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Le blog de ACHILLE - Chroniques Notariales
un clerc divorcé qui se noie dans les problèmes de divorce de ses clients

#la comedie du divorce

LES RENDEZ-VOUS MANQUÉS.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

« Ce que nous prenons pour de la cruauté chez l'homme n'est presque toujours que de la lâcheté. »

Marcelle AUCLAIR - Connaissance de l'amour

 

Ma perception du vide, lorsque mes clients me font faux bond, dépend fortement de leur personnalité. Si le client est le roi des enquiquineurs, l’enculeur de mouches, comme dirait mon père, son absence m’emplit d’allégresse, et l’heure passée à l’attendre (parfois il ne prévient pas) tout en travaillant est une heure exquise à laquelle je goûte avec avidité, hélas, toujours trop courte, comme un rouleau de réglisse avalé d’un coup.

Il est des lapins qui m’irritent beaucoup, me privant d’un contact que je comptais chaleureux et bienveillant ou encore d’une démonstration juridique magistrale, que j’attendais d’un collègue ou d’un avocat. Ce matin quand je me suis rendu compte que ma cliente m’avait posé un lapin, j’en ai eu un petit pincement au cœur, un goût de rouille dans la bouche, une corde cassée avant le concert. Je dois pourtant jouer quand même, régler quand même d’autres dossiers, mettre quand même le nez dans des papiers, sourire quand même à mes collègues, répondre quand même au téléphone.

-         Allo Maître, comment allez-vous ?

-         Et vous ?

-         Êtes-vous contagieux à ce point, pour répondre à ma question par un retour à l’envoyeur ? Maître, je vous parle de votre santé, vous semblez amorphe.

-         Amorphe ? C’en est trop ! Je n’arrête pas de travailler et de courir et vous me trouvez amorphe ?

-         C’est le ton de votre voix qui m’a paru…monocorde, maussade. C’est ce qui m’a fait dire cela.

-         Ma voix est une traîtresse qui ne me connaît pas et n’en fait qu’à sa tonalité. Je vais très bien, merci. Que me doit cet appel téléphonique ?

-         Moi aussi, je me porte bien, merci. Je voulais juste annuler le rendez-vous de cet après-midi, je n’ai pas le courage…

-         Moi, je n’ai pas le courage de ne pas vous voir, Monsieur, vous êtes la seconde personne de la journée à me jouer ce tour. J’ai besoin que nous fassions le point.

-         Jamais deux sans trois, pensez-y !

-         La loi des séries.

-         Ou le fait du hasard ? Comme enfiler des perles multicolores dans le noir. C’est fou le nombre de perles de même couleur qu’on dispose bout-à-bout.

-         On peut changer l’heure si vous le souhaitez. On peut se voir ce soir.

-         Non sans façon, ce soir, je sors.

-         Mais il s’agit de votre divorce.

-         Maître GASTON, vous y pensez pour moi, c’est très bien. Je ne vous serai d’aucune aide. Je n’y comprends rien.

-         C’est pourtant votre patrimoine qui est en cause, pas le mien. Avez-vous au moins retrouvé des relevés de compte ?

-         Non, rien de tout cela.

-         Vous devez chercher.

-         Une aiguille dans une meule de foin. Ma femme ne réclamera rien et puis c’est moi le méchant dans l’histoire, non ?

-         Vous ne m’avez pas expliqué pourquoi, Monsieur, et je n’ai pas besoin de savoir.

-         Il y a longtemps que je traîne cela sans pouvoir le dire.

-         Certes. Venez me le dire, cela vous ôtera d’un poids, et nous permettra de parler du sujet principal, le partage…

-         Non, maître, je ne peux rien vous dire, vous me trouveriez infecte et je le suis.

-         Je ne crois pas que je porterais un tel jugement.

-         Mais peut-être…

-         S’il vous plaît, c’est reculer pour mieux sauter, parlons seulement du dossier que vous m’avez confié.

-         Non c’est trop dur, je ne peux pas me rendre chez vous, voyez cela avec mon avocat.

-         Monsieur, j’ai interrogé votre avocat, mais lui seul ne peut me donner la valeur de la maison, ni votre épouse, votre accord doit être mutuel.

-         Bien, bien…

-         Allo, allo ?

Quelle est donc cette histoire ? Je rumine ces deux annulations en une journée. Cela m’a permis de travailler plus. Mais je suis vanné.

À la porte, mon client est là.

-         J’arrive en retard, je sais, mais je ne voulais pas que vous imaginiez que j’étais lâche sur tous les points.

-         Pas de souci, Monsieur, à l’exception du fait que j’étais en train de fermer l’Étude, il est dix-neuf heures, et je m’en vais. Voulez-vous que nous prenions en café ensemble ou plutôt un apéritif ?

Au café des trois canards, la terrasse est vide, nous nous installons avec deux pastis et quelques olives. L’air est encore chaud, nous sentons la montée de la rosée vespérale se déposer sur nos vêtements à la tombée de la nuit, nous envelopper de moiteur. Il est tard, je n’ai pas faim, ma cliente n’est pas venue, cela m’a coupé l’appétit. Il commence.

-         Je connais un type, c’est un vrai lâche. Vous savez ce qu’il a fait ?

-         Non.

-         Il a divorcé pour des prétextes fallacieux.

-         Que voulez-vous dire ?

-         Bê, en fait, il a fait une crasse à son épouse et à sa fille, et c’est lui qui est parti.

-         Il leur a menti ?

-         Non, pis.

-         Il les a trompés ?

-         Non.

-         Arnaqués ?

-         Non.

-         Volé ?

-         Non.

-         Il les a tuées ?

-         Non, il n’aurait pas eu à divorcer.

-         Oui, c’est vrai, où avais-je la tête ?

Mais qu’est-ce qu’il dit, on dirait presque qu’il valait mieux qu’il les tue !

-         Je ne vois pas.

-         Il les a abandonnées.

-         Mais on abandonne toujours quand on divorce ou qu’on se sépare. Moi aussi j’ai abandonné les miens, même si c’est moi qui ai été largué.

-         Vous ne comprenez pas, il les a lâchement abandonnées.

-         Il ne les a pas aidées ?

-         Non.

-         Pas soutenues ?

-         Non.

-         Problème d’argent ?

-         Non.

-         Je ne vois toujours pas.

-         En fait… La maison a pris feu, il était à son travail. La petite est handicapée, et son épouse a un côté tout brûlé. Il n’a pas pu reconstruire un foyer avec elles. Il les a abandonnées dans la détresse. Vous savez ce que signifie « foyer » ? « endroit dans les pièces d’une maison où se fait le feu ». Il a la phobie du feu, des maisons, des foyers.

Silence. Que puis-je répondre à cela ? D’ailleurs, ai-je quelque chose à dire ? Me parle-t-il de lui ? J’en suis sûr. Mais je ne sais pas s’il me parle ou s’il se parle à lui-même. Je n’ai pas à juger, qu’aurais-je fait à sa place ? Il ne pouvait plus supporter de voir sa femme et sa fille souffrir. Le coma artificiel, les greffes de peau, la laideur, la souffrance. Il voulait fuir cela. Il était miné.

-         Je ne comprends pas pourquoi mon ami a été aussi sauvage avec sa famille. Je suis sûr qu’il les aime profondément, mais je ne sais pas pourquoi, il ne peut plus revivre avec elles.

