable, sa force de caractère.

Quelques mois après, Madame se remarie avec un Monsieur très jeune, très gentil, très courageux, travailleur. Vingt ans de moins qu’elle. Elle n’aura pas d’enfant cette fois-ci. 

Je pense qu’elle épouse son enfant, cet inceste virtuel est peut-être sa seule porte de sortie.

Madame a un peu d’argent, cependant, c’est Monsieur qui achète la maison, à son seul nom. Madame le veut, c’en sera ainsi.

Je tente de la raisonner, lui dit que rien n’est jamais écrit dans la vie. Le sens de la vie, la mort, rien n’est sûr. Qu’importe, Madame le fera sans moi, même si je refuse. Je suis bien trop jeune pour savoir…

Madame divorce. Pour que Monsieur ne soit pas veuf, mais divorcé, elle trouve que cela fait mieux, puis il lui a prouvé son amour, c’est suffisant.

Madame vit chez Monsieur, utilise les comptes bancaires de Monsieur, pioche dans le livret de caisse d’épargne de Monsieur pour payer les impôts. Même les factures d’achat des meubles, de la télévision sont au nom de Monsieur. Pourtant ce sont aussi les économies de Madame.

Et je parle, je parle, tous les matins, tous les soirs. Je parle dans le vide.

Nul ne peut jouer avec le destin.

Ce matin, le kiosque est fermé.

Je m’interroge, cherche la petite affichette qui m’expliquera, tourne autour du kiosque. Rien.

Je m’habitue peu à peu à la fermeture du kiosque, ne comprenant qu’à moitié. N’y tenant plus, je finis par me rendre à son domicile. Devant l’entrée, comme dans une autre époque, un grand dais de velours noir m’apprend une triste nouvelle. Je lis le faire-part accroché à la porte : Monsieur est décédé. Madame est seule, désespérée. Rien ne pourra la consoler. 

Heureusement, Monsieur avait signé chez mon patron une donation entre époux, en même temps qu’elle, que j’avais omis volontairement de faire révoquer dans la convention de divorce. Madame devra pourtant des droits de succession au taux de soixante pour cent au trésor public sur les biens laissés par son ex-époux, son amoureux, son fils, son géniteur.

Alea jacta est.

* * *

L’AMOUR PROPRE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

J’aime faire le marché. C’est ma première occupation du dimanche matin. Je choisis mes légumes, mes fruits, ma viande pour la semaine. J’ai aussi mon marchand de chaussettes et de slips préféré. Aujourd’hui, quelques petits artichauts bleus me tentent ainsi que de jeunes navets. Je me glisse dans la queue, anonymement, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils. En effet, devant moi, une ancienne cliente évoque avec sa voisine le drame de sa vie, ce divorce qu’elle n’a toujours pas accepté. Je compatis à sa douleur en mon for intérieur.

Qu’entends-je ? Quelle interprétation farfelue ? Monsieur se serait accaparé la maison, le yacht, tandis que Madame devenait locataire d’un trois-pièces et devait se racheter une voiture !

Quelle injustice, quelle inégalité de traitement, les avocats, les notaires, tous des bandits qui trahissent l’épouse, ne s’occupant que du mari fortuné. « Ma pauvre dame, renseignez-vous bien avant sur vos droits, car vous serez flouée si vous leur faites confiance, regardez-moi, ils m’ont mise sur la paille ! »

Dans un élan d’amour-propre, j’ai fort envie de faire éclater la vérité au grand jour, de dénoncer la véritable menteuse qui se cache sous des habits d’honorabilité. Je ne suis pas Zorro, je suis tenu au secret professionnel. Je m’étoufferai donc dans ma rage, je ne mangerai pas d’artichauts, me contentant de vulgaires pommes de terre. Je m’éloigne bougonnant tout seul. 

La communauté d’entre ces clients était composée uniquement d’une petite maison dans un village de la région, grevée d’un emprunt total accordé par le Crédit Agricole, sur vingt ans, dont presque rien n’avait été remboursé depuis l’achat, d’une voiture usagée dont la boîte de vitesse était au tableau de bord, que Madame ne savait pas conduire, et d’un bateau pneumatique semi-rigide, gonflable à moteur. Madame, ne sachant pas nager, détestant le lac qu’elle accusait d’être un « coin à moustiques », avait laissé à Monsieur l’usage de ce bateau. Monsieur s’était effectivement vu attribuer ces trois biens, pour une valeur brute d’environ cent cinquante mille euros, mais avait pris en charge le passif et les frais notariés, d’un montant d’environ cent trente mille euros, il avait versé à Madame dix mille euros en empruntant auprès d’un organisme de crédit à la consommation, aucune autre banque n’ayant voulu lui prêter, étant donné son taux d’endettement très important.

Madame, dont le salaire était comparable à celui de Monsieur, n’avait pas voulu conserver la maison, car elle ne voulait pas « se priver jusqu’à la fin de ses jours pour rembourser le crédit », avait retrouvé un compagnon très gentil qui l’hébergeait chez lui. Madame ne voulait pas cependant que la maison fût vendue, pour que les enfants puissent en profiter, même en hériter plus tard ! Son époux avait donc décidé de la conserver. 

Les rumeurs qui se répandent sur les marchés ne sont pas toujours dénuées de fondement, cependant quelques correctifs doivent parfois y être apportés.

* * *

L’AMITIÉ.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

Mes clients sont des gens formidables. Tous autant qu’ils sont. Ceux-ci ont un petit quelque chose de particulier. Ils pensaient s’aimer très fort. Ils ont vendu leur appartement pour faire le tour du monde et m’envoient de nombreuses correspondances au gré de leur voyage. 