Je sirote mon pastis tout doucement, le nez enfoncé dans le verre, les yeux rivés sur la publicité du dessous de bouteille. Le nounours en moi semble encourager ce client à parler, mais cela ne me plaît pas tellement de connaître son histoire à ce point, c’est son divorce patrimonial qui me préoccupe, pour le reste, je me sens intrus. Il poursuit :

-         J’ai de gros défauts, mais je m’entends bien avec mes amis. Celui-là, j’ai vraiment du mal à le comprendre. J’essaie toujours de le faire changer d’avis, de comportement. Il semble que ce soit trop tard, il ne me comprend d’ailleurs pas non plus quand je mets cette histoire sur le tapis.

-         Monsieur, si nous passions à votre dossier. Comment organisons-nous la liquidation de votre communauté ? Je n’ai pas encore le plaisir de connaître votre épouse. Comment envisagez-vous les attributions de chacun ? Madame aura-t-elle les moyens de vous verser une soulte ?

-         Vous êtes en train de me dire qu’il faut que je l’abandonne, n’est-ce pas ?

-         Abandonner qui ?

-         Abandonner quoi. Vous me dites qu’il faut que je lui fasse cadeau de la maison. Mon ami me dirait de ne pas le faire.

-         Vous n’êtes pas votre ami. Surtout, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais savoir si vous aviez discuté ensemble du mode de financement.

-         Il faut que vous vous occupiez de mon ami, Maître, il est seul. Il n’a personne, et moi je ne peux pas m’occuper de lui, je ne peux déjà pas me gérer tout seul.

-         Je ne suis pas psychanalyste. Il divorce ?

-         Oui.

-         Demandez-lui de prendre rendez-vous un de ces jours. Je verrai ce que je peux faire pour lui, mais je ne m’occupe que du côté patrimonial, le reste c’est l’avocat.

-         Un rendez-vous ? Mais il aura peur de vous appeler et de se présenter, il n’osera pas.

-         Faites-le venir sous un prétexte quelconque, dites-lui que vous avez besoin de son avis, ou d’un témoin, que sais-je. Venez avec lui, profitez-en pour me parler de ses soucis devant moi, et éclipsez-vous dès qu’il a commencé à parler.

-         Oui, finalement c’est une bonne solution, vous avez raison. Quel jour ferons-nous cela ?

-         Le jour où vous ne m’aurez pas posé un lapin. Désolé, je n’ai pas mon agenda sur moi.

-         Demain matin êtes-vous libre à neuf heures ?

-         Pour vous, toujours Monsieur.

Il n’est pas venu, ni son ami. La maison a été vendue, le prix partagé entre les époux. Le dossier a été réglé sans plus jamais le voir, son avocat s’est occupé de tout. Je n’ai pas eu le plaisir de connaître son épouse non plus, elle n’a pas voulu se présenter. Quelques années plus tard, un enfant ayant perdu sa mère puis deux mois après son père, s’est présenté à moi. Je lui ai appris qu’il avait une sœur handicapée. Il ne savait pas que son père avait été marié mais c’est une autre histoire.

* * *

LE DIVORCÉ HEUREUX.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

LE DIVORCÉ HEUREUX.

Être heureux n’est pas nécessairement confortable.

-         Cela semble facile d’être heureux, me dit mon client. Je crois que je n’ai jamais été malheureux.

-         Comment est-ce possible ? N’avez-vous jamais perdu un parent, un ami ? N’êtes-vous pas en train de divorcer ?

-         Bien entendu, j’ai perdu ma mère que j’adorais. Je perds ma femme à laquelle je tiens beaucoup, j’ai eu de très gros chagrins d’amour, mais cela aurait pu être pire. Je me remets vite de chacune de mes peines. Je ne suis pas malheureux car c’est la vie ! C’est humain, je prends les choses comme elles viennent, que voulez-vous que je vous dise ? J’ai de la chance, les événements glissent sur moi comme sur les plumes d’un canard, le bien comme le mal, car tout ce qui m’arrive devait arriver, et si cela ne m’était pas arrivé, quelque chose de pire m’aurait atteint. Je crois à la fatalité ou au destin, je ne sais que dire, je crois que tout ce qui nous arrive est bon pour nous, qu’il suffit de trouver le bon côté.

-         Ça alors, c’est pratique !

-         Oui, c’est vrai, personnellement c’est très pratique, puisque je me satisfais de tout. Mais familialement ou amicalement, c’est dramatique.

-         Pourquoi ?

-         Parce qu’à court terme, je suis quelqu’un de très plaisant, toujours guilleret, facile à vivre, heureux. Quelque chose ne va pas ? Ce n’est pas grave. On ne peut pas faire comme cela ? Pas de problème, on fera autrement ! Il n’y a plus de cela ? On prendra de ceci ! Mais il m’a fallu du temps pour me rendre compte qu’à long terme, on finit toujours par me reprocher la même chose, pas toujours ouvertement : Je me moque de tout, je n’en ai rien à faire, ni des choses, ni des gens. C’est l’impression que je donne puisque rien n’est grave, que tout peut s’arranger selon moi, c’est que la peine des autres n’est pas importante à mes yeux, et que mes bêtises sont pardonnables. Voilà ce que les gens croient que je pense. Voilà ce que mon épouse me reproche. Pourtant je pensais qu’elle savait que je n’étais pas indulgent avec moi-même.

-         Vous ne pensez pas comme cela ?

-         Non, je comprends bien qu’un deuil est une peine grave, une maladie, un choc, mais je ne peux pas compatir pendant cent ans, c’est tout. De ce fait, les gens pensent que c’est du voyeurisme, du je-m’en-foutisme, de l’égoïsme. Ce n’en est aucunement le cas. Selon moi, il faut juste aller de l’avant, tenter jusqu’au bout. Or les individus ont besoin de faire des pauses parfois, pour se faire plaindre ou se plaindre, ce que je ne sais pas faire, ni de moi, ni des autres.

-         Vous n’allez pas me dire que c’est pour cette raison que vous divorcez, les femmes doivent rêver de quelqu’un qui va toujours de l’avant comme vous.

-         Je suis quelqu’un de fatigant, d’usant.

Silence.

-         Maître, je vais tout vous dire : je suis tombé amoureux fou d’une jeune femme. Le démon de midi, vous connaissez… J’aurais tout fait pour elle, j’avais justement l’impression que j’allais de l’avant avec elle, sans jamais de pause, ni gémissement, ni reculade. Alors que ma conjointe se plaignait de son sort, me reprochant de ne pas être capable d’émotions, de ne pas m’apitoyer sur sa vie d’épouse, de mère de famille ne travaillant pas, ayant une employée de maison et tout ce qu’elle veut. Mais cette jeune personne, comme les autres, n’a pas tenu le coup. Elle m’a reproché de ne pas m’apitoyer sur ses chagrins, de m’en « foutre ». Je n’ai pas trouvé les mots pour lui expliquer mon inclinaison pour le bonheur. Ma femme a refusé de pardonner ma faute ; et a saisi ce prétexte pour divorcer.

-         Cela vous ôte une épine du pied semble-t-il.

-         Non parce que finalement c’est bien mon épouse la plus endurante des femmes que j’ai rencontrées. Je pense qu’elle aimait bien que je la booste un peu. Maintenant elle objecte que je ne cherchais pas le bonheur mais simplement le plaisir à court terme. C'est vraisemblable. Je suis libre dorénavant. J’ai perdu une soulte conséquente, et je lui dois mensuellement une rente grevant amplement mes revenus, mais je suis seul et heureux de l’être. Je regrette juste que mon fils fasse celui qui ne comprend pas. Je suis sûr qu’il est comme moi, mais qu’il se force à s’apitoyer et prendre le parti de sa mère. Un jour viendra, il comprendra et tout redeviendra comme sur un nuage rose. Don’t worry, be happy.

* * *

LE DIVORCÉ GÉNÉREUX.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

« Chérie, explique-moi pourquoi

tu dis « mon piano, mes roses »

et « tes livres, ton chien »… pourquoi

je t’entends déclarer parfois :

« C’est avec mon argent à moi

que je veux acheter ces choses. »

Ce qui m’appartient t’appartient !

Pourquoi ces mots qui nous opposent :

Le tien, le mien, le mien, le tien ?

Si tu m’aimais tout à fait bien

Tu dirais « les livres, le chien »

Et « nos roses ».

Paul GERALDY

 

Un jeune financier marié avec un ancien mannequin. Étonnant ? Que nenni. Je dis ancien, non par l’âge, mais parce que Madame s’est, bien entendu, arrêtée de travailler lorsque le prince charmant est arrivé.

Monsieur n’est pas trop mal de sa personne, surtout de son porte-monnaie.

Peu d’années de mariage, évidemment pas de contrat, Monsieur ne pensait pas qu’il pourrait amasser tant sans doute, ou si amoureux, il voulait tout partager.

-         Nous sommes donc en présence d’une communauté de biens réduite aux acquêts, Maître. 

-         Effectivement Maître, répondis-je à l’avocat.

Celui-ci poursuit :

-         Pour seuls acquêts, Monsieur et Madame ont acquis une maison, qui sera attribuée à Madame. Monsieur, conscient qu’il doit une prestation compensatoire à son épouse, lui transférera également un portefeuille d’actions. Monsieur est généreux, le montant sera à son image. 

J’apprécie l’expression, pose quelques questions anodines qui se résument en gros à cette liste non exhaustive :

Autres biens immobiliers ? Véhicules ? Bateaux ? Financement des acquisitions ? Comptes bancaires ? Assurances-vie ? Autres placements en France, à l’étranger ? Meubles, objets d’art ou de collection ? Titres de société non cotée ? Prêts ? Impôts ? ISF ? Taxes foncières, d’habitation ?

La réponse vient péniblement, presque positive à chaque interrogation.

Je continue :

Successions, legs, donations ou dons manuels reçus pendant le mariage ? Patrimoine de chacun des époux avant le mariage ? 

Je commence à entendre quelques protestations, puis une franche tirade :

Non mais c’est vraiment l’inquisition ici ! 

Je tairai ici l’auteur de cette répartie.

Je me lance donc dans mon explication habituelle que je tente toujours de faire la plus simple, avec les mots les plus ordinaires possible, de façon à récuser l’accusation potentielle de langage abscons. Une communauté, selon le régime matrimonial légal, comprend uniquement mais en totalité les biens acquis pendant le mariage ainsi que les revenus des biens propres. Les biens propres sont en gros ceux que chacun avait au moment de se marier, ne serait-ce qu’une somme sur un livret d’épargne, puis ceux que l’on acquiert par succession, donation ou legs. Si Monsieur a depuis le mariage acquis d’autres biens immobiliers sans faire dans l’acte d’acquisition ce que l’on appelle une déclaration d’emploi, c'est-à-dire sans qu’il soit écrit que Monsieur a utilisé telle ou telle somme qu’il avait avant le mariage ou qui lui ont été données par ses parents, ces biens sont communs. Si un prêt a été consenti pour cette acquisition, le prêt est commun.

-         Si Monsieur a des liquidités sur des contrats d’assurance-vie souscrits depuis le mariage, c’est commun.

-         Mais c’est à mon nom ! 

-         Le droit bancaire n’efface ni le Code civil ni le fonctionnement des régimes matrimoniaux, Monsieur. Je comprends votre situation, cependant votre régime matrimonial implique le partage par parts égales du patrimoine que vous avez constitué pendant le mariage...

Monsieur a donc dû partager la quasi-totalité de ce qu’il croyait appartenir à lui seul.

Nous avons entendu une dernière tentative de révolte : « Je solde tous les comptes, j’enlève tout ».

Je comprends bien la solitude de Monsieur qui découvre ce point chez son notaire, non pas dans le cabinet de son avocat qui traite le dossier depuis six mois et avait omis de l’informer des effets patrimoniaux du divorce. Je comprends que Monsieur cherche à échapper à ce qu’il appelle une souricière, je ne peux que regretter qu’il n’ait pas fait antérieurement de contrat de mariage. J’apprends depuis que mon collègue aux ventes avait bien tenté de lui en parler, lui avait conseillé la séparation des biens, sachant que Monsieur était également gérant de société, ce client avait alors fait la sourde oreille, sa magnifique épouse ne pouvant lui nuire.

Madame de son côté ne dit rien, ne réclame rien, elle est en tort, elle le sait. Pour tromper son ennui, elle trompait son mari. Pourtant, lui seul comptait. Monsieur ne pouvant croire qu’il recouvrerait la confiance qu’il lui avait aveuglément faite, préfère divorcer. Madame souhaiterait se voir attribuer la maison et le portefeuille, rien de plus. Elle se lève pour me le dire, les larmes aux yeux. Le juge tranchera, que dire de plus.

 

* * *

LE DIVORCÉ TROP GENTIL.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

Monsieur Dermatologue, Madame Orthodontiste, une belle équipe, de beaux enfants avec de belles dents, une belle peau. On ne change pas une équipe qui gagne.

Sauf que Madame s’ennuie avec Monsieur, pas de sel, plus de piment, même pas une pincée de poivre pour donner un peu de piquant à la vie.

Madame est belle, très belle même, une grande classe, une distinction peu ordinaire. Les régimes fades, elle n’en a pas besoin. Madame a envie de s’amuser un peu, Madame se met à sortir, rencontre des gens, qui deviennent des associés, crée une société faite pour gagner, sauf que si personne ne fait rien, rien ne se fait, les employés découragés par le peu de motivation de leurs patrons partent ailleurs, la société tombe en faillite. Madame, (qui a le malheur de s’être portée caution à titre personnel, sinon les banques ne prêtent pas !) perd beaucoup d’argent, doit beaucoup d’argent.

Les avis à tiers détenteur tombent, les hypothèques légales du trésor public, ou judiciaires au profit des créanciers pleuvent à seaux.

Pour cacher sa honte de ne pas avoir réussi professionnellement comme elle l’escomptait, Madame part avec un autre, beaucoup plus jeune, beaucoup plus drôle que Monsieur. Madame préfère les Augustes aux clowns tristes. Elle demande le divorce.

Madame oublie momentanément ses petites misères financières, n’honore pas ses dettes, crée un nouveau cabinet, puis réclame une prestation compensatoire pour lui permettre de régler ces légers détails.

Monsieur aime Madame comme un chien aime sa laisse, sa niche, son os, sa pâtée, son maître, sa maison, son jardin, son trottoir, son réverbère. Monsieur attend Madame comme un chien fidèle, abandonné sur le bord d’une autoroute.

Madame est partie, Madame reviendra, c’est certain, elle ne peut pas faire lui cela.