« Nous sommes partis le lundi huit août très tôt le matin, non sans avoir préparé ravitaillement, sacs à dos, couchages, médicaments anti-paludisme et autres vaccins contre la fièvre jaune, typhoïde, hépatite a et b, etc. Cela nous a permis de faire nos rappels. »

« Il est dix neuf heures presque trente minutes. Le muezzin vient de finir sa prière du soir, les gens au-dessus de nos têtes déjeunent au « barracuda restaurant ». Ce midi nous avons goûté à ce poisson au nom de héros d’un vieux feuilleton télévisé, grillé, avec juste un jus de citron et du riz à la noix de coco en accompagnement, c’est délicieux. Nous pensons bien à vous et à notre petite ville. Le monde est si grand. »

« Ce matin nous prenons le petit-déjeuner sur une terrasse, de laquelle nous voyons les maisons. Je cherche la mer, mais les arbres, fleurs, draps qui sèchent accrochés aux fils sur les terrasses avoisinantes, me cachent l’horizon, parant ma vue de belles couleurs. À notre retour, nous vous emmènerons voir la mer. »

« Nous avons repris le bateau pour aller jusqu’à l’île. C’est une île et une ville en même temps. Une ville grouillante de vie, de chats et d’ânes. Le marché était très coloré. Les fruits, légumes donnaient envie, un peu moins la halle aux viandes où se mélangent volailles, poissons et moutons. Les bateleurs et camelots hâblaient sur la place, tandis que dans un coin, une petite brocante exposait des lits d’enfants et armoires en plus ou moins bon état. La ville a deux voitures, celle de la police et l’ambulance. Il y a quelques années, six mille maisons sont parties en fumée dans un incendie. Depuis, de nombreuses habitations nouvelles se construisent en coraux et bois de mangrove. Il reste peu de huttes avec le toit en paille qui pourtant, dure plus de trente ans d’après notre guide. Nous avons visité le musée et de nombreux artisans qui fabriquent meubles, objets ou bateaux. Les lits sculptés sont réputés. Nous avons vu un de ces chefs-d’œuvre au bord de la plage, si près de la mer, dans une hutte ayant pour seul mur devant le sable, un rideau de tissu. Nous aurions donné tout l’or du monde pour voir l’aube se lever de ce lit aux pieds mouillés par les vagues. Nous avons bu des jus de fruits délicieux dans de grandes chopes et joué aux jeux de billes avec des graines. Nous avons vu des chats manger du pain, des vendeurs à la sauvette de maïs et de patate douce roulée dans du piment, pour dix ou vingt shillings, des femmes belles cachées sous leurs longs voiles noirs ; parfois seules les lunettes dépassaient. Nous avons vu des ânes porter de lourds fardeaux et d’autres manger sur les décharges. Nous avons applaudi aux roulades et cabrioles, sauts périlleux et danses des enfants devant les mosquées. Dans les puits d’eau douce, on met des poissons pour qu’ils mangent les larves des moustiques. La malaria guette la nuit les insouciants. Nous avons vu la lèpre aussi. Le fort portugais, la très longue plage de sable blanc, les gens qui dansent et se battent, les méduses bleues très douloureuses, les guerriers égarés qui veulent vendre leur visage pour vivre, pour survivre, loin de leur village. Ils sont tous grands et beaux ces hommes. Pas d’obésité, pas encore, pas de mollesse dans la musculature, dans l’ossature. »

« Elles sont gaies ces femmes malgré le noir. On vole un regard maquillé, une main baguée, le bas d'une robe décorée, les chaussures légères à talons hauts qui s’enfoncent dans le sable. Elles sont belles et dignes, ces femmes. Elles nous proposent de nous natter nos pauvres cheveux d’européens. Nous refusons poliment. Nous ramassons coquillages, coraux et graines. Le lendemain nous partons. »

« En rentrant le soir, je croise une petite fille qui s’accroche à ma jupe pour me vendre un shilling une rondelle de pomme de terre frite qu’elle tient maladroitement dans la main. Plus loin, un homme me propose des samossas au fond d’un panier. Demain nous partons, j’achète à un artisan un dessin sur tissu de sa création. Sa sœur a fait des études. Pas lui. Il a appris à peindre au hasard des rencontres. J’ai aimé ses couleurs. » 

« Ce matin nous sommes assis sur la banquette en paille et bois sculpté de l’aéroport « international », une hutte sur l’île où l’on ne parvient qu’en bateau. L’avion à hélices nous emporte ; J’ai aimé le sourire de l’enfant qui tenait la barre du bateau. La capitale est une ville nouvelle, pas neuve, pas ancienne. Il y a les gratte-ciels du centre ville, d’autres immeubles contenant commerces ou habitations, plus loin des sortes de camps fermés par des barbelés et des grilles, gardés jour et nuit, contenant des maisons ou appartements où habitent les gens aisés de la capitale, expatriés, gagnant bien leur vie. Des maisons de toutes sortes, des écoles, des crêches, des bidonvilles. Des kiosques courent les trottoirs, des marchands de toutes sortes : bâches, paille, meubles, charbon, nourritures diverses, vêtements. Quelques personnes offrent leurs services, celui qui a une tronçonneuse élaguera les arbres. Celui qui a une dépanneuse dépannera les véhicules. Si la terre est bonne et que l’eau n’est pas loin, des centaines voire des milliers de petits pots de jeunes pousses, confectionnés avec un sac en plastique noir rempli de terre s’alignent sur les trottoirs laissant peu de place aux passants. Certains font de très belles compositions florales. »

« Des enfants en uniformes sillonnent la ville dès l’aube, des gens parcourent des kilomètres pour rejoindre l’usine ou le bureau, le commerce, le travail. Jamais vous ne feriez un trajet si long, Maître. Le soir encore, ils marchent pour s’en retourner dans leurs cités ou leurs bidonvilles, tous impeccablement habillés, élégamment et propres malgré la poussière rouge ou grise, et la pluie à la mousson. Ils sont élégants, ils sont maigres. Ce n’est pas contre vous que je fais cette remarque. Certains ont assez d’argent pour prendre un bus comportant quatorze sièges. Les routes sont couvertes de ces petits bus qui ne démarrent que s’ils sont pleins et ne s’arrêtent que lorsqu’ils le veulent bien. À chaque arrêt, une grappe de femmes et d’hommes proposent aux voyageurs fruits et légumes, lunettes, gadgets, maïs grillé ; et même antenne de télévision ou porte manteau ! »

 Ils reviennent me voir après une année de voyage, pour divorcer ! Je ne comprends pas, ils me racontent toutes les péripéties, les étapes extraordinaires, les ouragans, louant chacun son conjoint sans qui à tel ou tel moment, ils ne seraient plus de ce monde. Je découvre qu’ils ont fini par comprendre leur blocage. Sédentairement, impossible pour eux de se comprendre, de s’aimer. En voyage, à l’aventure, ils ont besoin de s’épauler, confraternellement. En fait, ils ne se sont jamais aimés d’amour, mais ont vécu une amitié très forte, bien réelle, qui subsiste, envers et contre tout, et particulièrement dans l’adversité justement. Mais ce sentiment n’est vraiment qu’une amitié, il n’a jamais été une véritable attraction, un amour durable. Ils se séparent donc en toute amitié, se jurant fidélité « amicale » pour la vie. Le partage ne sera que du prix du bateau qu’ils ont acquis ensemble pour le retour de leur périple.