Monsieur attend. Cinq ans.

Cinq interminables années, où chaque appel téléphonique, puis chaque SMS peuvent dire « c’est moi, je reviens ».

L’avocat de Madame est un méchant, pas Madame. L’avocat de Madame réclame des mille et des cents, pas Madame. Madame sait bien que la fortune du couple vient de Monsieur, que ses revenus à elle, c’était son argent de poche pour s’acheter de la haute couture, des bijoux. Madame sait bien que maintenant qu’elle a retrouvé un cabinet à elle, rien qu’à elle, Madame gagne beaucoup mieux sa vie que lui qui vivote à l’hôpital.

C’est l’avocat de Madame qui ne sait pas. On va le lui dire. On lui fera comprendre qu’il ne faut pas qu’il réclame ce que Madame n’oserait jamais réclamer : la moitié de l’appartement alors que la majorité des fonds proviennent des grands-parents de Monsieur et que le solde a été financé au moyen d’un prêt que Monsieur rembourse seul.

Cependant le compte sur lequel est réglé le prêt est joint donc Madame a participé à ce remboursement.

Non, car bien que joint, ce compte n’est et n’a toujours été alimenté que par Monsieur.

Oui, mais Madame a décoré l’appartement. Madame doit donc récolter le fruit de son travail.

Non car les travaux ont été financés par Monsieur, la jurisprudence est intraitable, la main à la pâte ne compte pas. Sinon, tous les Messieurs de France et de Navarre trouveraient trois bricolages de bric et de broc pour se faire rembourser la main d’œuvre à prix d’or.

Monsieur craque, rachète la part que possède Madame dans l’appartement, ce qui paie ses dettes pour la remettre à flot. Madame y met du sien, négocie avec acharnement les montants à rembourser à ses créanciers. Chacun repart de zéro, le divorce est prononcé à l’amiable, oui à l’amiable. La société liquidée, les avis à tiers détenteur réglés, les hypothèques levées. En plus les honoraires sont moins chers qu’il y a cinq ans sur les mainlevées !

Cette année, c’est sûr, elle reviendra. Monsieur l’a senti dans le ton de son dernier SMS. C’était le premier janvier au matin, Madame avait écrit : « Bonne année à toi et à tous les tiens ». Il m’a appelé pour me le lire.

- Elle parle de nous deux, Maître GASTON, c’est certain.

Devant mon scepticisme, mon client a rétorqué : « Vous ne pouvez pas comprendre… ».

* * *

TECHNIQUES POUR TENTER DE DÉCRÉDIBILISER LE CLERC QU’ON PREND INOPPORTUNÉMENT POUR L’ADVERSAIRE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

1 - La tirade.

Le clerc est ce que l’on pourrait appeler avec pitié ou condescendance, le bouc émissaire, ou la tête de turc.

Le ou la cliente qui n’ose pas s’en prendre directement à son conjoint, s’en prendra immanquablement audit clerc ou à défaut, à l’avocat commun ou celui de la partie adverse.

-         « Avez-vous remarqué que tous ceux qui n’ont pas des lunettes à grosses branches ont l’air de has been, de nos jours ?

Malheureusement pour lui, Monsieur a des lunettes à grosses branches, perchées sur son appendice nasal proéminent.

J’ai forte envie de refaire la tirade des nez, mais connaît-il au moins Cyrano de BERGERAC, cet ingénieur nouvellement baptisé « chef d’entreprise » ?

Je tente un essai :

-         « Ah ! non ! c’est un peu court, Monsieur !

On pouvait dire... Oh !! Dieu !... Bien des choses en mieux. »

Je vois l’oiseau ouvrir la bouche.

Je continue :

-         « En variant le ton, par exemple, tenez :

Descriptif : «  Ce sont des AFFLELOU ! Des DIOR !… Des GIVENCHY !

Que dis-je, des GIVENCHY ? Des D&G ! »

Curieux : «  De quoi servent ces carreaux si petits ?

Êtes-vous myope, Monsieur, ou est-ce la presbytie ? »

Truculent : «  Ça, Monsieur, lorsque vous fumez,

La vapeur du tabac vous sort-elle du nez,

Sans que vos lunettes ne soient incommodées ? »

Admiratif : «  Pour un opticien, quelle enseigne ! »

Respectueux : «  Souffrez, Monsieur, qu’on vous salue,

C’est l’âge qui passe et vous ôte la vue ! »

Voilà ce qu’à peu près, Monsieur, vous m’auriez dit si votre vue n’avait baissé.

Cessons là nos bavardages et notre prose,

Et tentons d’articuler le débat. »

Monsieur n’eut pas articulé le quart de la moitié du commencement d’une syllabe pour contester quoi que ce soit, car je me contestais moi-même, avec assez de verve. Mais je ne permettais pas qu’un autre me les serve.

On pourra la refaire dans quelque temps avec les lunettes à fines branches, les temps changent, les modes bougent, comme femme varie.

2 - Autre technique plus directe :

« Maître, taisez-vous. », « taisez-vous Maître » ou plus simplement « taisez-vous », en pointant parfois un doigt presque crochu vers moi. Parfois un « Non, je ne vous permets pas. »

Le pire qui me soit arrivé dans ce contexte vient d’une personne célèbre dans son quartier, qui a craché, se tournant vers son épouse avec une moue de mépris, ou plutôt de dégoût, ayant perçu un certain haut-le-cœur dans sa gorge :

- « Mais chérie, que m’as-tu amené là ! Qu’est ce que c’est que ce petit bureaucrate de "merde" à l’esprit rétréci ? ? ? » Le reste de la conversation fut assaisonné de la même sauce.

En l’espèce, cet époux puisque c’en était encore un, essayait d’embuer sa future ex de manière onctueuse, rageant, semblait-il, d’être démasqué.

Son notaire, présent à ce moment de la conversation salée qui se déroulait justement dans son bureau, aussi lâche que son client, m’appelle le lendemain, pour me dire que tout de même son client s’est emporté, qu’il est allé trop loin, qu’il ne partageait pas du tout son opinion à mon sujet, qu’il m’appréciait, patin, couffin…

J’ai remercié tièdement cette gentille attention, regrettant seulement qu’elle ne soit pas venue à point, dans le bureau du susdit notaire, au moment crucial du rendez-vous. Certains esprits sont lents.

L’épouse m’a prié également d’excuser son mari qui avait perdu tout sens commun et qui, me l’assurait-elle, n’était pas du tout comme ceci d'ordinaire.

Il est des abnégations qui méritent une béatification. Cette grande femme était d’une grâce, d’une beauté sans nom, et d’une gentillesse rare.

3 - Vous ne pouvez pas comprendre.

Quelques phrases obtuses du style « vous ne pouvez pas comprendre », sont souvent lâchées, qui semblent trancher la conversation dans le sens du prévaricateur, mais ne font qu’interrompre l’échange nécessaire à l’accord.

Après trente ans passés dans les études notariales auprès de clients en tout genre, agressifs ou perdus, dans mon bureau près des toilettes où toutes discussions commencent et finissent, j’en suis venu à la conclusion suivante : Cette phrase « vous ne pouvez pas comprendre », qu’elle soit prononcée, fermement, sur le ton de l’énervement, ou au mitan d’un torrent de larmes, ne peut sortir que de la bouche d’un ou d’un adolescent(e) attardé (e). Je pèse mes mots. Je me demande si celui qui emploie cette phrase ne fait pas tout simplement l’autruche. Est-ce possible que cette sentence signifie tout simplement : « Je n’ai rien compris » ? L’expression « Comprenez-vous ? » est aussi un terme répétitif. Le client cherche souvent à obtenir mon assentiment sur sa position, son attitude, sur les reproches qu’il fait à son conjoint, sur le juste châtiment qu’il compte lui infliger. Parfois ce terme est employé aussi pour arrêter la conversation, ou tester mon ignorance. Je ne réponds pas toujours, car comprendre n’est pas nécessairement approuver. Une réponse affirmative signifierait une approbation de cette position ou de ce châtiment, non une compassion.

4 – Les insultes.

-         Allo.

-         Allo, bonjour Monsieur.

-         C’est vous Achille GASTON ?

-         Oui, c’est moi, nous nous sommes vus il y a quelque temps.

-         Alors qu’est ce que vous branlez, gros empaffé ?

-         Pardon Monsieur, mais je ne peux pas répondre quand on me parle sur ce ton…

-         Et ne raccrochez pas, imbécile, parce que si vous raccrochez, je vais venir chez vous faire un scandale et casser tout ! Vous vous en souviendrez encore jusqu’à la fin de vos jours.

-         Monsieur, nous pouvons parler ensemble correctement, sans ce genre de chantage…

-         Non je vous dis, je vous déteste, vous et votre race de petits prétentieux, méprisants et méprisables. Je vous vomis. Vous êtes une chèvre !

-         Mais Monsieur, pouvez-vous me dire le motif de votre appel ?

-         Vous osez vous moquer encore, vous osez me parler sur ce ton méprisant ! Comment osez-vous mépriser les gens, comment osez-vous ne pas répondre ? Nous vous demandons de signer depuis un mois sans réponse. Vous nous méprisez, vous et votre clique.

-         Pardon Monsieur, j’ignorais que vous cherchiez à me joindre depuis un mois, je suis très étonné, mais je vais…

-         Et vous faites l’ignorant, déchet de l’humanité !

-         Monsieur, calmez-vous, s’il vous plaît. Il y a sans doute moyen de s’entendre.

-         Je ne peux plus entendre votre ton méprisant, vous êtes imbu de votre imposante personne, gros tas de graisse.

-         Monsieur, vous avez bu !

-         Et vous osez me demander ça, non je ne bois pas, je n’en peux seulement plus de votre genre putride. Vous rédigez un torchon, avec des erreurs sur mon nom, des copier-coller, c’est inadmissible. Vous ne méritez pas votre place, bande de vermines, parasites de la société.

-         Bien, Monsieur, s’il y a des erreurs dans le projet que j’ai adressé à votre avocat, je vais reprendre cela, cela m’a sans doute échappé, je…

-         Échappé, oui c’est cela, et ça continue. Mais, imbécile, quand allez-vous arrêter de vous foutre de moi ! Vous vous rendez compte combien vous me coûtez à faire toutes ces erreurs et vous osez vous en moquer !

-         Mais pas du tout, je…

-         Allez, montrez que vous avez des couilles, osez me dire combien vous prenez d’honoraires.

-         Je ne saurais me rappeler exactement, Monsieur, je n’ai pas votre dossier sous les yeux, vous ne m’avez pas laissé le temps, mais vous avez le détail en main depuis le premier jour de notre entretien.

-         Peu importe, profiteur, vous allez tout de suite reprendre VOTRE TORCHON, et le reprendre bien. On aurait dû signer il y a des mois !

-         Mais Monsieur j’attends toujours la réponse de …

-         Vous n’attendez rien du tout, vous avez tout, si vous avez perdu des documents c’est votre problème, et vous voudriez que je paie pour cela, vous devriez être gratuit, incapable, ignorant, incompétent notaire, rejeton de rebut de notable !

-         Je ne suis pas patron Monsieur, je ne suis pas notable, seulement employé, juste un petit employé.

-         Eh bien c’est pareil, vous volez la place d’un autre, vous volez la place de gens compétents qui voudraient travailler, vous n’êtes pas digne de travailler, d’avoir un salaire, il y a des gens au chômage qui feraient bien mieux votre travail que vous, sans arrogance, sans mépris comme celui que vous affichez pour nous. Vous n’avez pas honte ?

-         Mais monsieur, si j’ai fait des erreurs, je vais les corriger, mais je ne me souviens pas avoir perdu quoi que ce soit dans votre dossier, ni avoir fait tant d’erreur que cela, en tout cas, vos avocats ne m’ont pas dit cela, ni votre épouse et vous-même ne m’avez pas écrit ou téléphoné avant pour me le dire. De plus, je ne me souviens pas avoir reçu la réponse de la banque sur le prêt en cours que vous reprenez à votre seule charge.

-         Vous avez tout je vous dis, tout et vous osez encore me mépriser, et me rabaisser ? Cela se croit intelligent de faire de l’humour dans les rendez-vous et cela n’est même pas capable d’écrire deux phrases et de faire correctement un travail, vous savez ce qu’on me ferait à moi, si je faisais ce que vous faites ?

-         Non, Monsieur…

-         On me virerait, moi, et vous, vous avez le cul vissé sur votre chaise et vous osez encore avoir le mépris de l’ouvrir ? Gros imbécile.

-         Voulez-vous reprendre votre dossier Monsieur s’il vous plaît ?

-         Non. JE VEUX QUE VOUS LE FINISSIEZ ET BIEN, VOUS COMPRENEZ ?

-         Oui Monsieur, mais sans les documents…

-         Vous avez tout je vous dis, vous n’avez pas encore compris, il vous en faut encore ? JE VEUX QUE LUNDI CE SOIT FINI OK ?

-         Mais Monsieur, ce serait déjà fini si j’avais…

-         VOUS AVEZ TOUT OK ? Et estimez-vous bien heureux que j’ai la gentillesse de ne pas aller voir votre patron pour lui dire tout ce que je pense de votre incompétence crasse et de votre attitude méprisable. Et puis finalement je me demande si je ne vais pas y aller, vous dénoncer. Votre impéritie me fait perdre de l’argent, vous comprenez, à cause de vous, je perds de l’argent et je n’en peux plus ! Mon avocat va vous appeler pour vous redire ce que je viens de vous dire, sûrement il n’osera pas le faire dans les mêmes termes que moi, mais sachez qu’il n’en pense pas moins. Alors maintenant Môssieur, vous allez raccrocher et vous mettre tout de suite sur mon dossier ok ?

-         Bien entendu Monsieur, je vais faire le point avec votre avocat.

-         Vous n’allez pas faire le point, vous allez bosser compris !

-         Oui Monsieur.

-         Je raccroche et vous travaillez sur MON DOSSIER, d’accord ?

-         D’accord.

-         Bon je raccroche.

-         Au revoir Monsieur.