* * *

 

DROLE DE RELIGION.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

Monsieur est profondément religieux. Son souci actuel est qu’il est tombé fol amoureux de la nounou de ses enfants. Cette demoiselle au pair lui a fait monter le rouge au visage. L’année scolaire se terminant, Mademoiselle interroge Monsieur sur ses intentions. Ce dernier, un rien veule, la prie sincèrement de comprendre sa position. En France, depuis l'an Mille, le mariage est un sacrement, un engagement devant Dieu dont le caractère est indissoluble. Il ne peut défaire ce que Dieu a réuni. Il ne peut donc divorcer. Il ne pourrait se remarier que s’il était veuf... Il propose à Mademoiselle de l’installer dans un petit appartement non loin de chez lui, de venir la voir dès qu’il aura une minute. Mademoiselle remercie gentiment son mentor pour ses explications, mais lui rétorque qu’elle souhaite faire carrière et avoir une vie aussi riche et épanouie que possible. Monsieur s’insurge ; elle ne manquerait de rien ! Mademoiselle s’en retourne dans son pays, poursuivre ses études. Monsieur n’en revient pas, Monsieur ne peut s’y faire. Il m’explique, cherche un moyen de la convaincre. C’est vrai, tout de même, elle pouvait bien rester, on ne sait jamais, Dieu fait bien les choses, un accident est si vite arrivé…

* * *

Ils m'ont copié mon titre ! Mais je ne leur en veux pas, c'est une bonne émission à écouter absolument

ACHILLE #La Comédie du Divorce

http://www.franceculture.com/emission-la-fabrique-de-l-histoire-la-fabrique-de-l-histoire-femmes-de-l-année-1970-24-2010-05-25.ht

 

 

55 minutes

LA FABRIQUE DE L'HISTOIRE - Femmes de l'année 1970 2/4

La comédie du Divorce, un documentaire de Perrine Kervran réalisée par Véronique Samouiloff

 

A quoi ressemblaient le quotidien des femmes en 1970, l’année qui voit des femmes déposer une gerbe de fleurs en l’honneur de la femme du soldat inconnu, plus inconnue encore que le soldat inconnu ? A quoi ressemblait ce quotidien au moment où le MLF est encore à venir, où le féminisme n’a pas encore retrouvé le devant de la scène, où le vent de 68 souffle encore dans les têtes d’une jeunesse qui découvre la politique et la prise de parole…

Les décennies 60 et 70 seront les décennies du changement de société, du passage d’une époque à une autre, de la libération des mœurs et des mentalités qui va se traduire entre autre par une vaste réforme du code de la famille.

Hors de tout militantisme et de toute contestation, les gouvernements successifs enregistrent ces signes des temps qui poussent au changement : réforme du statut de la femme mariée, réforme de la filiation, réforme de l’autorité parentale, avortement et création du divorce par consentement mutuel en 1975.

Dès 1970, des équipes de juristes et de sociologues font des études d’opinion dans la population française pour savoir comment est perçu et vécu le divorce qui tourne systématiquement alors au psychodrame.

Dans ce moment de prise de conscience progressive pour de nombreuses femmes, de leurs aspirations, de leur place, des inégalités qu’elles rencontrent, de leurs revendications, le divorce - qui est encore le divorce pour faute -, sera pour certaines une libération, une prise de conscience, une manière d’apprendre à vivre pour soi. L’opportunité de découvrir ce à quoi elles aspirent, mais aussi une blessure, un gouffre de questions, l’apprentissage de la solitude et le face-à-face avec les réalités matérielles…Toutes ces femmes ont fait le choix de se séparer ou de divorcer, contraintes ou demandeuses, et prennent ainsi contact avec le monde judiciaire et les avocats rompus à cet exercice qui consiste à l’époque à souffler sur les braises.

Avec Colette AugerLouisette Guibert, Josy ThibaultJo, et Jacques Commaille.

Thèmes : Histoire20e siècledivorceFéminismefemme

BÊTISIER.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

Acquêt de communauté. Partager mon livret ? Jamais ! Ce sont mes économies pendant le mariage, et alors ?


Bien propre. Dites Maître, c’est par opposition à l’expression « laver son linge sale en famille » qu’ils ont inventé ce terme ?


Communauté. Arrêtez de me dire que je suis en communauté Maître, j’ai toujours l’impression que vous me prenez pour un moine !

Deniers. Dites Maître, il y a bien longtemps qu’on n’est plus aux deniers ni aux écus. Vous saviez qu’on était passé aux euros ?


Effets personnels. Dans mon contrat, il est dit que je reprends mes effets personnels. Mais il ne me fait plus d’effet du tout depuis longtemps Maître. Je n’ai plus de remords, et rien à reprendre.


Faut faire gaffe à ce que vous dites Maître, parce qu’un jour vous resterez au moyen âge avec tous ces anciens mots.


Gage du créancier. - C’est quoi un gage ? – Bê, c’est quand tu dois faire trois fois le tour de la table à cloche pied parce que tu as perdu.


Hypothèque, est-ce que j’ai une tête à avoir des hypothèques ? Moi, Maître, mes crédits, je les paie comptant !


Indivision. Je vous jure, Maître, j’ai toujours été mauvais en maths, je n’y connais plus rien aux divisions ni aux fractions.


Jouissance divise. Vous voulez dire qu’on va pouvoir jouir séparément, chacun de son côté ?


Kaki était la couleur de sa robe de mariée. J’aurais dû penser que le vert porte malheur. C’est pour cela que d’habitude on met une robe blanche, c’est plus neutre !

Lamentable d’avoir à partager ce qu’on a mis une vie à construire ensemble.