Cet appel m’a paru durer une éternité. Jamais je n’avais connu tel déversement de grossièreté téléphonique à mon encontre, tel flot continu de haine. Je n’ai rien compris, semble-t-il par incompétence puisque c’est ce qui m’est reproché. Le rendez-vous s’était pourtant bien passé, enfin c’est l’impression qui en était ressortie entre les avocats et moi. La tension due au divorce pour faute tendait à disparaître, puisqu’on était en train de changer de procédure pour utiliser la passerelle, afin de se diriger vers un divorce par consentement mutuel. J’appelle la banque, qui ne m’a pas encore donné le document dont j’ai besoin, j’appelle l’avocat, je lui demande pourquoi son client perd de l’argent à cause de moi, que se passe-t-il ? Il me dit qu’il l’ignore et qu’il ne comprend pas non plus pourquoi son client est si spécial et qu’il hait à ce point les hommes de loi. Après avoir tout collationné, je n’arrive toujours pas à trouver les milliers d’erreurs qui ont déclenché ce cataclysme dans l’esprit de ce Monsieur, qui à mon sens est comme moi un parasite de la société, puisque son métier n’est pas de produire quelque chose, comme tous les métiers de service dont nous faisons tous deux partie.

Je finis par apprendre que ma secrétaire avait envoyé un premier jet du projet, avant que je ne le vise et le corrige, mais je n’ai pas le sentiment qu’il fut aussi affreux que cela. Je n’ose dire à cette collaboratrice ce qui m’a été dit, afin qu’elle ne le prenne pas pour elle et surtout qu’elle ne pense pas que je tente de lui faire passer un message aussi méchant par une aussi grossière manœuvre. Je ne peux non plus dire à ce client, « vous savez, ce sont des erreurs de ma collaboratrice, ce n’est pas moi ! » Ce serait de toute façon inepte, étant donné que je suis censé tout surveiller et que je fais comme tout le monde des erreurs. Heureusement je laisse tout de même quelque latitude et responsabilité à mes collaborateurs, sinon leur métier deviendrait bien triste. Las, quand de telles insultes parviennent à mes oreilles, je ne sais que dire, étant moi-même le dernier à me plaindre des erreurs de ma banque, de mon bailleur ou de mes impôts.

Courrier de mon client :

Monsieur,

Mon avocat m’apprend que vous avez été affecté par notre entretien téléphonique. Mon langage est franc et je ne rudoie que l'institution que vous représentez. Il est inadmissible que divorcer en cette époque engendre un coût aussi exorbitant. Ces frais, avocat, notaire, pension alimentaire, prestation compensatoire, impôts, m’étouffent chaque mois un peu plus. Et je vois tout le monde perdre du temps en jérémiades et discussions infinies. Sans compter vos atermoiements et vos grossières erreurs qui m’assomment. Je ne vois pas pourquoi je paierais si cher les conséquences de vos retards. Votre attitude dénonce le mépris que vous éprouvez pour vos clients. Dans le privé, il n’est pas possible de ne pas satisfaire le client immédiatement, de ne pas lui répondre au téléphone, de ne pas conclure un dossier dans les meilleurs délais. Vous abusez de votre position de monopole. Si je faisais le quart de vos erreurs, je serais sous les ponts à cette heure. Veillez dorénavant à conclure au plus vite les affaires en cours si vous ne voulez pas avoir des plaintes au cul. Je ne manquerai pas de vanter votre lenteur et votre faux zèle à vos potentiels clients. Concernant le rendez-vous, afin de ne pas vous faire perdre encore une fois vos si faibles moyens, je veillerai à m'effacer si vos erreurs sont corrigées.

Mon patron reçoit le rendez-vous à ma place, pour éviter toute nouvelle possibilité de conflit. Une heure passée, il revient vers moi, tenant la minute entre ses mains.

- Cela s’est-il bien passé ?

-Parfaitement, si ce n’est que c’était une belle cagade pour votre client qui avait oublié, volontairement, son chéquier. C’est sa femme qui a dû faire le chèque. Un vrai mufle.

* * *

PATER IST ES.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

bébé

-         Certains scientifiques pensent qu’entre dix et vingt pour cent des enfants ne sont pas de leur père officiel, en se fondant sur la théorie des rhésus. Qu’en pensez-vous Maître GASTON ?

Je réponds qu’en France, jusqu’à nouvel ordre, c’est la possession d’état qui prévaut pour reconnaître le père. Le géniteur ne suffit pas, le père est celui qui élève ses enfants, les nourrit, les entretient, les éduque, les aime. Peu importe l’origine du chromosome.

Je honnis ces pères qui se prennent de doute et de ridicule et vont parfois jusqu’à l’irréparable, faire part de leurs doutes à leurs enfants, voir leur jeter à la figure ce qu’ils croient être une certitude. La génétique ne fait pas de bons parents, seuls l’éducation et l’amour.

* * *

RAPPORT DE FORCE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

Aujourd’hui, l’avocat me présente une femme petite, aux formes douces et arrondies, au visage rond, pâle, aux yeux profonds et aux cheveux, cils et sourcils blonds comme les blés. Un long exposé commence. Monsieur et Madame, tous deux ingénieurs commerciaux, ont bâti en France un patrimoine conséquent comprenant résidences principales et secondaires, bateaux, placements et sociétés diverses et variées. L’âge venant, et l’envie de récolter à plein le fruit de leur labeur, les époux et leurs enfants, partent faire fortune à l’étranger, afin de ne plus payer d’impôts. Cependant, Monsieur s’accoutumant parfaitement aux coutumes locales, construit, outre de nombreuses sociétés, bateaux et résidences, deux domiciles, deux chez lui, deux petits nids, celui de sa femme, et celui de sa maîtresse. Il informe poliment les intéressées de son ambition et ne comprend absolument pas le refus catégorique de l’épouse, qui contrarie tous ses projets. Un conflit s’installe qui n’arrivera pas à s’étouffer. Monsieur ne veut pas comprendre, il ne trompe pas son épouse, il lui a bien expliqué. D’ailleurs il ne comprend pas ces hommes qui cachent tout à leur femme. Lui, il est franc, il n’a rien à se reprocher, Dieu en est témoin. Il vit sa bigamie ouvertement, et donne les moyens à ses deux conquêtes de vivre en parfaite harmonie, les enfants auront deux mamans.

Je ne sais rien de l’autre, si ce n’est qu’elle est blonde aussi, et extrêmement jeune. Je ne sais rien de son soi-disant accord ou de son intérêt pour cette situation.

Le rapport de force est contre Madame, elle tente de remettre son époux sur le droit chemin, mais celui-ci n’en démord pas, il est sur la bonne voie, la voie de la rédemption. Il revit littéralement, se fabriquant une nouvelle jeunesse. Sa femme est vieille de penser de façon aussi rétrograde, d’ailleurs ce n’est plus sa femme puisqu’elle se refuse. Il faut consentir à une union et puisqu’elle n’y consent plus, elle n’existe plus. Mais les sociétés qu’elle dirige n’existent plus non plus, des coquilles vides, la maison ne lui a jamais appartenu, c’est lui qui réglait les prêts et factures. Elle demandait parfois pourquoi tout était à son nom, « mais toi ou moi c’est pareil », l’attendrissait-il. C’est vrai, dans un couple, toi ou moi c’est la même chose. Mais pas quand on est marié sous le régime de la séparation des biens, pas patrimonialement du moins. Madame ne peut plus rien prouver, elle a quitté l’étranger avec ses enfants, mais sans papiers, sans relevés de comptes, sans documents. Monsieur est persuadé d’ailleurs qu’il conservera la garde des enfants, et laissera sa nouvelle « épouse » s’occuper d’eux, leur éducation étant bien meilleure dans les écoles françaises privées de l’étranger, que dans nos collèges provinciaux. Son ex-épouse n’aura d’ailleurs pas assez de revenus pour s’occuper d’eux.

Madame n’a plus qu’une arme, la dénonciation au fisc, pour tenter de renverser la vapeur. Mais Madame a fort peur, car ce qu’elle dénonce, l’accuse, elle aussi, de fraude fiscale. Se tirer une balle dans le pied est-il le meilleur moyen de se sauver ?

* * *

LA DOUBLE VIE OU LE MEILLEUR ET LE PIRE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

LA DOUBLE VIE OU LE MEILLEUR ET LE PIRE.

Au début, Madame s’étonnait de l’impuissance de Monsieur. Celle-ci n’étant que passagère, elle ne s’en inquiétait pas plus que cela.

Puis vint un temps où cette impuissance devint pratiquement chronique.

Madame, dans un premier temps, indulgente comme de coutume, se persuadait de tous prétextes pour excuser « l’absence » de son mari :

Son travail, le stress, ses difficultés avec son employeur, trop de travail, toujours trop de travail, quelque harcèlement moral qu’il racontait parfois, encore trop de travail. D’ailleurs, Monsieur s’absentait beaucoup dans le cadre de sa fonction. Il n’avait d’ailleurs plus que ce mot à la bouche. Madame en vint à s’interroger. Puis à interroger Monsieur lui-même, qui lui rétorquait pour seule réponse qu’elle-même était dépressive, donc paranoïaque.

Madame s’en va voir un psychanalyste comme de juste, pour combattre son isolement et sa détresse. Cette fonction étant antérieurement dévolue aux seuls prêtres, les PSYS sont devenus légions, leurs cabinets croissent au fur et à mesure que se vident les églises.

Celui-ci lui ordonne entre médecines et potions diverses, de prendre un amant (ce que n’aurait pas fait un curé !)

Prend amant au printemps qui veut, à l’automne prend qui peut. Madame, le héron faisant, ne trouve pas chaussure à son pied.

Les années passent.

Madame s’en vient apprendre absolument par hasard, entre deux cures de désintoxication, par ses fils bien intentionnés, que Monsieur a une double vie.

En quelques secondes, tout s’explique, les absences, l’impuissance contre laquelle elle s’ingénia, de toute façon sans succès, la dépression, le psychanalyste.

Madame est maintenant en hiver, le psychanalyste étant devenu plus encore une drogue que ses remèdes, il faut une bonne prestation compensatoire pour le régler.

Après quelque réflexion, tirée notamment de guides bien intentionnés du genre « comment divorcer en douceur et vous faire un maximum de blé », notre cliente dut envisager l’aspect financier des choses. Être une femme bafouée, peut-être, mais non sans compensation. Or, les risques étaient sérieux de baisse de train de vie. Madame, on ne peut lui reprocher, tenta de reconquérir Monsieur, de le conserver, de le reprendre, de l’emporter dans un nouvel élan de séduction, satisfaction également éprouvée que Monsieur n’était finalement pas si impuissant que cela.

Cinq ans avaient passé, après beaucoup d’hésitation, qui durèrent encore plusieurs années, Monsieur avoua, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.

Monsieur demanda le divorce, vécut de beaux jours avec sa maîtresse devenue sa concubine, non sans avoir craché au bassinet de la prestation compensatoire et du partage de communauté.

J’en veux à ces maris. Je comprends qu’il ne soit pas « bandant » de rester avec une vieille « moche » qui ne veut pas rapporter un kopek à la maison, trouvant qu’élever ses enfants est déjà une bien lourde tâche pour ne pas avoir à s’encombrer plus l’esprit.

Je leur en veux, car à l’origine ils sont bien contents d’avoir toujours « bobonne » à la maison pour leur faire à manger, leur repasser leurs chemises, leur plier leurs slips.

À ce propos, mes clientes m’amusent, qui me racontent qu’ignorantes du « Lieu » où leurs maris allaient s’ébattre pour des agapes plantureuses, elles les parfumaient, leur choisissaient leur slip, chaussettes, chemise, cravate, et leur attachaient jusqu’à leurs boutons de manchette, persuadées qu’ils se rendaient à une soirée professionnelle importante. Alors qu’ils allaient se vautrer dans le lit d’une femme « libre » qui leur dirait « ta femme a bien choisi, ta cravate va tellement bien avec ta chemise et ton costume ! »

* * *

LA TROMPERIE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

LA TROMPERIE.

Les ambassades, consulats, autres enclaves européennes en terre étrangère, fourmillent de beaux parleurs, de belles épouses ou maîtresses exotiques. Mais ici c’est une denrée plutôt rare.

Madame est entrée dans mon bureau, qui s’est soudain éclairé. Madame respire le soleil. Nous évoquons son dossier. Elle me dit qu’elle ne comprend pas la tromperie de son époux, pendant tant d’années, cet enfant qu’il lui a caché. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Elle ne lui aurait jamais fait ce qu’il lui a fait, elle ne lâchera rien dans le partage ni sur la prestation compensatoire. Elle me dit que mentir est inadmissible. Qu’elle n’a jamais menti.

-         Pensez-vous réellement pouvoir jeter la première pierre ? Lui répondis-je, innocemment.

Madame se tait, le soleil se cache. Madame réfléchit, je n’ose rien dire, je n’ose à peine respirer. Je sens une sueur froide dans mon dos, sensation inconnue dans mon bureau.

-         « Il était une de ces nuits, où bien que le soleil fût couché depuis longtemps, le jour ne se décidait pas à disparaître.

 Nous étions dehors, sous les ombrées, où le feuillage nous distillait un peu de fraîcheur.

Le temps était lourd, nous le sentions peser sur nos tempes, nos nuques.

Les nuages au loin nous annonçaient un orage qui tardait à venir.

L’alcool aiguisait nos facultés tout en nous trempant dans une langueur peu ordinaire.

Les corps blancs qui se gardaient du soleil sortaient à ces heures sous leurs ombrelles, flottant dans de blanches robes de mousseline.

Et les chemises légères, les pantalons de toile avaient du vague à l’âme.

Pourtant, la mer était loin.

Je me croyais à l’époque de ces paquebots, je voulais prendre le large.

L’air ne voulait plus entrer à nos poumons. « Rentrons » disait-il.

Comment avait-il encore la force de prononcer une parole. L’intérieur des maisons était en feu, moite comme nos corps engoncés dans nos vêtements.

Dans la chambre où il m’entraînait, j’attendais l’orage.

Suffoquant, il s’assit dans le fauteuil qui se mit à balancer dans un grincement lugubre.

Il allait parler.

Je n’avais pas la force ni l’envie de l’écouter.

La chaleur accablait maintenant mes sens.

Ne pensant plus à ces yeux boussoles rivés sur moi, pôle lassé, je me déshabillais, d’un geste me glissais sous les draps blancs.

Un instant de fraîcheur, un bref instant.

Déjà les draps se froissèrent, prirent la moiteur de ma peau.

Il faisait de plus en plus sombre, le fauteuil ne grinçait plus ;

Son corps alangui s’était abandonné, lui aussi à la nudité, à l’enveloppe de tissu blanche déjà échauffée.

Nulle envie d’esquisser un geste.

Nul courage de dormir.

La fenêtre ouverte laissait voir de beaux nuages noirs qui s’en voulaient d’obscurcir le ciel si vif.

Enfin le tonnerre.

Une traînée blanche et blafarde.

Soudain, la chambre prit des allures de brasier parcouru par une cascade.

Comme électrisés, les corps sursautèrent.