Matrimonial. Pourquoi le régime est-il toujours matrimonial, les problèmes toujours patrimoniaux ?


Nue propriété. Maître GASTON te dit que je ne suis que nue propriétaire. Tu vois bien que je suis toute nue !


On dirait que vous êtes tombé sur un os. Vous pensiez vraiment qu’on allait s’entendre ?


Préciput sur le mobilier. Arrêtez de traiter grossièrement mon mobilier Maître, il n’est pas comme mon épouse !


Quotité disponible entre époux. Mais si, mais si, je vous dis que mon mari me donnera plus que cela. Tout est disponible, il n’y a qu’à prendre.


Rapport. Maître, cela fait bien longtemps que nous n’en avons plus, des rapports.


Stocks options. Il en avait des milliers je vous dis ! Comment cela il les a levés ? Il les a cachés c’est sûr ! S’il les a levés, il va les baisser et plus vite que cela.


Tarif. Vous avez beau me dire que vous êtes tarifés, je suis sûr que vous augmentez le tarif et que vous prenez le reste pour vous.


Usufruit : Pouvez-vous me redonner la définition du jus de fruits s’il vous plaît ?


Valeur qui augmente avec le temps. On appelle cela le profit subsistant dans le Code civil. - Vous ne pouvez pas dire plus value, comme tout le monde, vous les notaires ?


Western. Quand les époux se sont mis à se chamailler, on se serait cru dans un western spaghetti, vous devez bien vous marrer Maître, de temps en temps !


Xantia, cela s’écrit avec un x Maître, comme Xavier, c’est une voiture, tout le monde le sait.


Y’a pas à dire, il est compliqué votre métier !


Zut Maître, on a oublié le Zodiac !

* * *

 

MÉLANCOLIQUES MÉDITATIONS SENTIMENTALES ET TESTIMONIALES D’UN DIVORCÉ.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« À parler humainement, la mort a un bel endroit qui est de mettre fin à la vieillesse. »

Jean de la BRUYÈRE – les caractères.

 

« Je suis partagé entre la tristesse de savoir que je vais devoir quitter ce monde et la peur des interprétations erronées qui seront faites sur ma vie, sur mes choix, mes folies. Je n’ai que peu de patrimoine à transmettre, mais j’aimerais que ce texte soit assez explicite, pour que ma famille, je dis bien ma famille, puisse partager ensemble tendresse et amour pour son prochain.

 

J’ai eu plusieurs amours. Vous le savez tous, et ne l’acceptez pas. Mes enfants seront toujours mes bâtons de pèlerin sur lesquels je m’appuie à la fin de cette vie. Je les aime d’une profonde affection, tous autant qu’ils soient et peu importe l’union dont ils sont issus. 

Mon dernier amour qui partage ma vie depuis bientôt dix ans ne vous fait pas concurrence. L’imaginer serait pur enfantillage. Je vous veux adultes, ma descendance.

J’éprouve tant d’inquiétude quant aux supputations et fabulations qui prospèrent dans le cœur de mes premières épouses et dans vos cœurs poupins.

Je ne crains pas cette mort, douce mort, petite mort qui me surprendra dans ces draps de lin, mais je crains la mort de cet amour que je porte, que j’ai porté à tous et toutes.

 

Ce doit être un des désastres de la mort, cette découverte des pensées secrètes de ceux qu'on a aimés. 

 Armand SALACROUX – L'inconnue d'Arras.

Aussi ai-je l’intention de vous livrer mes pensées secrètes avant de mourir de manière que nous ne soyons pas en reste, vous et moi, moi mort ayant la connaissance universelle, sachant tout du tréfonds de vos pensées inabouties, vos désirs inassouvis, vos regrets de pacotille, vos remords d’hypocrisie. Vous vivants et découvrant par cet écrit planant mes mélancoliques méditations sentimentales et testimoniales.

 

Mais qui peut prévoir ce que mes héritier(e)s vont imaginer pour me compliquer la vie, ou, pour être plus sarcastique, pour me compliquer la mort ? 

Contesteront-ils en bloc les dispositions que j’ai prises ?

Refuseront-ils d’accorder la part que j’ai laissée à leurs cohéritiers, qu’ils estimeront plus importante que ce qu’eux-mêmes ont reçu ? 

Forceront-ils mon épouse actuelle à déménager ?

Lui contesteront-ils le moindre centime, jugeant du plus haut de leur ego, qu’elle m’a déjà mis sur la paille ?

Demanderont-ils un inventaire pour être sûrs que la moindre cuillère se trouve encore sur place ?

La laisseront-ils régler seule les charges et travaux et assumer le poids du vieillard que je serai, changer mes couches, porter mon corps endolori et le déplacer pour éviter les escarres, tandis qu’ils contesteront sa propension à encaisser les loyers et vider les comptes en banque ?

Éplucheront-ils les relevés de compte, pour vérifier si les cadeaux, chaque année, ont été équitablement ou égalitairement répartis entre les enfants et petits enfants des différentes unions ?

Madame ma première épouse réclamera-t-elle la restitution de tel bijou qu’elle avait conservé lors de son départ de la maison et qu’elle a toujours soutenu que je lui avais dérobé ? Pour quel usage ? Oser le transmettre à ma seconde épouse m’aurait révulsé.

L’imagination télescopique de mes anciennes compagnes tourmentera-t-elle mes enfants au point d’imaginer que je cache un trésor en quelque paradis fiscal ?

Quand mourrai-je ?

Leur objectif est grossissant alors que la réalité est microscopique. La raison en est simple, même si cette mise au point est inutile, car celui qui poursuit une obsession, ne pourra être rassasié même en embrassant la triste réalité. Je me suis toujours marié sous le régime de la communauté réduite aux acquêts et j’ai été très, je dirais même trop généreux à chaque partage, afin de tenter, par cette inégalité à mon détriment, de combler le vide que créait cette séparation et de permettre à chacun de n’avoir aucune revendication futile, ou vaine.

Mais je me suis heurté, hélas, à une trivialité :  plus je donne et plus on veut.

Mes épouses se sont donc affadies au cours de délires procéduraux et réunions avocassières.

Je conseille à chacun de mes enfants de ne pas céder à la tentation du désir de connaître l’avenir. Une de mes épouses a toujours tardé à prendre quelque décision que ce soit dans le cadre de notre divorce, persuadée que j’étais destiné à disparaître dans les meilleurs délais. Elle se voyait à la tête d’un patrimoine, d’une fortune qui lui serait alors révélée, imaginant que je n’avais pas osé réfuter notre donation entre époux. C’est du moins ce que lui enseignaient ou lui assénaient les cartomanciennes et autres nécromanciennes spécialistes de la divination de ce que leurs clients attendent d’eux. De plus, son discours m’a fait comprendre qu’un défunt possédait soudain beaucoup plus de qualités qu’un homme en vie, et particulièrement un artiste, dont les œuvres, immanquablement, ne pourront que grimper une côte ardue que les vivants montent à reculons.

 

« Beaucoup considèrent que la petite croix placée près du nom de certains est un plus. »

 Stanislas Jerzy LEC – Nouvelles pensées échevelées.

 

Plusieurs années après, les enfants grandissant, et mon décès ne s’annonçant pas dans les délais impartis, cette femme finit par s’apercevoir de la supercherie de ses bouffonnes.

Ma première épouse n’a cessé de monter nos enfants communs contre ma seconde épouse et notre enfant, puis ma troisième épouse et nos enfants, tentant de justifier son comportement dilatoire par des clabaudages sur mon avarice notoire, des caquets sur ma mesquinerie à son égard et par des affabulations sur les cachotteries que je lui aurais faites. Cette avidité pour ma peinture qu’elle compare à une fortune cachée ; mais qui n’est, comme tout amateur que je suis, que le résultat de mon dada, une bonne fortune imaginaire, se combine avec un esprit de vindicte peu banal qui l’a conduite à payer des publicités dans différentes revues d’art, pour tenter de faire monter « ma cote » disait-elle. Sachant que je ne suis toujours pas coté, je ne suis pas sûr que le résultat aura été atteint, ni même que ma notoriété aura dépassé mon pavillon. 

Ce besoin de renommée, d’argent au sens trivial du terme peut s’analyser en tentant une interprétation de psychanalyse de bazar, par la déchéance financière et morale qu’ont connue ses parents, qui par suite de forts mauvaises affaires ont fait faillite, et ont été condamnés sur leurs biens personnels, pour mauvaise gestion, ce que n’a jamais accepté mon épouse, ayant partagé les périodes fastes de la vie de mes beaux-parents.

 

En m’épousant, il me semble que ma femme pensait que je pourrais laver cette ignominie, et raviver les fastes d’antan, comme une revanche sur le mauvais sort qui l’avait frappé si jeune.

Dois-je penser que son penchant pour ma personne ne se résume qu’à l’intérêt qu’elle y voyait ? Après coup, il me semble clair que l’attachement qu’elle avait pour moi que j’ai pris pour de l’amour n’était que futile et vain.

Devrais-je dire cela à mes enfants, ne le vivront-ils pas comme une trahison fondamentale ? Ils me lisent à cette heure.

Toujours est-il que la procédure de divorce engagée qui s’est révélée interminable n’a, à mon avis, pas d’autres raisons.

 

 

« Beaucoup de divorces sont nés d’un malentendu. Beaucoup de mariages aussi. »

Tristan BERNARD – Deux amateurs de Femmes.

 

Ma vie est un recueil de jurisprudences. Mon premier jugement date de mil neuf cent soixante-seize, ayant profité de la nouvelle loi sur le divorce, merveilleux héritage de mai mil neuf cent soixante-huit, qui avait enfin remplacé la vieille Loi Naquet de mil huit cent quatre vingt-quatre. J’avais l’impression d’être précurseur d’une longue lignée de divorcés heureux. Mais, hélas, c’était sans compter la vindicte de ma première épouse. Un arrêt d’appel puis un arrêt de cassation et enfin un arrêt d’appel vinrent compléter cette première expérience d’accusé. Je dus verser à mon épouse des dommages et intérêts et une somme de sept cent mille francs pour lui permettre d’acquérir son domicile. J’empruntais pour régler cette somme. La pension des enfants était de cinq cents francs, et la rente de mon épouse s’élevait à deux mille francs.

 

Le notaire commis par le Président de la Chambre des Notaires aux fins de « procéder aux opérations de liquidation de la communauté entre les époux ou de les surveiller » permit une ouverture. La négociation faillit aboutir, mais mon ex-épouse refusa au dernier moment de signer l’acte de partage. Un procès verbal de difficultés dut être rédigé.

L’avocat de mon ex-épouse soutint avec succès que je m’étais ainsi rendu coupable d’une dissimulation de l’actif communautaire, alors que je n’avais été requis de produire qu’un état de nos biens immobiliers. En effet, les comptes et placements avaient été partagés en nature plusieurs années plus tôt, d’un commun accord, puisque nous avions chacun les mêmes comptes et placements portant les mêmes valeurs. Mais le temps passant, mes primes, économies et meilleurs placements que mon ex-épouse, avaient produits une différence à mon profit. Différence que j’estimais m’appartenir, étant postérieure à la date de notre séparation mais que les juges n’ont pas vue sous cet angle, aidés par les effets de manche de l’avocat de mon épouse. 

 

Mon second mariage dura l’espace d’un instant, le temps d’être de nouveau papa et de réclamer à cor et à cris la garde de cet enfant qu’on m’a promis et enlevé, enfant de l’amour et victime de l’avidité de sa mère. Le premier jugement en date de mil neuf cent quatre vingt-sept, a prononcé le divorce entre mon ex-épouse et moi-même. Le second arrêt, en date de mil neuf cent quatre vingt-neuf, m’a condamné à verser à ma seconde ex épouse, une prestation compensatoire sous forme d’une rente viagère d’un montant mensuel de cinq mille francs et au versement d’une somme d'un million cinq cent mille francs. En ce qui concerne le versement en capital de la prestation compensatoire, il a finalement été compris dans les opérations de liquidation partage quelques années après, par l’attribution à son profit de la maison que nous possédions. Nous venons seulement de clôturer ce dossier, car mon épouse ne voulait pas quitter ce passage-éclair dans ma vie sans y gagner une compensation financière. Nous avions un train de vie relativement cossu, elle se fonda donc sur des signes extérieurs de richesses pour convaincre les juges que ma peinture se vendait bien, même si ce n’était que de la peinture du dimanche, et que je ne disais pas tout sur mes revenus occultes que représentait le produit de mes toiles.