Par la fenêtre, les robes de mousseline collaient aux peaux blanches laissant apparaître des suggestions exquises.

Les cheveux en bandeaux tombaient sur les paupières, les mains battaient l’air.

De grosses gouttes claquaient sur le sol.

Puis la pluie s’abattit en rideau.

Les corps mouillés se précipitèrent sous la véranda, dans les serres, applaudissaient aux éclairs et à l’eau qui rafraîchissaient enfin l’atmosphère.

La pluie miraculeuse entrait par la fenêtre, le vent s’était levé, lançait une poignée de perles d’eau sur le lit aux barreaux de métal, les draps de coton aspergés de fraîcheur se faisaient caresses.

Deux voiles fantômes attachées au mat de la fenêtre naviguaient en l’air, nous frôlant de leurs broderies.

Les corps luisants s’attiraient. Le ciel entrait dans la chambre peignant au plafond des éclats de platine que remplaçaient aussitôt des tentures d’argent.

Le bruit incessant nous rapprochait de l’enfer.

Le grondement toujours renouvelé du tonnerre nous poussait au centre de la terre. Nos étreintes redoublaient alors que la chambre n’était plus que le champ de bataille des éléments. La colère du ciel et des corps se mêlait aux sanglots des arbres dont les branches touchaient presque le sol en pleurant la pluie amère.

Les désirs enfouis par la chaleur se décuplaient avec le typhon. L’amertume et le plaisir mêlés étouffaient mes cris dans ma gorge.

L’orage passé, ce lourd corps endormi sur moi à la fin du naufrage me pesait comme une chaleur étrangère, comme une autre moiteur qui m’écœurait maintenant.

Ses paupières restaient désespérément closes, je me dégageais, sortis en courant, m’habillant à demi d’une étoffe encore mouillée.

La rue n’avait plus le même visage. Les robes et les pantalons avaient rejoint les maisons, dormaient d’un sommeil profond.

Le soleil peignait un miroir rosé sur les trottoirs. Courant dans les flaques, je respirais l’air, avide de cette pureté du matin quand la vie vous est offerte à nouveau.

Au coin de la rue, je traversais un jardin. L’herbe était verte, rose de rosée, bleue des restes de pluie passée.

Les élytres se séchaient aux doux rayons.

Je franchis la barrière, quittait ce quartier inconnu, cette maison inconnue, ce corps étranger et mort avec lequel j’avais joué cette nuit.

Je rentrais dans mon île où les orages ne sont pas meurtriers.

Je n’ai jamais plus trompé mon mari Maître, que vous me croyez ou pas. Même quand nous sommes venus à Paris, malgré les occasions nombreuses et flatteuses. J’ajoute que les enfants que j’ai eus sont de lui, et que je n’ai jamais prononcé un mot de ce que vous avez cru entendre. »

Je n’ai jamais osé lui demander si ce Monsieur était vraiment mort ou si c’était une image.

Quel gros lourdaud je fais à me poser ce genre de questions.

* * *

LA JALOUSIE.

ACHILLE #La Comédie du Divorce

LA JALOUSIE.

 

« La jalousie.

Te crèvera le cœur.

Tu attends

Tu guettes

Tu épies

Tu pleures

À ta merci. »

…/…

Catherine RINGER.

 

Ils se sont rencontrés à l’université. Elle était très jolie et lui très beau. Je l’ai remarqué sur la photographie de leur carte d’identité. Maintenant, ils sont si différents. La jalousie les a rongés. Sa jalousie à elle. Ç’aurait pu être le contraire, mais cette maladie dégénérescente est tombée sur elle bien avant de le rencontrer. D’ailleurs personne ne s’était attardé longtemps auprès d’elle à cause de cela. Elle lui a tout de suite avoué, enfin, dès qu’il a émis le vœu de vivre avec elle. Mais il n’a pas vu le piège, ou plutôt il a cru qu’il arriverait à surmonter ce handicap. Il pensait l’aimer tellement qu’elle oublierait sa jalousie, qu’elle n’aurait aucun motif de se plaindre. Le bonheur les a unis dans l’adversité. Ils ont vécu dans un cocon, ayant chacun abandonné ses amis, sa famille, pour éviter toute interférence, tout risque inutile.

Peu à peu, la vie, la ville, la rue, le lieu de travail, les transports en commun, mais aussi les congés, les plages, les campings, hôtels, commerces, la télévision, tous devinrent des ennemis pervers. Chaque regard devenait une accusation, chaque sourire un engagement, chaque repas d’affaire une affaire d’État. Plus aucune sortie, plus de vacances. Il a fini par craquer. Elle l’attendait à la sortie de son travail, elle l’accompagnait le matin. Elle souffrait le martyre, s’en voulait, mais ne pouvait faire autrement, les mots, les reproches fusaient, avant même qu’elle puisse se rendre compte de ce qu’elle disait. Elle lui reprochait de s’habiller, de se mettre du déodorant, d’aller faire les courses, mais également de ne pas le faire, de se laisser aller, de la délaisser. Aucune solution, l’impasse.

Impossible dans ces conditions de continuer à vivre avec elle, ni hélas, de divorcer par consentement mutuel. Pourtant nous avons bien essayé. Mais à chaque rendez-vous, le même constat, Madame jurait que Monsieur ne voulait pas divorcer, qu’il l’aimait, qu’il ne fallait pas divorcer, qu’elle changerait, qu’elle était en train de changer, qu’elle avait changé. Les premières fois, Monsieur y croyait et la vie repartait pendant quelque temps, quelques mois. Puis le naturel revenait au galop, et le retour chez l’avocat puis chez le notaire servait juste de thérapie momentanée. Néanmoins, notaire et avocat ne peuvent se transformer en psychiatres. Nous avons donc proposé un traitement médical. Cela n’allait pas assez vite pour Monsieur, car cette simple piqûre de rappel n’avait plus l’effet escompté. Monsieur ne savait pas où il avait mal. Il avait peur de divorcer, de la quitter, la laisser seule avec sa folie, il s’était promis d’être assez fort pour la combattre et il ne pouvait s’avouer vaincu. Il était également terrorisé. Que ferait-elle ? Le suivrait-elle encore, le jour, la nuit ? Le laisserait-elle refaire sa vie, faire une nouvelle rencontre ? Pourrait-il lui-même, qui a échoué, après tant d’efforts, poursuivre une relation avec une autre personne ? Réussirait-il à retrouver des amis, une famille, lui qui avait tout perdu dans la bataille ? Il voulait fuir Madame, disparaître en une contrée lointaine, non, dans un trou de souris. Il voulait aussi divorcer, pour qu’elle comprenne que c’est fini, qu’il a tout essayé, qu’elle n’a pas fait les efforts escomptés, qu’il est le seul à s’être battu contre la maladie, l’enfer. Elle en jouait, en abusait finalement. Mais ce n’était pas de sa faute, elle ne pouvait lutter, c’est lui qui s’était engagé, qui avait promis de savoir l’aimer. Il avait montré sa défaillance.

Monsieur perdait pied, autant que Madame, qui avait perdu bien des années auparavant tout sens à sa vie, résumant son existence à une lutte contre la liberté de son époux.

Dans un dernier élan, Madame n’accepta pas le divorce. Elle le préféra veuf que divorcé.

 

…/…

« Maintenant n’est-elle pas

Juste en train de te trahir ?

Est-elle encore à toi ? »

Catherine RINGER.

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