 

Par le jeu de l’indexation je suis redevable à mes ex-épouses de sommes représentant plus de la moitié de ma retraite. 

Si l’on capitalise les rentes dont je suis redevable, ma succession ne suffirait pas pour apurer ces « dettes ».

Si l’on continue à régler les rentes, chacun de mes héritiers, y compris mon épouse actuelle, sera condamné sur ses propres revenus au versement de ces rentes mensuelles.

Dans ces conditions, je ne peux que solliciter chacun de mes ayants droit de renoncer à ma succession pour que ce soit l’État qui verse ces rentes ou les capitalise à son gré.

Je ne sais pas si j’ai le bon raisonnement, je ne peux plus me déplacer chez un Notaire et suis trop vieux pour avoir envie de comprendre ce qui me sera raconté. Ces conclusions sont mon dernier travail intellectuel.

Si vraiment mon épouse souhaitait s’astreindre à payer sa part dans ces rentes, je lui lègue par le présent testament l’usufruit, sa vie durant, de l’universalité des biens meubles et immeubles composant ma maigre succession, selon la formule consacrée, autant dire que je l’institue légataire universelle en usufruit, avec un quasi-usufruit sur les meubles et particulièrement mes œuvres afin qu’elle puisse les vendre pour régler ces sommes. Mais, hélas, je crains que les espoirs de chacun ne soient déçus, car j’ignore ce que peut bien valoir une collection d’une centaine de tableaux d’amateur, quelques milliers d’euros tout au plus.

 

Je ferais deux observations finales : la maison que nous habitons actuellement mon épouse et moi-même constitue un bien personnel de mon épouse. Celle-ci en a fait l’acquisition au moyen de ses fonds personnels lui provenant de son premier divorce, et d’un prêt pour le surplus, et je n’ai en aucune manière, contribué à cette acquisition ni aux travaux effectués à l’époque.

Mon épouse a d’ailleurs intégralement remboursé cet emprunt pour lequel, je ne me suis jamais porté caution. J’ai eu honte de cet état, mais ma situation financière et mon endettement par suite des divorces étaient tels que je n’ai pu contribuer que pour partie aux dépenses du ménage.

Le financement de cette acquisition est limpide et il serait utopique de prétendre que ma contribution a été plus que morale.

 

Concernant le mobilier, pour faire face aux frais de procédure, et pour honorer les factures de mon avocat, je me suis vu contraint de vendre la plupart des meubles que je possédais. Les autres ont été attribués à ma première épouse. Il est donc inutile de chercher dans ma succession autre chose que la liste ci-jointe que vous pourrez présenter au notaire de votre choix.

 

On voudrait revenir à la page où l’on aime ; et la page où l’on meurt est déjà sous nos doigts.

Alphonse de LAMARTINE – Poésie.

 

Rédaction du présent testament terminée ce soir, demain, je meurs. »

Signature.

- Est-il mort le lendemain ?

- Oui, comment l’avez-vous deviné ?

- Euh, une intuition…

* * *

LA MALADIE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

 

« Avec ceux que nous aimons, nous avons cessé de parler, et ce n’est pas le silence. »

René CHAR.

Noble de cœur, bien de sa personne, nom à rallonge, Monsieur de. a épousé tardivement une belle, jeune italienne fougueuse aux yeux verts, aux longs cheveux blonds vénitiens. Mariage rapide, sans penser au notaire. Un enfant naît, un fils, qui grandit dans le sillage de sa mère.

Monsieur achète avec les deniers de sa maman et à l’aide d’un prêt bancaire un bien, sans déclaration d’emploi, sans rien dire au notaire, un bel appartement pour loger femme et enfant. Cet appartement est commun bien entendu, Monsieur l’entend de cette oreille.

Puis vient le malheur, la maladie génétique qui se révèle, la maladie orpheline, celle qu’on ne connaît pas, dont on doute toujours malgré quelques antécédents dans la famille, celle qui a eu la discrétion de sauter quelques générations. Celle-ci s’appelle la rétinite pigmentaire.

Cette maladie atteint les yeux, à tout âge. Il se trouve que cette maladie a laissé tranquille Monsieur quarante ans, puis la dégénérescence de ses rétines a été très brusque. Monsieur, courageux s’est mis immédiatement au braille, ne pouvant concevoir de ne plus lire, de ne plus s’informer. 

Madame se détourne peu à peu de Monsieur. Encore jeune et beau, Madame décide de rester dans l’appartement pendant que Monsieur doit aller chaque semaine à PARIS pour des soins particuliers. 

Monsieur ne comprend pas cet éloignement de Madame alors qu’il est dans la détresse. Monsieur en veut beaucoup à Madame.

Madame non plus ne comprend pas que Monsieur ne lui rende pas sa liberté comme on dit.

Après quelques tentatives de vie à deux, le couple implose. Madame part pour vivre avec quelqu’un, emmenant l’enfant.

Monsieur de son côté ne peut rester seul, rencontre une grenouille de bénitier, avec de vraies pattes palmées, et une bêtise crâne.

Monsieur tente de s’en accommoder, la nouvelle compagne est gentille, attentionnée, chante bien à l’église, fait bien la cuisine.

Madame demande le divorce, refuse à Monsieur de voir son fils.

De toute façon Monsieur ne peut plus le voir depuis quelque temps. C’est vrai qu’il ne pourrait plus s’occuper de lui, ses yeux ne le lui permettent plus.

Il ne peut plus faire grand-chose, il voit flou devant lui, un peu plus net sur les côtés. Il ne peut corriger les devoirs, il ne peut plus lire l’écriture de son fils. En revanche, il peut lui écrire, il peut l’aimer, le couver, le dorloter. 

Il se place en haut à gauche d’une feuille blanche, il ferme les yeux. Il imagine qu’il est comme avant, il écrit en grosses lettres qu’il ne relit pas. Je reconnais tout de suite ses courriers dans le flot qui m’arrive chaque jour.

Monsieur ne veut pas verser deux cent mille euros à titre de prestation compensatoire, à celle qu’il appelle encore sa femme. Il ne comprend pas, il pense qu’elle n’était qu’intéressée quand elle l’a épousé, qu’elle le prouve maintenant.

Madame, de son côté, ne peut plus voir son époux. Plus il perd la vue, plus elle est aveugle. Elle ne le reconnaît plus, c’est un étranger, un handicapé.

Le mot est dit.

Handicapé.

Et alors ?

Monsieur porte encore beau, Monsieur est très intelligent, a une grande culture. Monsieur ne travaille plus, il est disponible tout le temps. Monsieur vit de ses rentes, il touche quelque pension en sa qualité d’handicapé. L’assurance de la banque rembourse toute seule le prêt, sans aucun souci. Une chance pour le couple, plus que cinq ans à tenir. Madame n’en peut plus, Madame pourrait faire tout gâcher. Si on vend, on perd, l’assurance s’arrêtera, l’on devra rembourser le solde du prêt sur le prix qu’on recevra. Madame ne veut rien entendre. Monsieur est prêt à reprendre l’appartement et la charge du prêt, puisque de toute façon, l’assurance paierait. Ce n’est pas sûr pourtant, n’y a-t-il pas cette petite clause qui énonce comme cas d’exigibilité anticipée, la non-information de la banque en cas de changement de propriétaire.

Monsieur me dit qu’il va en appel, Monsieur se bat, tant que cela fait passer le temps, pas de souci, il dispose de l’aide judiciaire. Il n’a pas à payer son avocat, lui écrit toutes ses conclusions sur de nombreuses feuilles couvertes de sa grosse écriture enfantine.

Monsieur est condamné à verser cent mille euros à son épouse. Pourquoi ? Parce qu’il est rentier grâce à une maladie génétique ? Monsieur ne comprend pas. Il oublie un peu vite maman qui lui a donné de l’argent, pas mal d’argent comme dirait son épouse. Monsieur m’a demandé de faire un projet chiffré de liquidation de son régime matrimonial. En reprenant tout ce que maman a versé à Monsieur son fils, il ne reste plus rien dans la communauté, seulement les échéances qui seront remboursées au fur et à mesure par l’assurance groupe de la banque, brave caisse nationale de prévoyance, avec sa jolie musique, ses jolies publicités. Monsieur en rit, il aime bien cette musique, n’a pas eu le temps de voir les pubs, si, la première. Depuis, il ne les reconnaît qu’à leur musique, les remercie chaque fois.

Le juge, ou la juge, dans sa grande mansuétude, a décidé que condamner Monsieur alors qu’il était déjà condamné par la médecine était bien, parce qu’après Monsieur, il faudra bien que Madame vive, même si elle a rencontré chaussure à son pied et demeure maintenant à l’étranger. Le juge ne l’a pas cru quand il a crié ceci : Vous me tuez, c’est cela que vous voulez, me tuer à petit feu ?

Maman ne paiera pas, maman ne veut pas payer. Elle déteste sa belle fille, trop belle, trop apprêtée, trop exubérante. Maman est protestante. Du coup Monsieur son fils est catholique. Ce n’est pas qu’il n’aime pas maman, il l’a bien utilisée, usée, il en a bien abusé.

Tout de même, il faut gagner son indépendance. 

Son enfant devrait faire pareil, se dégager des jupes de sa mère. Son fils demain va avoir dix-huit ans, le bel âge.

La procédure aura duré six ans.

Monsieur vient d’apprendre que la rétinite pigmentaire qui lui obstrue les yeux se complète allègrement d’un syndrome d'USHER ;

Monsieur, à plus ou moins long terme, va perdre l’ouïe.

Il a vu à l’hôpital des enfants de six ans, atteints de cette dégénérescence, il n’a plus la force d’en passer par là.

Il pense aux souliers rouges. Que lui resterait-il ? Le toucher ? L’odorat ? Le goût ?

Le toucher ne lui sert plus à rien depuis qu’il n’a plus la peau de son épouse à disposition. 

Il ne pourra plus mettre sa tête dans sa chevelure, sentir la lourdeur des cheveux, leur grâce.

L’odorat non plus, il ne sentira plus l’odeur vanillée de sa peau, plus ambrée au creux de la nuque.

Le goût ? Depuis qu’il est seul, il ne fait plus de bons petits plats, sa compagne lui en fait, qui n’ont pas le goût salé des huîtres qu’il dégustait avec Madame à la nuit tombée sur le bassin d’ARCACHON. C’est bête, comme il était naïf à l’époque de prendre ARCACHON pour VENISE et son amour pour Juliette. Il est resté seul, Roméo.

Sa compagne est grumeleuse comme un crapaud, sent le savon de MARSEILLE. Cela sent bon le savon, hélas, il est trop tard pour fantasmer sur cette odeur.

Ce matin, il fait tiède, un peu humide, un léger vent ôte les feuilles des arbres. Il faut qu’il prenne ce train, il a envie de voir une dernière fois ARCACHON, de sentir une dernière fois l’odeur de la mer, l’odeur des embruns, la sensation sur sa joue. Il prend le car : on l’a accompagné jusqu’à l’arrêt, une gentille personne, ma foi.

Le conducteur se lève, l’aide à monter, voyant sa canne blanche, lui indique l’arrêt, l’aide à descendre. Ce n’est pas dans les grandes villes qu’il aurait le temps de faire cela, il est très serviable, ce conducteur, il sent la savonnette, comme sa compagne, mais un peu plus musquée. Il a les mains moites.

Il déguste une douzaine d’huîtres, les prend parfois avec les doigts pour être sûr de ne pas en oublier, il n'entend plus bien, déjà les bruits dans la salle à manger du restaurant s’estompent. 

Peut-être est-ce aussi le plaisir d’être ici, de se remémorer des temps anciens, immémoriaux, seul, comme toujours il a été, jamais accompagné.

Il est tard, il sent la fumée des cigarettes, les clients en sont au café, c’est si bon accompagné d’une tige. Cela vous remue les tripes tout cela.

Le divorce, l’amertume, le handicap, la cécité, la surdité, non.

Il fait maintenant noir. Monsieur n’a pas réservé de chambre à l’hôtel, il n’est jamais trop tard. Monsieur se dirige tant bien que mal vers l’accueil, cherche des mains la sonnette où l’on appuyait lorsqu’il y était allé, il y a quelques dizaines d’années. Il appelle. Personne.

 Monsieur ouvre le cadran de sa montre, touche délicatement les aiguilles, neuf heures trente. Une petite promenade lui fera du bien. Il ne va tout de même pas se coucher avec les poules.

Au hasard des coups portés par sa cane, Monsieur marche, se délasse, il y a longtemps, très longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi calme, déterminé. Il n’en finit pas de marcher. Il se sent moins vieux. Il n’est pas vieux.

Sous ses pieds, une matière douce, comme un tapis, pas du tout tranquille pour un pas de malvoyant.

Monsieur continue sa promenade. 

Il s’assoit à même le sable, ôte ses chaussures, ses chaussettes.

Quand il était jeune, il marchait pieds nus, c’était la liberté. La liberté.

De nombreux coquillages attaquent sa voûte plantaire. Dans son jeune temps, cela signifiait que la mer n’était pas loin.

Une sensation très fraîche envahit un de ses pieds, puis les deux, c’est vraiment froid. Puis à peine cette sensation parvenue jusqu’à la moelle épinière, une autre sensation de mouvance, un léger courant d’air froid sèche ses pieds. Il marche encore, cela recommence, c’est amusant de jouer avec le flux, le reflux. On n’en finit pas. Monsieur a de l’eau jusqu’aux genoux, rit comme un enfant, courant en tous sens, laissant tomber sa cane, se laissant tomber brusquement.

Dans le courrier d’aujourd’hui, j’ai trouvé cette enveloppe aux grosses lettres portant mon nom et l’adresse de l’étude.

L’ouvrant, je trouve une carte postale d’ARCACHON, station balnéaire, son bassin, ses huîtres.

Les grosses lettres dessinent peu de mots :

« Mon Cher Maître,

Vous avez raison, les temps sont durs. »

Suivis d’une énorme signature en forme de poisson, je n’avais jamais remarqué à quel point sa signature ressemblait à un poisson.

J’emporte cette jolie carte, la fais tenir sur mon réfrigérateur avec un aimant en forme de grenouille.

Trois semaines plus tard, mon patron me donne une coupure de journal, je reconnais la rubrique nécrologique. Monsieur de. est décédé, c’est son épouse et son fils qui remercient les témoignages des gens ayant assisté à l’enterrement.

Son épouse n’est plus son épouse, ils sont divorcés ! On ne dirait pas à la lecture de cette petite annonce.

Je n’y étais pas, j’ai regretté. Pourtant je n’aime pas les enterrements. La grenouille a-t-elle rencontré Juliette ? Laquelle a pleuré plus fort que l’autre ?

- -Je ne savais pas qu’il était mort. Sa maladie génétique était-elle mortelle ?

- Mortelle, oui, en quelque sorte – me dit mon patron – il s’est noyé à la marée montante. Il paraît qu’il ne l’a pas vu arriver. 

- Vous croyez qu’elle vient au galop à ARCACHON ?

- -Je ne sais pas GASTON, je ne sais pas.

Quand il m’appelle comme cela, je me demande tout le temps s’il veut dire le prénom GASTON, ou le nom de famille GASTON. J’ai toujours l’impression que ce n’est pas moi qu’il nomme, mais un autre, un tiers comme on dit en langage notarial.

Je conserve la carte postale pour moi.

* * *

 

 

LA RÉBELLION.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

Elle avait des larmes plein le corps. Quand on la secouait, il en pleuvait de partout.

Elle avait des courants d’air plein la tête. Ça lui rafraîchissait les idées disait-elle.

Qu’on lui parle d’art, elle racontait :

- Chez nous, on ne dit pas trop ce mot-là, on dit plutôt du lard ou du cochon.

- Chez nous, les expositions, on n y va pas.

- On a les torchons avec des images de calendrier sur le fil ou les mouches collées sur la plaquette ou encore la Vénus de Milo en plâtre sur la télévision, l’Angélus de Millet sur le papier peint à fleurs de la salle à manger.

Elle avait des larmes plein le corps.

Quand on la secouait, on était tout mouillé.

Qu’on lui parle de politique, elle répondait :

- La politique, c’est comme les ascenseurs, pour monter faut bien qu’y en ait un qui descende à ton étage, mais va savoir pourquoi, y sont tous en panne !

Elle en avait plein le dos, disait-elle, quand on la secouait, elle tanguait comme un bateau.

« CONTEMPORAIN », elle disait qu’elle ne savait même pas ce que cela voulait dire, elle ne savait même pas pour qui elle pourrait être contente.

- Je ne suis contente pour personne moi !

Elle avait tellement de larmes, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Elle découpait des bouts de journaux, elle les tressait, les collait, les coloriait avec les feutres de ses enfants.

Elle avait des larmes plein les oreilles, quand elle se taisait, on entendait la mer.

Elle n’osait pas punaiser ses œuvres au mur, à côté de l'angélus ou du puzzle cinq cents pièces de son mari. Plus cela venait, plus elle lisait ce qu’elle découpait, disait elle, faisant attention à ne pas couper certaines phrases.

Elle les soulignait selon leur importance, de différentes couleurs.

Elle ne savait plus quoi faire de ses arlequines de papier.

Un jour, un de ses gamins l’a raconté à l’instituteur, puis c’est venu aux oreilles du maire, puis, -Ya un marchand bien intentionné qu’est venu – la rencontrer.

Ça lui picotait les yeux, ça lui faisait des poches toutes rouges tellement elle ne pouvait plus retenir ses larmes.

Quand ce type lui a expliqué en gros qu’elle faisait partie sans le savoir d’un mouvement contemporain dénommé « art brut », qu’un autre type qui s’appelait BOURDIEU disait « d’elle » que l’art brut était « non cultivé »…. « À la façon d’un Iliade écrit par un singe dactylographe » !

Elle a « tout foutu à la cheminée, direct » !

Elle, une brute ?

C’est peut-être cela qui a fait déborder le vase.

Ça l’a secouée :

« Un singe, ça n’a pas des larmes plein le corps ».

Monsieur n’a pas compris. Tout de même, elle aurait pu en vendre. On lui proposait un bon prix.

Elle a quitté son mari, la vénus, la ferme, les enfants, l’angélus, les torchons à motifs.

Elle a divorcé. 

* * *

 

 

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